La publication du FM 3-24 (COIN) et l’élaboration de la doctrine de contre-insurrection française : retour sur une convergence doctrinale

par le colonel R. Zbienen, Inspection générale des armées.

Après la période des opérations d’interposition, de maintien ou de rétablissement de la paix des années 1990 (Ex-Yougoslavie), les années 2000 ont été marquées au plan militaire par les engagements en Irak et en Afghanistan au cours desquels les armées occidentales ont été directement et brutalement confrontées à des adversaires irréguliers très combatifs, voire fanatiques. Ce retour des conflits de type insurrectionnel a suscité un foisonnement d’études, de recherches et de réflexions et, un temps désarçonnés, les militaires occidentaux ont plongé dans leur histoire pour y redécouvrir les leçons de leurs grands prédécesseurs.

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De ce foisonnement intellectuel et conceptuel et sous la pression de la réalité opérationnelle, ont émergé les doctrines américaine et française de contre-insurrection. Leurs influences réciproques sont symptomatiques de l’interaction des pensées militaires alliées lorsqu’elles combattent les mêmes adversaires. Mais ces études ont également permis de dégager les spécificités de l’expérience française afin d’influencer dans un sens conforme à notre culture militaire les travaux de nos alliés.

La révolution culturelle de la pensée militaire américaine

La parution, en décembre 2006, du Fiel Manual 3-24 Counterinsurgency (FM 3-24 COIN) a mis en évidence l’évolution profonde de la pensée militaire américaine confrontée à la situation de chaos et de guerre civile qui régnait en Irak depuis 2004. A partir de 2005 et sous l’impulsion des généraux Petraeus et Mattis, nouveaux héros de l’opération Iraqi Freedom, l’armée américaine a amorcé une véritable mue pour s’adapter à la « guerre au sein des populations » en abandonnant progressivement le fantasme de l’écrasement de l’ennemi par la puissance matérielle et « tout-technologique » qui avait prévalu lors des offensives en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003. Ce document a inscrit de façon éclatante dans la doctrine d’emploi des forces américaines, l’avènement de la nouvelle école de pensée et la remise en cause de certains dogmes admis jusque-là. En France, nous avons notamment accueilli avec surprise et une certaine satisfaction, des principes tels que (page 1-27) :

  • Sometimes, the More You Protect Your Force, the Less Secure You May Be[1];
  • The More Successful the Counterinsurgency Is, the Less Force Can Be Used and the More Risk Must Be Accepted[2]; etc.

On mesure d’ailleurs la « révolution culturelle » que constituaient ces nouveaux principes quand on sait que l’US Army a consacré des milliards de dollars à la Force Protection et à la lutte contre les engins explosifs improvisés (IED)[3]. Ainsi L’évolution américaine est vite apparue comme une confirmation de la justesse de la culture militaire française héritée des guerres coloniales, d’autant que les Américains ne cachaient pas leurs emprunts aux penseurs français de l’époque, en particulier David Galula[4], et qu’ils louaient la « French Touch », c’est-à-dire la méthode et le comportement des soldats français sur les théâtres d’opération extérieurs.

En France, le ministère de la défense et l’armée de terre en particulier, ont suivi avec d’autant plus d’attention l’engagement des forces américaines en Irak ainsi que leur évolution doctrinale que, parallèlement, la situation en Afghanistan (Opération Pamir) se détériorait peu à peu. Mais l’engagement français en Kapisa en 2008, suivi de l’embuscade d’Uzbeen, ont rendu brutalement cruciale l’analyse des contextes de contre-rébellion de même qu’une réflexion en profondeur sur notre héritage et nos habitudes. La division du retour d’expérience (DREX) du Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF, aujourd’hui CDEC) de l’armée de Terre s’y employait d’ailleurs depuis 2004 et l’armée de Terre a édité sa Doctrine de contre rébellion (EMP 20.123) dès 2009 pour le niveau tactique. Dans le même moment, la plupart de nos alliés s’engageaient dans des réflexions analogues et révisaient leur doctrine nationale, tandis que l’OTAN commençait à élaborer l’Allied Joint Publication (AJP-3.4.4) for Counter-insurgency (COIN).

