La contre-insurrection dans Politique Etrangère

La contre-insurrection n’est plus aujourd’hui au cœur des préoccupations des chercheurs et des militaires. Les regards sont davantage tournés vers la lutte contre le terrorisme et le retour des conflits de haute intensité. Les campagnes d’Irak (2003-2011) et Afghanistan (2001-2014) font aujourd’hui figure de vieux souvenirs militaire, alors même que les conflits qui continuent d’alimenter ces théâtres en sont la continuation directe. Pourtant, la contre-insurrection n’est pas morte et nous pourrions avoir à y revenir d’ici peu. Afin de conserver la mémoire de cette période et ne pas en oublier toutes les leçons, les articles parus dans la revue de l’IfriPolitique Etrangère sur le sujet se révèlent d’une grande richesse. Passons en quelques uns en revue.

La contre-insurrection Politique Etrangère

Le premier article à aborder le sujet est signé d’Etienne de Durand en 2005[1]. L’auteur y critique le « modèle balkanique d’intervention [qui] a vu le jour empiriquement en ex-Yougoslavie, fondé sur une présence militaire importante (d’abord coercitive, puis stabilisante) et sur un engagement politique et financier considérable et de longue durée » dont il estime qu’il ne correspond plus à la complexité des crises d’aujourd’hui. De par leur dimension asymétrique, les conflits les plus récents appellent un concept nouveau d’opérations de stabilisation, rendant possibles la reconstruction sur le long terme d’États et de sociétés viables, et la sortie de crise pour les puissances intervenantes. Les prémisses de la contre-insurrection telle qu’elle sera mise en œuvre en Irak puis en Afghanistan apparaissent.

Un an plus tard, la contre-insurrection est au cœur des débats : Politique Etrangère accueille dans ses feuillets un article polémique d’Edward Luttwak[2]. Particulièrement critiques contre les avant-projets du manuel FM 3-24, l’auteur estime que les recommandations faites aux généraux américains pour faire face à l’insurrection irakienne risquent de s’avérer vaines. Celles-ci traduisent en effet les réticences des responsables politiques américains à gouverner directement les territoires envahis. Pourtant, les recettes d’une contre-insurrection réussie seraient bien connues : elles reposeraient notamment sur la capacité à « contre-terroriser les insurgés ». L’auteur cite alors l’exemple allemand pendant la Deuxième Guerre mondiale ou les Nord-vietnamiens qui « étaient passés maîtres dans l’utilisation de la terreur pour sécuriser leur contrôle territorial, et étaient prêts à user de n’importe quel degré de violence contre les civils, depuis des assassinats individuels innombrables jusqu’à des exécutions massives, comme à Hué en 1968. » D’ailleurs, en Irak, à cette époque, c’est bien ce type de méthode qui est mis en œuvre par les insurgés. Les armées américaines ont, elles, une capacité « à infliger des punitions collectives [qui] ne s’étend guère au-delà des couvre-feux ou d’autres restrictions du même type – restrictions certes gênantes, peut-être suffisantes pour imposer de vraies épreuves, mais évidemment trop faibles pour terroriser les insurgés. » Pour Luttwak ces mesures radicales sont applicables en Irak comme sur d’autres théâtres, mais le refus éthique de les mettre en œuvre place les occupants dans une situation difficile. Et l’auteur de conclure : « C’est pourquoi, en dépit du talent déployé dans son écriture, les prescriptions du « FM 3-24 Draft » sont au final d’une assez faible utilité, voire d’aucune. Toutes ses méthodes améliorées, toutes ses tactiques ingénieuses, tous ses préparatifs circonspects, tout l’argent et le sang que les États-Unis ont accepté de verser, ne surmonteront pas le handicap dû à l’ambivalence d’occupants qui refusent de gouverner, et à leur inévitable refus de principe de terroriser les insurgés, condition pourtant nécessaire et suffisante d’une occupation tranquille. »

