Après l’adieu aux illusions : le reflux des ambitions !

Pour le 10e anniversaire de la publication du FM 3-24 Counterinsurgency, Ultima Ratio a publié une série d’articles traitant des sujets suivants: les racines de cette doctrine, son impact sur les guerres d’Afghanistan et d’Irak et son interprétation en France. Ce dernier article s’interroge sur l’avenir de la COIN.

Par Jean-Jacques PATRY et Nicole VILBOUX chercheurs à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

La réponse n’est pas militaire… 

Il y a dix ans, le FM-3.24 Counterinsurgency[2] faisait irruption dans la littérature doctrinale américaine. Il marquait, pour des armées au zénith de leur puissance conventionnelle et technologique, un constat d’impuissance à transformer en gains politiques, les succès tactiques enregistrés sur les terrains d’Irak ou d’Afghanistan.

La remise au goût du jour de l’expérience contre-insurrectionnelle du siècle précédent était rendue nécessaire par les missions de State/Nation Building de la Communauté internationale intervenant en soutien de nouvelles institutions d’Etat détruit (Irak) ou faible (Afghanistan), en réponse à une insurrection en disputant la légitimité.

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Le constat était posé des limites du traitement militaire des conflits armés au milieu des populations. La nouvelle doctrine militaire insistait donc sur :

  • Une orientation des opérations sur les populations pour tenter d’en gagner la neutralité, sinon les faveurs ;
  • Une synchronisation des différentes activités dans les domaines politiques et économiques visant au renforcement de la légitimité des institutions soutenues et des opérations de sécurité par « l’approche globale » ;
  • Une utilisation aussi proportionnelle et sélective que possible de la force militaire pour limiter les pertes et dommages collatéraux. A cet égard, la supériorité technologique occidentale (armes de précision et conduite des activités de ciblage en réseaux) a contribué à bien des succès tactiques. Il faut avouer que la faiblesse militaire des adversaires irréguliers y était aussi pour quelque chose.

En d’autres termes, on en revenait à la « guerre des capitaines » dans des engagements micro-tactiques au milieu des populations, en appui direct des dispositifs civils supposés aider au développement économique et de la bonne gouvernance. On connaît la suite : les retraits d’Irak en 2011 pour les Américains et d’Afghanistan en 2014 pour tout le monde, à l’exception d’un contingent résiduel de l’Oncle Sam (environ 9 000 hommes fin 2016).

Cette décennie s’est donc achevée sur l’échec des politiques civiles visant au renforcement des institutions à la légitimité contestée. On voit que la réponse n’était pas plus politique que militaire. Il ne reste aujourd’hui du State/Nation Building que des pratiques de réforme du secteur de la sécurité au financement aléatoire et des initiatives d’assistance militaire au titre du Capability Building dans des situations d’urgence absolue (Irak pour les Etats-Unis, Mali pour la France et l’UE).

Du point de vue militaire, la contre-insurrection hors de prix[3], a été remplacée par le contre-terrorisme : une stratégie d’usure des groupes armés par élimination des cadres et activistes, inspirée par les pratiques israéliennes des années 2000 et reprise à la sauce technologique par les Américains. La guerre des drones en constitue l’un des vecteurs. Pour le reste ; on oublie, car d’autres priorités s’imposent.

Avec l’émergence de puissances militaires étatiques et d’adversaires hybrides : le retour aux opérations de haute intensité réduit l’intérêt de la COIN.

La fin des grandes campagnes de stabilisation menées par les Américains et leurs alliés a mis un terme aux pratiques de la COIN. Certes, les acquis conceptuels et doctrinaux sont restés ce qui explique la publication de documents de doctrine postérieurement aux retraits d’Irak et d’Afghanistan[4]. Mais c’est bien le retour aux opérations de haute intensité dont il est aujourd’hui question.

Trois raisons expliquent la focalisation des attentions occidentales sur la partie haute du spectre des opérations :

  • L’émergence militaire, tout d’abord : un rattrapage d’Etats économiquement développés, en mesure de dénier aux Occidentaux la libre disposition de leur zone d’intérêt par la combinaison de capacités avancées d’interdiction aérienne et de déni d’accès (Chine en Mer de Chine du Sud), ou intervenant en dehors de leur territoire avec des moyens militaires de projection (Arabie Saoudite au Yémen) ;
  • Les adversaires hybrides, recouvrant deux réalités différentes : un Etat engagé dans une stratégie militaire directe, mais camouflée (Russie en Ukraine, Iran en Irak et Syrie) ; des organisations proto-étatiques en mesure de mener des opérations irrégulières combinées à des capacités paramilitarisées similaires à celles de forces armées régulières (Hezbollah en Syrie, Daech et les nombreuses organisations djihadistes en Irak et Syrie). A titre d’exemple les Houthis au Yémen sont capables de tirer des missiles balistiques SS-21 de portée régionale sur le Sud de l’Arabie Saoudite) ;
  • Les campagnes meurtrières dans les guerres civiles du monde arabe, dans lesquelles des populations opposées sont résolument engagées auprès des belligérants (Irakiens sunnites au côté de Daech, milices libyennes soutenant le Gouvernement d’union national, le Général Haftar ou les diverses organisations djihadistes), rendant hautement improbable des campagnes de stabilisation dans des Etats qui, de toute manière, n’existent plus.
  • Aux Etats-Unis, par une posture de « rééquilibrage », les forces armées se focalisent donc sur les opérations conventionnelles aéromaritimes de la zone Asie-Pacifique et se recentrent sur l’acquisition du combat interarmées de haute intensité ; capacité perdue pendant les années de campagne irako-afghane[5]. En Europe, un cheminement identique s’est opéré avec la crainte d’un scénario à l’ukrainienne, menaçant les Etats baltes et la Pologne. C’est donc vers la reconstitution de corps blindés-mécanisés et le renforcement de capacités de défense aérienne avancée que s’orientent désormais les états-majors de l’OTAN. S’y ajoutent, la gestion de la « guerre cybernétique » en développement constant depuis près de sept ans.

