Les blindés en combat en localité: l’Ukraine

Par l’adjudant Guillaume Paris, instructeur spécialiste a l’Ecole de cavalerie.

La fin du mois de septembre 2016 a vu s’intensifier l’offensive de l’armée arabe syrienne sur la ville d’Alep. Ces assauts, soutenus par la fédération de Russie, sont le dernier acte d’une bataille qui a débuté en 2012 et au cours de laquelle furent détruits des dizaines d’engins blindés. Mais la Syrie n’est pas la seule zone de conflit où des engins blindés ont été massivement engagés au combat récemment. C’est aussi le cas en Ukraine et au Yémen. Face à ce renouveau du “fait blindé”, il est intéressant de se demander si les opérations actuelles en zones urbaines (ZURB) apportent de nouvelles perspectives sur les engagements des blindés ou si elles ne font que confirmer les retex déjà connus comme ceux de Phantom Fury ou des combats de Grozny.

En fait, même si les savoir-faire interarmes en ZURB sont sensiblement les mêmes que ceux développés dans des précédents retex, ces nouveaux conflits voient leurs protagonistes innover sur leurs blindés de manière pragmatique et adapter leurs modes d’action. De plus, ils bousculent nos idées reçues sur l’efficacité de la technologie occidentale dans le domaine des chars ou sur leur emploi tactique.

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Dans cette série de posts, nous retracerons d’abord à travers l’exemple de Debaltseve la violence des combats menés en Ukraine, puis nous verrons que le conflit syrien est un laboratoire pour le combat blindé en localité, tout comme le fut l’Espagne en son temps. Enfin, nous terminerons avec le Yémen où, malgré la formation tactique et le matériel occidental, la puissante coalition saoudienne a connu d’importants revers.

Les combats en Ukraine, l’exemple de Debaltseve.

La bataille de Debaltseve a eu lieu du 14 janvier au 20 Février 2015 entre les forces armées ukrainiennes loyalistes et les rebelles des Républiques Populaires de Donetsk et de Lugansk. Peu couverte médiatiquement, elle fut pourtant le théâtre d’âpres combats. Coïncidant avec les accords de Minsk, elle devint un objectif stratégique pour les belligérants. Elle se termina par la victoire des rebelles.

blindés en zone urbaine

Quels enseignements cette bataille peut-elle nous apporter quant à l’emploi de l’arme blindée ? Le premier point concerne le volume des forces engagées : il s’agit de la bataille impliquant le plus grand nombre de blindés en Europe depuis la fin du conflit en Yougoslavie. Le volume total des forces en présence pendant la bataille de Debaltseve, en comptant les volontaires levés sur place durant les combats, serait de 6000 hommes du coté ukrainien et de 15 000 à 17 000 du coté rebelle[1].

Les Ukrainiens loyalistes alignent plusieurs unités : le 40e bataillon mécanisé de défense territoriale (qui prendra le choc principal) ; la Garde Nationale Ukrainienne[2] (unité d’élite qui, à l’époque des faits, est constituée de bataillons autonomes d’infanterie légère avec quelques unités blindées d’un volume d’environ 500 hommes) ; la 79e brigade séparée d’assaut par air constituée d’environ 500 hommes ; le bataillon « Dombass », formé d’environ 900 volontaires avec un statut de garde nationale (au sens américain du terme) ; enfin, le bataillon « Dzokhar Dudayev » constitué d’environ 500 volontaires tchétchènes hostiles aux russes et au président tchétchène Ramzan Kadirov.

Face aux loyalistes, se trouvent les forces « novorossiennes » constituées de la brigade irrégulière « Prizrak » (ou « brigade fantôme ») avec ses 3000 hommes, dont des volontaires français, allemands, italiens, espagnols, chiliens et de la garde nationale cosaque (4000 hommes avec blindés et artillerie). Aux côtés des rebelles, se seraient trouvées les unités russes de la 8e et de la 18e Brigade motorisée de la garde, le 25e régiment de Spetznaz (forces spéciales), la 5e brigade de char de la Garde et des éléments de la 232e brigade lance-roquettes multiples. L’engagement de ces unités est démenti par la fédération de Russie mais assez bien documenté en sources ouvertes.

Les principaux modèles de chars utilisés du côté ukrainien étaient des T64A/AK, T64B/BK, T64BV/BVK, T64B1M et T64BM Bulat. Du côté des rebelles on trouvait principalement des IS 3, T34/85, T64A/AK, T64B/BK, T64BV/BVK, T64BM, T72B, T72B Obr 89, T72BA et T72B3. Cette liste reste cependant soumise à caution. Les  chars formellement identifiés dans des vidéos sont en gras.

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Des deux côtés, les blindés vont être utilisés en pointe, que ce soit en défense ou en attaque. Lors de la tentative de la prise de la ville par les rebelles le 27 janvier 2015, le mode d’action sélectionné est le raid blindé afin de réaliser un « coup de poignard ». Celui-ci va échouer, notamment face à une utilisation massive de l’artillerie par les loyalistes, en particulier des lance-roquettes multiples (LRM). Malgré cet échec, les pro-russes vont s’emparer d’un bourg, Vulehirsk, situé à 13km de la ville et qui leur permettra de relancer leur action les jours suivants. Cet exemple met en avant le fait qu’une force blindée/mécanisée est vulnérable au tir LRM à sous-munitions à partir du moment où elle est fixée et que l’ennemi dispose d’une puissance de feu capable de saturer une zone.

