Les blindés en combat en localité-2: la Syrie

Deuxième post de notre série sur les retex récents de l’usage de blindés en zone urbaine, après l’Ukraine, la Syrie.

Par l’adjudant Guillaume Paris,  instructeur spécialiste a l’école de cavalerie.

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Depuis mars 2011, la Syrie fait face à une guerre civile des plus violente et complexe. Différentes factions s’opposent pour le contrôle du territoire et de sa population. Quelles que soient les causes revendiquées par les protagonistes, ceux-ci s’affrontent majoritairement pour le contrôle des zones urbaines.

A l’heure d’internet et des réseaux sociaux, les combats urbains en Syrie sont en passe de devenir les plus documentés de l’histoire. Que peuvent-ils nous apprendre ? Tout d’abord que les blindés ont été engagés de façon systématique et souvent prioritaire, quel que soit le type de milieu urbain. De plus, ils ont été victimes d’une lutte anti-char intense et pragmatique. Enfin, ils n’ont pas été utilisés que de manière régulière avec des modes d’action proches des nôtres. En effet, les protagonistes n’auront de cesse d’améliorer techniquement leurs engins et d’élaborer des modes d’action pragmatiques.

Le déploiement des blindés en Syrie a d’abord été  chaotique. Au début de la rébellion, les unités loyalistes ont mal engagé leurs engins. Ces unités régulières s’entraînaient peu aux opérations en zone urbaine. Seule la 4e division blindée et la garde républicaine étaient rompues à ce genre de combat. Les pertes furent donc très élevées. Il ne faut pas non plus oublier que des divisions entières ont fait sécession avec tous leurs matériels avant d’exploser en différentes factions, parfois rivales.

Pour tous les acteurs du conflit, les blindés sont indispensables. La capture d’un engin de modèle récent est par exemple une source de propagande. Les factions ne possédant pas de moyens blindés pallient ce manque en construisant leurs propres technicals – véhicules blindés créés de façon « artisanale ». Le char est le plus souvent utilisé par les factions combattantes pour sortir d’une impasse tactique. Par leur capacité à reprendre l’initiative, y compris sous un déluge de feu, ils permettent d’éviter que la situation tactique ne se fige. Cet exemple nous confirme que le char n’est pas obsolète et que malgré les pertes initiales les combattants syriens font tout pour récupérer, créer, modifier et aligner au combat des engins blindés.

De ce chaos initial vont germer les modes d’action en zone urbaine caractéristiques du conflit syrien. Les loyalistes utilisent l’interarmes au maximum de ses capacités. Les rebelles intègrent leurs chars dans des manœuvres, comprenant même des drones. Dans les deux camps les blindés ne sont jamais engagés seuls. Des techniques de combat urbain comme la « boîte blindée » ont pu être observées. Elles semblent avoir obtenues un certain succès. Il s’avère que seuls des blindés chenillés possédant une grosse puissance de feu et une protection suffisante peuvent se mouvoir et combattre avec efficacité dans les vestiges des villes détruites. La vision syrienne du combat localité recherche la supériorité par la puissance de feu et aucune retenue dans les destructions, ce qui n’est pas le cas des forces occidentales, davantage contraintes par le droit des conflits armés.

Les chars en Syrie vont rapidement être utilisés pour la reconnaissance et le ciblage, grâce à leurs optiques et leur capacité à repérer les départs de coups, de sniper par exemple. Leurs capacités de reconnaissance par le feu, c’est-à-dire en révélant la position de l’adversaire, vont être exploitées. De manière plus anecdotique, les blindés peuvent servir d’aide à la mobilité notamment en ouvrant des brèches dans les murs. Enfin, il est clairement apparu que le blindé seul, en tant que système d’armes, est inutile : il est en revanche redoutable lorsqu’il est intégré dans une manœuvre interarmes coordonnée et planifiée.

Ces aspects très classiques de l’emploi des blindés vont de pair avec des emplois très différents. Par exemple, pour compenser l’absence de moyens d’artillerie de longue portée précis, les blindés sont utilisés par certaines factions et en particulier l’EI, comme « missiles balistiques de circonstance ». Chargés d’explosifs et pilotés par un candidat au martyre, ils sont lancés sur les positions adverses afin de les détruire. Ce concept avait déjà été utilisé par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale avec les engins téléguidés Goliath et Borgward IV Ausf. A et B. Cet exemple permet de souligner le pragmatisme d’une force détournant un système d’arme afin d’obtenir d’autres effets.

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Préparation d’un VBIED par l’EI Source: https://medium.com/the-eastern-project/the-fight-for-the-deir-ezzor-airport-360e3236d3#.i4s2ilpl4

La Syrie est le théâtre d’une lutte anti-char (AC) intense, toutes sortes de systèmes sont utilisés. Les équipes AC font preuve d’audace et de détermination. Le milieu urbain ravagé est un avantage pour couvrir leurs mouvements. Parmi tous les systèmes AC utilisés, un modèle ancien s’est révélé efficace malgré son âge. Il s’agit du canon sans recul. Parmi les modèles plus utilisés en Syrie se trouvent les SPG9, M60A et B10.  Ces armes sont parfois lourdes mais leurs capacités AC, anti-personnel et anti-structures leurs donnent une souplesse d’emploi indéniable. Enfin, les missiles AC se sont révélés eux aussi redoutables, y compris les vieilles versions MCLOS (Manual Command to the Line of Sight)[1] comme l’AT-3 Sagger, le plus employé en Syrie. Ils sont utilisés dans leur configuration charge creuse contre des blindés mais aussi contre des bâtiments ou des personnels à découvert. Ces exemples viennent nous rappeler que des armes AC anciennes ont leurs effets multipliés dans la zone urbaine et ne doivent pas être sous-estimées.

Face à cette menace, les protagonistes vont chercher à améliorer leurs engins. Des solutions techniques simples comme les slat armors sont par exemple utilisées. En matière d’agression, de vieilles armes antiaériennes dépassées sont montées sur des véhicules afin de pouvoir bénéficier de leur cadence de tir et de leur important débattement vertical. Enfin, quand les engins existants se révèlent inadaptés, les factions en créent de nouveaux n’hésitant pas à y adapter des systèmes civils, notamment dans le domaine de la détection, comme avec l’adaptation de caméras thermiques sur des technicals. L’utilisation d’autres systèmes optroniques de circonstance comme le Sarab 1 (ou mirage 1 en français) peut être ici soulignée. Cette innovation permanente nous donne des pistes de réflexion afin de développer des gammes de véhicules adaptés à ce type d’affrontement.

Les combats en Syrie nous donnent une bonne vision des difficultés autant techniques que tactiques du milieu urbain. Ils nous démontrent aussi le pragmatisme et l’innovation dont doivent faire preuve les forces qui y combattent. Mais comme l’Espagne en son temps, nous ne devons pas avoir de conclusions trop hâtives quant au bien-fondé de tel ou tel procédé. En effet, suite aux combats espagnols, les Soviétiques conclurent de manière erronée qu’un dispositif anti-char important pourrait arrêter n’importe quel assaut blindé. Ils firent l’amère expérience de la vérité relative de cette assertion en 1941…


[1] Avec ce type de système, l’opérateur doit guider le missile jusqu’à sa cible.

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