Dans un avenir décennal, la COIN à l’occidentale démonétisée est remplacée par la contre-terreur et les campagnes classiques d’anéantissement.

Pour les forces armées du monde occidental (USA-OTAN), la perspective des campagnes de de COIN de la décennie 2005-2015 ne semble plus d’actualité et pour longtemps. Au manque d’appétence des politiciens et à l’épuisement des appareils de forces, il faut ajouter la nature différente des conflits en perspective. Le Proche et le Moyen Orient sont en phase de recomposition territoriale par la force brute. A ce jeu, les Russes, les Iraniens et leurs « auxiliaires » locaux ont montré qu’ils étaient désormais à la manœuvre et qu’ils mènent des campagnes d’anéantissement de leurs adversaires. Même en Afrique, la politique d’assistance au Mali est strictement limitée à une formation à l’armée malienne, dont les résultats ne sont guère probants. Plus aucun donateur ne mise sur la perspective de restauration d’institutions nationales fantômes. La campagne Barkhane est de type classique, d’interdiction régionale et d’usure des groupes armés terroristes. Quant à l’approche globale… !

Cela ne signifie pas la disparition des phénomènes insurrectionnels. Bien au contraire, mais ils risquent de changer de nature dans les années à venir, sous l’influence de lourdes tendances :

  • D’une part, si on assiste bien au retour de la puissance étatique dans les relations internationales, il ne concerne que quelques acteurs disposant de ressources suffisantes. Les Etats et sociétés fracturés par des guerres civiles ne se reformeront plus. Il en résulte déjà l’émergence de zones autonomes temporaires gérées par des formes de contrat social différentes du modèle institutionnel : systèmes tribalo-claniques ou mise en exploitation par le crime organisé. Il ne sera donc plus question de Nation Building ;
  •  L’intervention au milieu de population à protéger est de moins en moins concevable, hors assistance humanitaire dans le cas de catastrophes naturelles et pour de courtes périodes. En effet, profondément engagées dans des conflits armés localement ancrés, ces populations seront pour tout ou partie des adversaires irréductibles opposés à notre présence ;
  • L’urbanisation et le développement des mégacités en Asie et des moyennes et grandes villes le long du littoral africain décrits par les Nations unies[6] vont compliquer encore le déploiement de forces expéditionnaires nécessairement réduites en volume. Le problème devient si inextricable que l’Army a lancé un programme d’étude spécial sur les mégacités[7].

En tout état de cause, la COIN que nous avons connu est sortie de notre horizon stratégique Elle misait sur l’imposition d’un système de valeurs et sur la promotion d’un modèle institutionnel étatique qui n’est plus finançable dans le monde globalisé et privatisé du XXIe siècle où vont mijoter près de 11 milliards d’êtres humains. Après la fin des illusions de la démocratisation par les armes, il convient aussi de revoir à la baisse nos ambitions mondiales. L’Occident vient de passer en mode défensif !

 


[1] Jean-Jacques PATRY, Nicole VILBOUX, Contre-insurrection et « nouvelles » doctrines militaires : l’adieu aux illusions !, note 02/2012, FRS, 11 p.

[2] FM-3.24 / MCWP 3-33.5, Counterinsurgency, Headquarters, Department of the Army/US Marine Corps, December 2006.

[3] Dix ans de campagne en Irak seulement vont coûter 6.000 milliards de dollars 2013 aux Etats-Unis, jusqu’en 2053 (pensions et paiements des intérêts de la dette) : La Tribune, 14 mars 2013 – http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20130314trib000754033/6.000-milliards-de-dollars-le-cout-total-de-la-guerre-en-irak.html

[4] JP 3.24, Counterinsurgency, 23 November 2013. Réédition du FM-3.24, Insurgencies and Countering Insurgents, May 2014.

[5] Philippe GROS, Nicole VILBOUX, La posture de défense des Etats-Unis en 2015, Rapport n° 1 de l’observatoire des Etats-Unis de la FRS, DGRIS, 83 p., p. 17.

[6] World Urbanization Prospects : The 2014 Revision, United Nations, DESA/PD, 27 p., p. 9.

[7] Marc HARRIS et aili, Megacities and the United States Army Preparing for a Complex and Uncertain Future, Army Chief of Staff, Special Studies Group, June 2014, 28 p.

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