Le camouflage d’hier à demain

Les progrès technologique font entrevoir un profond renouveau des techniques de camouflage, celui-ci devenant un outil de dissimulation plus seulement visuel mais bien multi-spectral[1] afin de protéger les hommes et les véhicules contre les moyens ISR adverses (radar, infrarouge et thermique). Les débouchés tactiques sont importants. Des formations de combat pourraient s’approcher d’un adversaire sans être décelées et ainsi créer la surprise. Des réserves pourraient aussi être masquées et engagées de façon inattendue. Ces progrès du camouflage s’insèrent cependant dans une intense compétition avec des moyens de détection de plus en plus nombreux et performants – l’éternel duel de l’épée et du bouclier venant ainsi trouver un écho dans le champ de l’information.

4996492725_d42864f217_b

Le mot camouflage n’existe pas dans le dictionnaire avant 1928[2] mais ce procédé consistant à chercher à se fondre dans son environnement visuel devient central dans l’art de la guerre occidental avec la Première Guerre mondiale, notamment face au développement des moyens d’observation aériens. C’est ce qu’explique très bien le capitaine Kopenhague dans un article de l’Illustration paru en 1920 :

« Ayant ressenti le rôle formidable que jouerait l’aviation dans la guerre future en tant qu’investigations et repérages, je compris qu’un changement majeur s’imposerait dans les dispositions tactiques, que l’invisibilité serait la sixième arme, que tout, hommes, routes, tranchées, canons, convois, etc., devait échapper aux vues des engins aériens. »[3]

Aujourd’hui, pour des armées occidentales qui font face au retour de la menace étatique et au spectre du rattrapage technologique, la question du camouflage devient de nouveau centrale afin de tenter de repousser au maximum le moment de détection. Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, l’analyste pressé pourrait penser que « Le scientifique a pris la place du sapeur et de l’artiste en raison de sa connaissance des matériaux. »[4] Certes les progrès technologiques sont en marche et offrent de nouvelles opportunités, que ce soit dans la dissimulation du combattant individuel, celle des véhicules ou la réduction de la signature électromagnétique des forces. Cependant, il est frappant de voir la cohabitation des nouvelles technologies avec d’anciennes techniques de camouflage qui demeurent efficaces, y compris contre les capteurs avancés.

Le Combattant individuel : du kaki aux méta-matériaux

Les techniques « classiques » de camouflage (éviter les fonds clairs, de laisser des traces, limiter les reflets, briser les formes caractéristiques, réduire au maximum le bruit, etc.) continuent d’être pertinentes. Nos adversaires nous le démontrent d’ailleurs régulièrement : l’EI aurait tendu des tissus au dessus des rues de Raqqa afin limiter la visibilité des déplacements de ses combattants et contrer les moyens de détection des drones. Cette technique, déjà vue à Ramadi, est couplée à l’utilisation de tunnels.

La pratique consistant à chercher à se dissimuler est ancienne, en particulier pour la chasse, comme en témoigne la figure du sorcier dans la grotte des trois frères. Cependant, la volonté de réduire la visibilité des combattants est beaucoup plus récente et va de pair avec l’accroissement de la portée des armements. Les premières unités à porter des uniformes « kakis » (le terme signifie « poussière » en Ourdou) furent vraisemblablement les Indian Guides à partir de 1846[5]. Après la deuxième guerre des Boers (1899-1902), leur utilisation est étendue à l’ensemble de l’armée britannique. Les premières tenues à motifs camouflés sont quant à elles testées pendant la Grande Guerre. Dès 1914, le peintre français Louis Guingot imagine ce qui semble bien être le premier habit de camouflage au monde[6], une veste peinte de façon à fondre les hommes dans le paysage. Au cours de ce conflit on verra aussi apparaître des casques et des chars peints. En 1929, l’armée italienne créé le premier tissu bariolé, la tela mimetizzata. Dès 1945, une tenue permet, grâce à l’utilisation de carbone, de diminuer la signature infrarouge : le leibermuster allemand. Ce vêtement a été développé en parallèle des premiers systèmes infrarouge montés sur fusils d’assauts, chars et blindés (Uhu, Falke et Sperber), les Allemands créant ainsi la menace et développant la parade. Il faut cependant attendre les années la fin du XXe siècle pour voir les principales armées adopter le treillis camouflé comme tenue militaire systématique : aux États-Unis il ne devient la norme qu’au cours des années 1980 ; en France, si la tenue (TAP 47/56)  des parachutistes est introduite dès la guerre d’Indochine, mais le gros des troupes n’est équipé en « treillis centre-europe camouflés » qu’à partir de la fin des années 1990.

Le camouflage d’hier à demain

Louis Guingot, Veste de camouflage, lin, vers 1914 Source: Musée de Lorraine

 Aujourd’hui, la coupe du treillis FELIN a été conçue dans le souci de diminuer la signature infrarouge du combattant débarqué et son bariolage répond aux caractéristiques définies par la norme « NORMDEF 0001 » qui précise les propriétés optiques en termes de brillant spéculaire, de caractéristiques colorimétriques et de facteur spectral de réflexion diffuse, et ce dans des domaines spectraux étendus.