C’est dans ce contexte d’effervescence intellectuelle et doctrinale et à la demande expresse de certains de ses homologues et partenaires, qu’en janvier 2010, le chef d’état-major des armées, le général Georgelin, a ordonné au Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE) de rédiger une doctrine interarmées de contre-insurrection (DIA-3.4.4) pour fixer notre vision nationale et partager ses spécificités avec nos alliés.

La DIA 3.44 (COIN) : l’expérience française traduite en langage otanien

Comme j’avais réalisé le Concept de contribution des armées à la stabilisation[5] et que j’étais impliqué dans les travaux interalliés de l’OTAN (AJP-3.4.4) et du Multinational Interoperability Council (MIC)[6] sur ce sujet, j’ai été désigné pour piloter la rédaction de cette doctrine. De plus, en tant que chef du bureau de retour d’expérience des opérations au CDEF, j’avais particulièrement étudié lors des années précédentes, les expériences françaises et celles de nos alliés et partenaires, notamment en Afghanistan, en Irak, au Liban, en Israël, au Cachemire indien et en Colombie (y compris en me rendant sur la plupart de ces théâtres d’opérations).

contre-insurrection française

Le principal enjeu de la doctrine française résidait dans ce qu’elle devait, tout en avançant les conceptions françaises, parfaitement s’inscrire dans les travaux en cours conduits avec nos alliés, de manière à en favoriser la compréhension et l’acceptation[7]. A cet effet, l’état-major des armées a d’ailleurs retenu le terme de « contre-insurrection » ainsi que son acronyme (COIN), alors même que le terme « insurrection » a en français une signification ambivalente et plutôt positive (Cf. l’« insurrection de 1848 » ou l’« insurrection de Prague »), comme – a contrario – celui de « rebellion » pour les Américains.

Un autre enjeu résidait dans le niveau de la doctrine et dans les délais fixés. Pour ne pas faire redondance avec la doctrine de contre-rébellion du CDEF, la DIA-3.4.4 devait porter principalement sur les niveaux stratégique et opératif (c’est-à-dire le niveau du théâtre des opérations). Elle devait enfin être rédigée en six mois. C’est pourquoi, outre la constitution habituelle d’un groupe de travail regroupant les armées, directions et services interarmées (GT COIN), j’ai réuni en mars 2010 pendant 48 heures un séminaire fermé regroupant des acteurs de retour d’Afghanistan, mais aussi un ancien officier du Front de libération nationale (FLN) qui avait participé à toute la guerre d’Algérie. Le compte-rendu de ces journées a constitué le socle des réflexions du GT COIN. Dans le même temps, je me suis replongé dans l’histoire de la guerre d’Algérie, notamment en relisant les ouvrages du colonel Trinquier[8]. J’ai également lu ou relu les Lettres du Tonkin et de Madagascar de Lyautey ainsi que la Guerre des Gaules de Jules César, pour qui, déjà, une des clés du succès militaire consistait à susciter la discorde entre les groupes ennemis (en l’occurrence les tribus gauloises).

Ces travaux ont confirmé l’intuition initiale : même si, pour des raisons politiques, la France s’est finalement retirée, la guerre d’Algérie a constitué le dernier exemple d’une intervention de contre-insurrection réussie au plan militaire. De l’aveu du témoin algérien invité, le cloisonnement du théâtre (Cf. les lignes Pédron et Morice), le « plan Challe », combinant les opérations interarmées, le quadrillage du terrain par des « commandos de chasse » et une politique de « pacification », mais aussi, les opérations d’intoxication qui ont provoqué des purges internes sanglantes (cf. la « bleuïte » et l’action du capitaine Paul-Alain Léger à partir de 1957), avaient laminé l’Armée de libération nationale algérienne (ALN) dès la fin des années 1950.

