Je n’étais pas la bienvenue

Nathalie Guibert, Paris, Paulsen, 2016, 180 pages

Recension parue dans le n°4/2016 de Politique Etrangère

Nathalie Guibert, journaliste spécialisée sur les questions de défense au Monde, a été autorisée à embarquer sur le Perle, l’un des six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) de la Marine nationale. Je n’étais pas la bienvenue relate cette expérience exceptionnelle à au moins deux titres. D’abord, aucun journaliste n’avait été autorisé à embarquer aussi longtemps – quatre semaines – en mission dans un SNA, et il a fallu trois ans à Nathalie Guibert pour obtenir le feu vert des autorités. Ensuite, l’auteur est la première femme à prendre place dans un sous-marin nucléaire français. En effet, jusqu’en avril 2014, le règlement n’autorisait pas les femmes à intégrer l’équipage. Pour la journaliste, « l’expérience ressemblera au fait de s’introduire dans une secte ou une communauté religieuse ». Le monde des sous-mariniers est en effet très fermé, tant par nécessité opérationnelle que par culture et tradition.

Je n'étais pas la bienvenue

Les 75 hommes d’équipage vivent et travaillent dans un univers extrêmement confiné. Le Perle ne fait que 73 m de long pour 7 m de haut. On y trouve pourtant une centrale nucléaire et des missiles. Les plus jeunes marins dorment entre les étagères métalliques supportant les torpilles. Prendre sa douche dans un carré de 60 cm de côté n’est pas chose évidente.

Surtout, les SNA « abritent les derniers espaces humains totalement coupés du monde », un fait loin d’être anodin dans une société hyper connectée. Les marins ne communiquent que par des e-mails succincts, tous les dix jours environ. Tous les messages, entrants comme sortants, sont lus par le commandant en second.

La vie à bord est pleine de coutumes. Par exemple, on ne se serre pas la main à l’intérieur du sous-marin, les hommes s’attribuent un surnom (l’infirmier est ainsi « le Sorcier »), ou encore on chante le dimanche. Les repas tiennent une place cruciale et constituent certainement le plus important des rituels ponctuant les journées. Les sous-mariniers ont leur jargon, plein d’« un humour puisé au tragique ». Leur « Code Dauphin » rassemble ainsi une série d’aphorismes comme « Noir, c’est beau »…

Nathalie Guibert décrit la difficulté du retour à la surface. En effet, « nul ne bascule avec aisance d’un monde à l’autre tel un acteur qui changerait prestement de costume derrière la scène du théâtre ». La mission des sous-mariniers est exigeante pour les militaires, mais aussi pour les familles.

Le livre ne tombe pas dans le travers de l’hagiographie. Il est agréable à lire et n’est pas une simple reprise des chroniques de l’auteur sur le sujet dans Le Monde. Les aspects technologiques et opérationnels ne sont guère évoqués, pour des raisons évidentes de secret. Mais l’essentiel n’est pas là. Cet ouvrage a vocation à mettre en lumière « des hommes ordinaires [qui] se plient à une exigence extraordinaire » et œuvrent dans l’ombre pour la défense de la France.

Share

About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
This entry was posted in Lu, vu, attendu and tagged , , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *