Aux origines de la contre-insurrection américaine

Pour le 10e anniversaire de la publication du FM 3-24 Counterinsurgency, Ultima Ratio publie une série d’articles traitant des sujets suivants: les racines de cette doctrine, son impact sur les guerres d’Afghanistan et d’Irak et son interprétation en France. Après un premier article par l’auteur principal du FM3-24, ce deuxième post revient sur les origines de la contre-insurrection américaine.

Les études portant sur les origines historiques de la contre-insurrection ont pour habitude de renvoyer aux temps immémoriaux, à l’histoire millénaire du cycle des révoltes et de la répression. Elles sautent ensuite généralement un grand pas pour arriver rapidement au XIXe siècle et à ses « petites guerres » de conquêtes coloniales que l’on estime – souvent à tort – comme le modèle des (nettement moins petites) guerres de « décolonisation » (Indochine, Malaisie, Kenya, Algérie, Angola, etc.), elles-mêmes rapprochées d’autres guerres dites de « libération nationale » (Cuba, Vietnam, Colombie, Bolivie, etc.). S’il existe indéniablement des « passerelles » intellectuelles et stratégiques entre ces conflits et ceux plus récents, liés à la guerre globale contre le terrorisme, il faut se méfier des raccourcis, des confusions et des anachronismes qui n’aident pas à la compréhension du phénomène.

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A cet égard et puisque l’on parle de doctrine et de concepts, il n’est pas inintéressant de regarder avec une petit peu de rigueur l’histoire des mots eux-mêmes. Or, à l’exception d’une unique occurrence en français dans l’excellent ouvrage du colonel Bonnet, Les guerres insurrectionnelles et révolutionnaires de l’Antiquité à nos jours, daté de 1958, c’est bien dans la langue de Shakespeare que le terme de « contre-insurrection » (counter-insurgency d’abord écrit avec le tiret, puis sans) s’installe durablement au début des années soixante. Le dictionnaire historique de la langue anglaise Merriam-Webster date son apparition de 1962 mais il apparaît dans les archives un petit peu plus tôt. La première occurrence que j’ai pu trouver date ainsi d’avril 1960 dans une étude du commandement américain dans le Pacifique (CINCPAC) intitulée « Counter-Insurgency Operations in South Vietnam and Laos ». Notons à ce titre que le vocable d’insurgency fut préféré à celui d’insurrection qui existe également en anglais, mais qui possède – à la manière de son équivalent français une connotation plus populaire et spontanée, proche de l’idée de « soulèvement » ou de « révolte ».

JFK et le premier âge de la COIN…

Quoiqu’il en soit, c’est indubitablement sous la présidence Kennedy que le terme connaît sa plus grande acception. Dès sa prise de fonction en janvier 1961, le jeune Président fait de la lutte contre les « guerres de libération nationale » qui se multiplient à travers le Tiers-Monde une priorité. C’est d’abord dans sa dimension la plus tactique qu’est abordé le problème, à savoir sous l’angle de la guérilla. Kennedy s’intéresse alors de près aux Special Forces de Fort Bragg, unité créée en 1951 mais encore méconnue dont il va faire porter les effectifs de 1800 hommes en 1961 à plus de 5000 en septembre 1963. En mars 1961, JFK établit une « task force » interministérielle dédiée à la contre-guérilla sous la responsabilité de Richard M. Bissell Jr., directeur des opérations à la CIA. Son rapport final, intitulé « Elements of US Strategy to Deal with Wars of National Liberation » recommande « de procéder à des arrangements institutionnels pour garantir une attention continue au plus haut niveau du gouvernement ». Kennedy signe en janvier 1962 la directive NSAM 124 portant création d’un haut comité sous le nom de Special Group (Counter-Insurgency).

