L’artillerie des stratagèmes

Colonel Olivier Fort, Economica, 2016.

Il y a un an, nous avions parlé de L’Artillerie dans les guerres de contre-insurrection du général Benoît Royal. La troisième et dernière partie du livre exposait « les capacités de stratagème de l’artillerie », avec de nombreux exemples provenant de recherches du colonel Olivier Fort. Ce travail a finalement donné lieu à une publication : L’artillerie des stratagèmes. Saint-cyrien, officier d’artillerie depuis plus de 25 ans, le colonel Fort y partage une partie de sa très riche expérience et de sa vaste culture historique, nous offrant un propos passionnant sur une arme trop souvent caricaturée.

L'Artillerie des stratagèmes

Au premier abord, artillerie et stratagème ne semblent pas faire bon ménage. L’artillerie est l’arme de la destruction par excellence. Son image reste profondément liée à la Première Guerre mondiale, aux « orages d’aciers » alors déversés sur le champ de bataille (un million d’obus pour la seule préparation d’artillerie de la bataille de la Somme en juillet 1916) et aux hécatombes. Cette arme de saturation peut pourtant aussi être employée avec finesse.

Tant que l’artillerie ne connaissait que le tir direct, les possibilités de déception étaient très limitées. Le positionnement des pièces déterminait de façon géométrique l’axe d’attaque de la force adverse. Quelques opportunités de stratagèmes existaient cependant déjà. L’une d’entre elles consistait par exemple à faire croire que l’on disposait davantage de canons qu’en réalité. C’est le cas lors de l’utilisation en défensive de « quaker guns », de faux canons en bois, par les Confédérés pendant la guerre de Sécession. Le bruit des pièces pouvait aussi être employé comme ruse. Les faire tonner pouvait inciter l’ennemi à se porter vers un point du terrain. Inversement, le silence pouvait inciter l’adversaire à se dévoiler hâtivement. Lors de la bataille de Gettysburg, le 3 juillet 1863, le chef artilleur nordiste qui subissait un tir de contre-batterie a ainsi volontairement cessé le tir de ses canons afin de faire croire à sa destruction et provoquer une attaque prématurée de son adversaire. Cette ruse fut une réussite, l’assaut Confédérés subissant les tirs de toute la batterie nordiste.

L'artillerie des stratagèmes

Exemple de “Quaker guns”

La généralisation du tir indirect – techniquement possible dès la fin du XIXe siècle mais dont la pratique s’est répandu à partir du conflit russo-japonais en 1904 – a complètement changé la donne en permettant le tir à distance hors de la vue de l’adversaire. Au cours de la Grande Guerre, l’artillerie placée sur les arrière devient ainsi un élément décisif, affaiblissant l’adversaire par des préparations massives et des barrages roulant censés appuyés la progression des troupes. Écrasée sous le feu, la manœuvre est cependant paralysée par l’efficacité du système défensif tant tactique (tranchées, mitrailleuse) qu’opératif (logistique). Ce blocage tactique poussa les artilleurs à inventer de nouvelles ruses. A contre-pied des gigantesques préparations, l’absence de préparation d’artillerie devint par exemple un moyen pour tenter de retrouver un effet de surprise. Cela se réalisa pour la première fois à Cambrai, le 20 novembre 1917. Des pauses irrégulières dans les préparations d’artillerie peuvent aussi entretenir l’incertitude quant au moment du déclenchement de l’attaque : cette méthode fut expérimentée dès 1915 par les Français.

L’artillerie a un puissant effet psychologique, lié bien entendu aux dégâts qu’elle cause. Par ailleurs, pour les combattants, la perception d’une arme est très liée au sentiment de pouvoir changer le cours des choses. Or, la distance de tir offerte par l’artillerie, sa capacité à agir dans la durée et l’imprévisibilité des tirs provoquent un profond sentiment d’impuissance chez le combattant. Ainsi, bien que l’obus éclairant soit inoffensif, son apparition fait immédiatement comprendre que l’on est à portée des canons de l’ennemi. Un des stratagèmes intimement lié à cet effet psychologique consiste à accélérer l’épuisement de l’adversaire. A Grozny, en 1999, les Russes ont utilisé cela afin de surprendre un groupe de rebelles retranchés depuis longtemps dans un bâtiment. L’artillerie a tiré un seul obus, à intervalle régulier, pendant plusieurs jours, sur la position, afin de troubler le sommeil des combattants tchétchènes. Après une accalmie, les Russes ont lancé l’assaut, de nuit, et ont trouvé leurs adversaires endormis.