En 2006, l’insécurité s’accroît dangereusement dans nombre de régions d’Afghanistan. Sébastien Trives cherche alors à analyser les moyens de réduire l’insurrection dans le sud-est du pays[3]. Le développement de l’insurrection y est aidé de l’extérieur, mais il dépend aussi de facteurs internes : la force des structures tribales, des réseaux religieux traditionnels, la faible présence du gouvernement central, etc. Pour l’auteur, une stratégie globale de contre-insurrection est nécessaire, qui prenne en compte l’ensemble de ces facteurs, avec un engagement renouvelé de la communauté internationale. Cela implique, pour S. Trives, une augmentation des effectifs. Il souligne aussi la nécessité de renforcer l’action du gouvernement dans les zones contestées et la nécessité de renforcer la politique tribale afin que ce système retrouve son rôle pacificateur. Enfin, l’auteur met en avant la nécessité d’une politique tribale. En effet : « une clé de la guerre engagée sera la capacité du gouvernement à contrôler ou à se rallier des réseaux religieux neutres ou positivement disposés à son égard, tout en isolant ceux qui prennent part à l’insurrection. »

En 2010, le « centre de gravité » de la réflexion sur la contre-insurrection s’est déplacé vers l’Afghanistan. Le lieutenant-colonel Pierre Chareyron[5] analyse alors les actions qui y sont menées par la coalition et estime  que si la contre-insurrection en Afghanistan recourt aux leçons de l’histoire, l’héritage des guerres coloniales doit être adapté aux spécificités du temps. L’auteur dégage trois lois de la contre-insurrection.

  1. La première loi est un paradoxe : plus on se protège, plus on est en danger, « les unités qui ont tendance à se protéger dans des bases fortifiées, à se déplacer en véhicules blindés, ont finalement plus de pertes que celles qui patrouillent à pied et vivent au contact des populations. »
  2. La deuxième loi est en fait un cercle vicieux : plus les opérations militaires croissent plus la guerre tend à se prolonger, et, pour l’auteur « comment rompre ce cercle vicieux, tel est le problème central de la stratégie contre-insurrectionnelle.»
  3. La troisième loi est une équation difficile à résoudre : « irrégularité tactique, régularité éthique ». Adopter des modes d’action irréguliers peut s’avérer séduisant et efficace sur le plan tactique mais « au plan éthique, l’irrégularité comporte des germes particulièrement dangereux. »

Pierre Chareyron souligne ensuite les différences entre les campagnes de contre-insurrection de l’époque coloniale et celles aujourd’hui ou des facteurs comme la légitimité et l’homogénéité de l’insurrection, le poids des opinions publiques des pays coalisés, ou le rôle nouveau des technologies, doivent être pris en compte. Enfin, l’auteur dégage trois principes pour toute stratégie contre-insurrectionnelle :

  • définition claire de l’objectif politique recherché
  • unité de direction, ce qui n’est pas évident dans des opérations en coalition, d’où la nécessité de la centralisation du pouvoir politique
  • Mieux associer sécurité et développement

Toujours en 2011, Andrew M. Exum [6] cherche à expliquer les raisons pour lesquelles la campagne de contre-insurrection (COIN) américaine en Afghanistan n’a pas réussi à conquérir le « cœur et l’esprit » du peuple afghan. Il dégage ainsi quatre causes qui expliqueraient les résultats mitigés de la campagne. Premièrement, la campagne de COIN fût minée par la redirection des moyens initialement alloués à l’opération Enduring Freedom d’Afghanistan vers l’effort de guerre en Irak. Deuxièmement, le choix de rediriger ces moyens vers l’Irak aurait poussé les autorités pakistanaises à anticiper un retrait des forces occidentales d’Afghanistan. Se préparant à devoir composer avec une Afghanistan post-intervention et craignant un rapprochement éventuel entre l’Afghanistan et l’Inde ou l’Iran, les autorités pakistanaises apportèrent donc leur soutient aux insurgés afghans, entraînant l’apparition de sanctuaires et sapant l’action de la Coalition en Afghanistan. Le résultat mitigé de la COIN est aussi imputable au gouvernement afghan. Les Etats-Unis s’engagèrent en Afghanistan en tant que soutient à ce gouvernement, présupposant que leurs intérêts seraient alignés. Cela ne fut pas le cas et un tel scénario n’avait pas été envisagé. Finalement, le concept de gagner les « cœurs et des esprits » semble avoir été mal interprété par certaines unités de combat qui développèrent sur le terrain des campagnes de COIN basées sur une “théorie de la gratitude”, au lieu de convaincre les populations de l’intérêt qu’elles avaient à collaborer avec le gouvernement afghan.