Les textiles ont connu des évolutions majeures, clairement en rupture par rapport à ce qui se faisait avant. La première étape est peut-être celle qui a consisté à faire évoluer le bariolage des treillis en y appliquant des motifs pixellisés conçus par ordinateur. Le « père » de cette technique est considéré comme étant le lieutenant-colonel Timothy R. O’Neill qui a démontré que cela diminuait de 50% la possibilité de détection par rapport au camouflage « OTAN » trois couleurs. Ces motifs pixélisés sont notamment conçus par rapport à notre compréhension des réponses neurologiques humaines et sur les « clutter metrics », des algorithmes permettant de mesurer la probabilité de détection et d’identification d’un objet. Ce type de camouflage a été testé pour la première fois en 1979 sur des véhicules et des hélicoptères du 2nd Armored Cavalry Regiment américain. Le Canada fut le premier pays à l’adopter à grande échelle en 2001 avec le CADPAT suivit par les Marines et l’US Army au début des années 2000. Aujourd’hui, l’efficacité relative de ce camouflage digital par rapport au camouflage classique est discutée et de nombreuses unités lui préfèrent le multicam.

Le camouflage d'hier à demain

U.S. Army 2nd Armored Calvary Regiment vers 1979 http://www.uniteddynamics.com/dualtex/

Demain, le développement de textiles spécialement traités et où les nanotechnologies offrent des pistes intéressantes. Le Pentagone a d’ailleurs lancé le 1er avril 2016 un programme de 317 millions de dollars en coopération avec des universités et des entreprises industrielles pour développer de textiles intelligents. La piste la plus souvent évoquée à cet égard est celle des méta-matériaux[7], c’est-à-dire un matériau composite artificiel qui peut avoir des propriétés inconnues dans la nature. Leur existence a été médiatisée en 2006, lorsque John Pendry, professeur de physique à l’Imperial College de Londres a démontré scientifiquement qu’il était possible de créer une « cape d’invisibilité ». En effet, les objets sont visibles parce qu’ils réfléchissent et réfractent la lumière. Pour qu’un objet soit invisible, il faut donc que la lumière ne soit pas en contact avec lui. Or, un méta-matériau peut se jouer des lois classiques de la propagation de la lumière. Il est ainsi possible d’imaginer un matériau qui serait « contourné » par les ondes lumineuses incidentes. Des projets de camouflage s’appuyant sur ces découvertes sont d’ores et déjà lancés comme le « Quantum Stealth » de la société canadienne Hyperstealth dont des prototypes ont été présentés au SOFIC en 2016. Mais ces matériaux sont très difficiles à manufacturer. Ils demandent une grande maitrise des nanotechnologies. En effet, un méta-matériau tire ses propriétés de la géométrie de sa structure, c’est-à-dire de la disposition d’infimes inclusions. Or, pour pouvoir jouer avec les ondes électromagnétiques et notamment avec la lumière visible, dont la longueur d’onde est comprise entre 380 et 780 nanomètres, ces inclusions doivent avoir elles-mêmes une taille nanométrique.

Aujourd’hui, se camoufler c’est aussi éviter la propagation des ondes. Cela peut passer par le silence radio, un facteur de surprise majeur mais qui pose des problèmes de fond pour la manœuvre, tant les unités sont désormais habituées à communiquer en permanence – en dépit de techniques qui permettrait d’y parvenir comme le commandement au fanion ou la coordination au chronomètre.

Des textiles permettent aujourd’hui de réduire les émissions. Le projet KVOR ce deux créateurs néerlandais a pour but d’améliorer la « privacy numérique » par l’utilisation de vêtements  en tissus couches de nickels, de polyester et de cuivre qui bloquent les ondes. Afin d’éviter la reconnaissance faciale, un artiste, Adam Harvey, propose notamment une technique de coiffure et de maquillage s’inspirant des techniques de camouflage naval de la première guerre mondiale, le Dazzle et qui permet de déjouer les systèmes de reconnaissance faciale. Cet artiste mène aussi un projet dénommé Stealth Wear, des vêtements tissés de métal qui permettent d’éviter la détection thermique.

Véhicules : vers la furtivité ?

Le but principal du camouflage pour un véhicule est de réussir à abaisser la distance de détection au mieux à la portée utile de combat des armements de l’adversaire et en-deçà de la portée utile maximale de ses capteurs (environ 8 km dans le visible et l’IR).

Ici aussi, les anciennes techniques de camouflage restent pertinentes. La façon la plus évidente de réduire la signature d’un véhicule est d’abord tactique : utiliser les masques du terrain, favoriser la dispersion, faire bouger les systèmes de combat critiques toutes les 10 à 12 heures, etc. Les filets demeurent un outil de camouflage précieux. Inventés vers 1912 sous la forme de raphia teint noué par touffes sur un treillage de fil de fer par le capitaine français Kopenhague[8], ils offrent aujourd’hui des propriétés renouvelées grâce aux nouveaux matériaux. MBDA propose ainsi une solution de camouflage passif baptisée Multisorb qui permet de réduire la signature visuelle, infrarouge et micro-onde (radar en 4 et 100 ghz). Saab a quant à lui développé le Mobile Camouflage System (MCS) Barracuda, adapté à l’utilisation en mouvement et qui réduit la signature du véhicule dans les domaines visuel, infrarouge et thermique. Apportant une réelle plus-value pour les équipages, il a fait ses preuves en Afghanistan sur les CV90 et Leopard II danois.