L’une des premières tâches assignées au Special Group est donc la rédaction d’un document de référence destiné à garantir une cohérence du concept et à orienter l’action de toute agence gouvernementale susceptible d’être impliquée dans la grande stratégie intégrée de la contre-insurrection. La rédaction est alors confiée à Charles Maechling, Jr., un jeune avocat démocrate qui a rejoint le Département d’État en 1961. Après plusieurs mois de travail, il soumet au Special Group un document intitulé Overseas Internal Defense Policy (OIDP) qui sera finalement approuvé et promulgué par Kennedy comme la « doctrine de contre-insurrection » officielle de son administration.

Sous l’influence du conseiller à la sécurité nationale et économiste renommé Walt Rostow, le document explique le phénomène insurrectionnel comme la manifestation violente d’une modernisation économique qu’il convient de canaliser. L’OIDP place ainsi au cœur de son argumentaire la notion de « nation-building » qui doit constituer l’objectif ultime des programmes de contre-insurrection. Face à ce qu’elle reconnaît comme une stratégie « sophistiquée de l’insurrection subversive ainsi transformée en un instrument de guerre politique », la doctrine prévoit une réponse en quatre étapes. La première consiste en une évaluation détaillée de la situation locale sur les plans sécuritaire, politique, économique et social. S’en suit l’élaboration de mesures d’urgence dans les zones les plus touchées ainsi que l’amélioration des demandes les plus criantes de la population et exploitées par l’insurrection. Le troisième temps est celui de la répression, avec la mise au point d’un appareil militaro-policier efficace capable de maintenir la sécurité intérieure du pays. Enfin, la quatrième étape est celle des réformes en profondeur et de la mobilisation de toutes les ressources pour garantir le soutien durable de la population.

COIN Etats-Unis

Walt Rostow

Cette doctrine interministérielle va irriguer les règlements des agences civiles (Département d’Etat, USAID, CIA, etc.) mais aussi celles du Pentagone, et notamment de l’US Army, qui a déjà publié depuis 1961 un certain nombre de documents doctrinaux dont deux Field Manuals : le FM 31-15 Operations Against Irregular Forces (1961) et le FM 31-16 Counter-Guerrilla Operations (1962). Mais c’est véritablement le FM 31-22, US Army Counter-insurgency forces qui cherche à traduire sur le plan militaire les réflexions politico-stratégiques de l’OIDP. Ce dernier adopte, pour la première fois dans un document militaire, une posture stratégique dite « populo-centrée », selon laquelle le soutien de la population n’est pas seulement présenté comme un adjuvant nécessaire mais véritablement la clé de la victoire et le centre de gravité du conflit et ce  en lieu et place de la destruction des forces armées ennemies. On y retrouve ainsi une référence à la fameuse « conquête des cœurs et des esprits » introduite pour la première fois par Templer en Malaisie et déjà réemployé dans les manuels français – voir sur ce point l’étude instructive du CDEF. En même temps, le manuel semble réticent à l’idée de trop impliquer les forces armées dans les questions politiques qu’elles préfèrent, à quelques exceptions près (opérations psychologiques ponctuelles, action civique), laisser aux agences civiles (AID, USIA, etc.) En dépit du constat stratégique sur la nature de la contre-insurrection, la révolution copernicienne de la doctrine américaine semble donc inachevée : la principale mission de l’armée reste malgré tout de « débusquer et détruire » (search and destroy) les forces de guérilla ennemies et, seulement dans un second temps, de protéger les populations et de permettre aux agences civiles d’engager les réformes politiques et sociales nécessaires.

… De l’oubli au retour du concept prodigue

L’assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas laisse donc une armée en pleine transformation. Le concept de contre-insurrection que le Président avait contribué à forger ne va pas survivre longtemps à son patron dès lors que l’establishment militaire n’y avait souvent vu qu’une dangereuse diversion de leur cœur de métier imposée par les lubies d’un président démocrate… Le recul de la contre-insurrection en tant que doctrine militaire est attesté par le lieutenant-colonel Fréquelin, ancien officier de renseignement au deuxième bureau de la 10e DP lors de la bataille d’Alger et successeur d’Aussaresses au poste d’officier de liaison instructeur à Fort Benning. Dans une note consacrée au futur manuel de contre-guérilla destiné à remplacer le FM 31-16, il souligne un « retour au conventionnel dans le fond et dans la forme »[1].