Les modes d’action utilisés par les protagonistes pendant la bataille de Debatselve tirent les leçons de la Tchétchénie. La présence dans les deux camps de combattants tchétchènes, ou de conseillers extérieurs n’y est pas étrangère. Des opérations de ratissage interarmes, des boîtes blindées[3], des coups de sondes blindés ont pu être observés. Les rebelles sont d’ailleurs bien plus disciplinés que l’armée loyaliste en combat en localité et parviennent à mixer infanterie, chars et VCI dans des actions coordonnées.

En plus de leur discipline au feu, les rebelles vont chercher à “conquérir les cœurs” des populations civiles. En effet, les loyalistes vont commettre une erreur importante en sabotant le gazoduc alimentant la ville. Cette action, causant en particulier la coupure du chauffage en plein hiver, va faire basculer la majorité de la population dans la cause séparatiste. Les civils vont ainsi renseigner les rebelles et leur permettre d’anticiper le retrait de l’armée ukrainienne. Ceci aura des conséquences autant tactiques que stratégiques et se soldera par de lourdes pertes lors de la retraite loyaliste et affaiblira la position du président Porochenko lors des pourparlers à Minsk. Prise entre les feux et évacuée tardivement, la population de la ville fut la première victime des combats.

Dès les premiers assauts jusqu’à la retraite ukrainienne, les chars loyalistes et séparatistes vont s’affronter. Dans un premier temps les interventions des chars loyalistes permettent d’éviter la fermeture du « chaudron ». L’exemple de l’expérience du lieutenant Vassily Bozhok est intéressant : il a détruit avec son engin, vraisemblablement un T64BV, peut-être en version commandement soit au standard T64BVK, trois chars séparatistes et plusieurs véhicules de combat d’infanterie. Grâce à son action et celle de son peloton, il permit le dés-encerclement d’éléments de la 79e brigade d’assaut par air. Cet exemple montre que le combat en localité ne peut être séparé du combat pour le contrôle des espaces entourant la localité dans lesquels le char a toute sa pertinence.

Lors de la retraite loyaliste, les chars rebelles menèrent des actions de harcèlement depuis la ville mais également sur les chemins de repli et provoquèrent d’importants dégâts. Ces unités blindées démontrent que la souplesse d’emploi des chars – ou des VCI – permet de maintenir la pression sur l’ennemi et d’éviter qu’il ne relance ses forces en zone urbaine.

Sur le plan technique, les blindés des protagonistes sont d’origine soviétique, certains dans des versions améliorées. Leurs limites sont connues : faible débattement du canon, longue volée du tube[4], chargement automatique en carrousel de fond de panier avec le danger que cela peut représenter en cas de feu, mauvaise résistance de l’électronique de bord suite à des impacts lourds etc. Néanmoins, ces engins se sont montrés remarquablement endurants face aux difficultés du combat urbain et étonnamment résistants. Les kits de blindages réactifs se sont révélés efficaces contre les armes antichars ou contre les obus cinétiques de chars.

Le volume de pertes de blindés reste flou, les deux camps minimisant les leurs et maximisant celles de leur opposant. Néanmoins, on peut raisonnablement estimer que les rebelles ont perdu (détruit ou endommagé) 40% de leur parc initial et les loyalistes 60%, en particulier du fait de leur retraite ratée. Il faut donc revenir sur nos idées reçues sur l’obsolescence des systèmes d’armes soviétiques des années 1980 et 1990.

Les intenses combats pour Debaltseve démontrent que les bases du combat urbain tel que nous l’abordons sont fondamentales. Dans cette bataille de haute intensité où les pertes en engins blindés sont forcément élevées, les chars ont été déterminants et furent engagés dans toutes les phases. Leurs succès sont surtout liés à la maîtrise du combat interarmes. Les rebelles le maniant avec plus d’aisance ont pu imposer leur volonté à une armée ukrainienne trop rigide. Cette bataille nous rappelle aussi que le combat à l’extérieur de la ville est aussi déterminant que le combat se menant au cœur de cette dernière.


[1] Selon les autorités ukrainiennes

[2] Elle deviendra plus tard la 4e brigade de réaction rapide.

[3] Mode d’action en zone urbaine qui consiste à utiliser deux colonnes d’engins blindés se couvrant mutuellement en progressant sur une avenue. La zone entre ces deux colonnes est utilisée pour faire transiter les engins endommagés ou les dépanneurs par exemple. Voir le retex de phantom fury.

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2 Responses to Les blindés en combat en localité: l’Ukraine

  1. Pingback: Les blindés en combat en localité-2: la Syrie - Ultima RatioUltima Ratio

  2. L'amateur d'aéroplanes says:

    Juste un bémol concernant les volontaires ”français”, il semble que la demi douzaine se trouvant sur place est fait plus de figuration sur le net que le coup de feu sur le front.

    [Reply]

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