En 2011, Elie Tenenbaum [7] vient clore ce cycle d’articles avec une mise en abîme des, « grandeurs et décadences de la contre-insurrection ». L’auteur montre comment la contre-insurrection est d’abord apparu comme un moyen de sauver la grande stratégie de « regime change » mis en place par les Américains après 2001. Pourtant en dépit de certains succès de court-terme, la contre-insurrection finit par échouer  du fait de l’inadéquation entre les moyens financiers et humains qu’elle exige, hors de proportion avec les intérêts américains finalement en jeu. Le calendrier de retrait – annoncé en 2011 par Obama – des troupes américaines d’Afghanistan marquera sans doute la fin de « l’âge d’argent » de la contre-insurrection comme le retrait des troupes américaines du Vietnam avait en son temps annoncé la fin de « l’âge d’or ». L’article se concluait cependant sur l’instabilité persistante en Irak en Afghanistan ainsi que sur « les nouveaux pôles d’instabilité et de guerre irrégulière qui semblent émerger au Sahel, en Libye, au Yémen, en Somalie [jugeant que] l’« âge d’airain » des guerres irrégulières est peut-être d’ores et déjà inscrit dans l’avenir des États-Unis. »


A lire aussi:

Guérillas et guerres de partisans se dressent contre les puissances coloniales, avant de se transformer dans la deuxième partie du xxe siècle en guerres révolutionnaires. Le terrorisme d’aujourd’hui est à la fois publicitaire et idéologique, appuyé sur la montée de l’islam radical. Il demeure néanmoins limité, en dépit de la « guerre globale » lancée par l’Administration de George W. Bush. Plus complexe est le problème de la guerre d’usure, posé par l’intervention en Afghanistan.

Strachan Hew, « Les armées européennes ne peuvent-elles mener que des guerres limitées ? », Politique étrangère, 2/2011 (Eté), p. 305-317.

Longtemps organisées autour du concept de guerre totale, les armées occidentales se réduisent à la fin de la guerre froide, tout en s’engageant dans des conflits exigeant de larges déploiements. Les sociétés européennes ne savent plus bien quels types de guerre elles veulent mener : c’est le concept même de guerre limitée et ses instruments qui sont à repenser.


[1]  de Durand Étienne, « Des Balkans à l’Afghanistan : les opérations de stabilisation complexes », Politique étrangère, 2/2005 (Été), p. 327-342.

[2] Luttwak Edward N., Richard Thomas, « Les impasses de la contre-insurrection »Politique étrangère, 4/2006 (Hiver), p. 849-861.

[3] Sébastien Trives, « Afghanistan : réduire l’insurrection. Le cas du Sud-Est »Politique étrangère, 1/2006(Printemps), p. 105-118.

[5] Chareyron Pierre, « La contre-insurrection à l’épreuve du conflit afghan »Politique étrangère, 1/2010 (Printemps), p. 83-96.

[6] Exum Andrew M., « Cœurs et esprits en Afghanistan : pourquoi la victoire se dérobe »Politique étrangère, 2/2011 (Eté), p. 293-304.

[7] Tenenbaum Élie, « L’Amérique en guerre : grandeur et décadence de la contre-insurrection »Politique étrangère, 3/2011 (Automne), p. 617-629.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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