Alors même que les premières troupes de combat débarquent au Vietnam 1965, le centre de doctrine de l’US Army fait disparaître le terme de « counterinsurgency » du glossaire officiel pour le remplacer par celui d’« internal defense ». L’année suivante, en 1966, les termes de « low intensity conflict » et de « stability operations » sont introduits, en indiquant leur caractère marginal dans la préparation opérationnelle. Mais dans le domaine doctrinal, c’est l’interaction avec les opérations en cours au Vietnam qui semble le plus surprenant. Au fur et à mesure que les retours d’expérience viennent abreuver les centres de doctrine, ceux-ci se réorientent paradoxalement vers un retour à une approche conventionnelle. Suivant les directives du général Westmoreland, qui quitte le Vietnam pour prendre la tête de l’US Army, les nouveaux manuels de contre-guérilla renforcent ainsi le rôle de la puissance de feu et l’emploi de l’artillerie, là où ceux de l’époque Kennedy soulignaient au contraire une restriction discriminée de leur usage au profit du contact avec les populations locales.

Avec la fin de la guerre du Vietnam, le mouvement de « reconventionnalisation » de l’armée américaine s’accélère à l’ombre d’un « syndrome vietnamien » qui engendre une crise morale et politique au sein de la communauté de défense et dans son lien avec la nation. Le taux de démission des soldats revenus du Vietnam dépasse alors de loin les moyennes des décennies précédentes, tandis qu’une étude de l’US Army War College parue en 1970 fait part d’un malaise du corps des officiers à l’égard d’un éloignement des valeurs traditionnelles de l’armée. C’est en réaction à cette perte de repère que l’institution décide de se réorienter vers des concepts et une mission plus conforme à la culture stratégique nationale. Revenu du Vietnam en 1972, le général Creighton W. Abrams estime qu’il est temps de « sortir [la doctrine] des rizières et de la ramener sur le champ de bataille européen, face au Pacte de Varsovie ». Depuis quelques temps déjà, la hiérarchie s’inquiète en effet de l’impact du Vietnam sur la modernisation de l’armée et de la moindre préparation des soldats américains à la guerre conventionnelle, « une situation qui n’avait pas échappé aux Soviétiques qui décidèrent d’en tirer profit en établissant une nouvelle doctrine opérationnelle et une nouvelle génération de blindés et d’artillerie longue portée »…

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Creighton W. Abrams

Dès la fin de la décennie soixante, la guerre irrégulière disparaît à nouveau de l’enseignement des écoles d’armes et d’état-major tel que le Command and General Staff College qui supprime toute référence à la contre-insurrection, la contre-guérilla ou la guerre psychologique de ses cursus. La guerre irrégulière n’est pas même pas protégée dans son sanctuaire, la Special Warfare School (SWS) de Fort Bragg. Le contenu de ses formations est transformé, pour réduire considérablement l’importance des cursus de contre-insurrection ou de « défense intérieure » au profit de tactiques plus conventionnelles comme des raids dans la profondeur sur les arrières d’une armée régulière… L’effectif des Special Forces passe de 13 000 hommes en 1971 à moins de 3000 en 1974.

En dépit de très ponctuels regains d’intérêts, la contre-insurrection va rester aux États-Unis en-dessous du radar médiatique jusqu’en 2004-2005 date à laquelle les officiers doctrinaires de l’US Army et des Marines vont « déterrer » le concept. Si l’histoire ne se répète jamais à l’identique, on ne peut qu’être inquiet de la vitesse à laquelle ce « réapprentissage » a été à nouveau « ré-oublié » seulement dix ans après la publication du FM 3-24…


[1] SHD/DT, 10T 1077, « Projet de règlement de contre-guérilla », fiche n°242/Info/FB, 2 novembre 1964.

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About Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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