Un point très important souligné par le colonel Fort est que la déception « n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle incite le chef adverse à engager ses réserves au mauvais endroit au mauvais moment. » (p. 173). En ce sens, l’artillerie peut jouer un rôle essentiel dans une opération de déception, afin de rendre crédible le scénario auquel on souhaite faire croire l’adversaire. Lors de la bataille de Ia Drang, en novembre 1965, l’armée américaine procéda par exemple à une préparation d’artillerie de 8 minutes sur des zones de poser hélicoptères probables avant qu’une préparation de 20 minutes ne soit réalisée sur la vraie zone de poser, permettant ainsi d’entretenir l’incertitude sur l’adversaire.

L’artillerie a pleinement sa place pour « gagner la guerre de l’intelligence ». Cela implique de savoir faire preuve d’imagination pour sortir des schémas habituels indiquant trop facilement à l’adversaire les axes d’effort. C’est par exemple le problème des tirs de réglage qui enlèvent tout effet de surprise. Pour pallier ce problème, la Wehrmacht avait mis en place pendant la Deuxième Guerre mondiale une technique de réglage à partir du tir de deux obus fusants qui était certes moins précise que les techniques classiques, mais avait le mérite de préserver la surprise. Aujourd’hui, les nouvelles technologies comme le GPS ou le guidage laser permettent d’envisager des tirs sans réglage préalable. La roquette du LRU autorise une précision métrique à 80 km sans données météorologiques. Il est aussi possible de monter des « embuscades d’artillerie ». Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1954, à Dien Bien Phu, le capitaine Bizard du 5e BPVN tenait des positions au nord-ouest d’Huguette 7. La défense devenait impossible étant donné le rapport de force extrêmement défavorable. Les positions furent quittées discrètement. Alors que les troupes Vietminh s’en emparaient, le capitaine Bizard déclencha un tir d’artillerie très précis et violent sur ses anciennes positions que le BPVN put ait reconquérir à l’aube.

Mais l’artillerie ne travaille pas seulement contre les forces de mêlées. Certains stratagèmes visent aussi à tromper l’artilleur adverse. En avril 1917, dans le secteur de Vimy, les Canadiens ont ainsi essayé de perturber la contre-batterie allemande. Quelques heures avant l’attaque, le clocher de l’église qui servait de point de repère aux observateurs allemands a été démonté. Au même moment, sa réplique a été remontée quelques centaines de mètres plus loin, entraînant ainsi les tirs allemands sur une position erronée. En 1987, en Angola, les Sud-Africains cherchaient à perturber le fonctionnement de la base aérienne de Cuito-Canavale par des tirs réguliers d’artillerie. Après quelques temps, ils s’aperçurent qu’ils n’étaient pas précis et arrivaient de façon aléatoire. En fait, les Angolais mettaient en place des charges explosives à divers endroits de la base et les enclenchaient à chaque tir sud-africain, perturbant ainsi les réglages.

Même en contre-insurrection les stratagèmes d’artillerie ont leur place. Les insurgés ne sont pas invulnérables à la déception. Leur « mépris » des modes d’actions des armées régulières les rend même souvent particulièrement vulnérables aux stratagèmes. A l’été 2010 en Afghanistan, les insurgés avaient constaté que les opérations françaises duraient 48 heures et que le retrait était systématiquement appuyé par des tirs d’obus fumigènes et explosifs : c’était généralement le moment choisi par les Talibans pour attaquer. Le GTIA Hermès a donc décidé de donner ce signal aux insurgés afin de les pousser à se dévoiler au mauvais moment. Le positionnement de l’artillerie dans les postes est un avantage dans ce domaine, contrairement aux unités d’infanterie et de cavalerie dont les mouvements sont scrutés en permanence. De plus pour les canons et les mortiers, au-delà d’une certaine distance, le son de départ du coup est entendu après son arrivée, ce qui facilite la surprise.

Le colonel Fort nous rappelle ainsi dans cet excellent ouvrage que dans le domaine de la déception, c’est l’ingéniosité du combattant qui prime. Le lecteur appréciera ici la culture historique militaire, et profitera notamment des précieuses références concernant les utilisations britanniques et sud-africaines de l’artillerie, qui permettent à l’auteur de nous offrir de très nombreux exemples originaux pour appuyer ses propos, rendant cet ouvrage indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’art de la guerre.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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One Response to L’artillerie des stratagèmes

  1. Fort says:

    Rémy Hémez,
    Merci beaucoup pour votre narration de ce livre dont je suis l’auteur. Ce sujet m’a passionné et l’idée d’écrire un livre s’est finalement imposée. Les exemples se sont révélés abondants, il m’a donc fallu du temps, plus de sept ans de travail et environ six autres années de recherches (lectures). Le général Royal m’a encouragé à le finir et je l’en remercie notamment parce que je continuerais à chercher d’autres exemples ! Ils viendront sans doute par nos valeureux artilleurs de TF Wagram.

    [Reply]

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