La doctrine française a donc repris ces enseignements en les modernisant et en les adaptant au contexte actuel et au vocabulaire partagé avec nos alliés (Cf. en particulier la figure 12 : Manœuvre opérative de théâtre en contre-insurrection). Elle a dégagé également dix principes qui doivent guider l’action militaire en contre-insurrection. Ces principes ont été repris peu ou prou dans la doctrine de l’OTAN, y compris l’exploitation des dissensions internes des groupes insurgés (Cf. AJP-3.4.4, édition 2016, § 0409).

Mais la DIA-3.4.4 insiste surtout sur les fondements d’une telle intervention : si les principes contribuent au succès militaire, les fondements constituent les « impératifs catégoriques » et les préalables indispensables à ce type d’engagement. Parmi ces fondements, deux en particulier méritent d’être mentionnés : la prédominance du facteur politique et la nécessité d’un dessein politique, acceptable par la population, qui fédère l’ensemble des actions, ainsi que celle d’une véritable approche globale qui mette en synergie l’ensemble des acteurs impliqués dans la gestion de la crise, qu’ils soient militaires ou civils, locaux ou internationaux. C’est ainsi le changement d’objectif politique qui a conduit, malgré la victoire militaire, à la fin de la guerre d’Algérie et au retrait français, de même que c’est sûrement dans la fragilité de ces fondements qu’il faut chercher les causes des difficultés des coalisés en Afghanistan et en Irak.

En tout état de cause, les fondements et les principes dégagés dans la DIA-3.4.4 pourraient utilement inspirer les alliés engagés dans la guerre contre Daech en Irak et en Syrie, en particulier pour préparer la stabilisation des régions qui auront été libérées de l’emprise de l’organisation terroriste.

Conclusion

Du fait de la densité et de la qualité des échanges sur la problématique de la contre-insurrection, les influences ont été réciproques entre les doctrines américaine, alliée et française et leur compréhension est largement partagée.

Leur élaboration fut une période pendant laquelle les pensées militaires américaines et françaises se sont nourries l’une de l’autre à un point rarement atteint depuis la Première guerre mondiale. Mais l’influence française s’explique aussi par l’admiration que les Américains nous portent pour notre solide expérience dans un domaine où leur supériorité technologique et matérielle ne leur garantit pas la victoire.

Cette connivence a contribué à l’excellence de notre coopération stratégique et opérationnelle, ainsi qu’à une grande confiance réciproque, à un moment où, dans les années 2010, les Etats-Unis cherchaient à se désengager du Moyen-Orient et d’Afrique pour se tourner vers l’Asie, tout en continuant à s’appuyer sur des alliés sûrs.

Elle montre surtout que face à une menace commune, les doctrines d’emploi peuvent converger tout en préservant les spécificités culturelles de chacun des partenaires. Cette interopérabilité doctrinale, respectueuse des cultures nationales, devrait continuer à prévaloir, en particulier dans le cadre de la lutte contre Daech, et ce, dans toute la mesure du possible, quelles que soient les évolutions politiques à venir.


[1] Parfois, plus les forces se protègent, moins elles sont en sécurité.

[2] Plus la contre-insurrection est un succès, moins la force peut être employée et plus les risques doivent être acceptés.

[3] Voir Le mythe d’Achille – RETEX de la protection de la force en Irak et en Afghanistan, revue Doctrine n°15, CDEF, septembre 2008.

[4] David Galula, Contre-insurrection, théorie et pratique, 1963.

[5] Devenu doctrine sous la référence DIA 3.4.5.

[6] Le MIC rassemble les sous-chefs opérations des armées de 7 pays occidentaux.

[7] Exigence accrue depuis notre réintégration dans l’OTAN en 2009.

[8] Notamment, Roger Trinquier, La guerre moderne, Paris, La Table ronde, 1961.

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