Certains revêtements souples permettent d’atténuer l’écho radar d’un véhicule mais aussi d’élever ou d’abaisser la température de surface d’un véhicule pour l’aligner sur celle de l’atmosphère ambianteLa bâche BZ 200, adoptée par le commando Hubert a ainsi été testée avec les moyens de détection les plus sophistiqués de la Marine nationale française.  Elle parvient à absorber jusqu’à 99 % des ondes électromagnétiques de la bande S à la bande Ku. Au cours d’un exercice, le commando Hubert a ainsi pu aborder une frégate de classe Lafayette avec une distance opérationnelle réduite de 75%. Cette bâche a aussi été testée pour des petits véhicules terrestres avec de bons résultats.

Une des problématiques principales vient de la difficulté à maintenir ce type de dispositif lorsque le véhicule est en mouvement. Le rôle des peintures et des finitions est donc tout aussi important. Les peintures modernes peuvent avoir des propriétés isolantes, réfléchissantes, électromagnétiques ou antivibratoires. L’utilisation des cénosphères, minuscules billes creuses d’aluminium, peut permettre de réduire la signature thermique des véhicules. Autre exemple, L’EXV1 de MILSPRAY est recouvert d’un revêtement léger, le Tough Coat, qui réduit sa signature infrarouge (IR).

La recherche de la furtivité pour les véhicules terrestres continue, même si elle est confrontée à de nombreux défis. Paradoxalement, le milieu terrestre, qui offre bien plus de possibilités pour se dissimuler que les milieux maritimes et aériens, est en fait le plus complexe pour tendre vers la furtivité. En effet, des facteurs absents dans les autres milieux doivent être intégrés : bruit, poussière, échappements, vibrations sismiques et même l’odeur. La problématique de la poussière dans un environnement sec est par exemple extrêmement complexe à traiter. Il est cependant possible d’améliorer ses capacités de dissimulation directes grâce, par exemple, à une silhouette compacte favorisant les formes fluides ou géométriques, à la ventilation du compartiment moteur, à l’utilisation de jupes inclinées de quelques degrés vers l’intérieur de manière à réfléchir les ondes radar vers le sol (comme sur le Leclerc), etc. L’AMX-30 a par exemple fait l’objet d’études pour le développement d’un « kit de furtivité » infrarouge et radar baptisé démonstrateur furtif chenillé (DFC). A l’intérieur de cette carapace aux formes lisses et fluides permettant de réduire la surface équivalant radar (SER) circulait de l’air forcé qui évacuait la chaleur émise par le char. Les matériaux spécifiques comme les RAM (Radar Absorbent Materials) capables de réduire l’écho radar et la signature infrarouge et classiquement utilisés sur les avions dits « furtifs » fonctionnent aussi sur les véhicules blindés. Cependant, ils sont chers et leur applicabilité sur un engin opérationnel agressé quotidiennement par la météo, la végétation, les chocs mécaniques – sans compter les contraintes d’emploi pour l’équipage et les maintenanciers sur le terrain, est soumise à caution[9]. Enfin, on peut se poser la question de l’utilité de l’utilisation de matériaux absorbant les ondes radars alors que très peu de missiles anti-chars utilisent le radar comme système de guidage (le Longbow américain est une exception). De nouveaux prototypes de chars dont la signature radar serait quasiment indétectable sont sortis ces dernières années comme le PL-01 polonais mais il est difficile aujourd’hui d’évaluer leurs capacités réelles.

PL-01

Le PL-01

Plus encore que la signature radar, c’est dans le domaine thermique que les progrès sont aujourd’hui les plus attendus. Le problème qui se pose aux industriels n’est pas tant de supprimer la signature thermique des engins que de la réduire au niveau de l’environnement[10]. On peut penser à l’Adaptiv suédois qui est fondé sur le principe de l’échange de chaleur est constitué de tuiles thermo-réactives d’une quinzaine de centimètres qui sont toutes reliées à l’ordinateur de bord. Ce dernier peut générer des températures différentes d’une tuile à l’autre ce qui permet de masquer l’empreinte thermique d’un engin ou de lui donner les propriétés thermiques d’un autre véhicule[11]. D’autres entreprises travaillent sur des projets similaires comme le Black Fox de l’israélien Eltics. En France, le projet Caméléon[12] de la DGA est très ambitieux. Il s’agit d’une « peau active multi spectrale » composée de macro-pixels qui changent automatiquement de couleur en fonction de leur environnement et qui cherche à agir à la fois sur une vision normale et une vision thermique.

Enfin, dans le domaine du son, des scientifiques ont mis au point un film élastomère de quelques millimètres d’épaisseur criblé de micro-bulles et doté d’un coefficient d’absorption des ondes sonores voisin de 100 %. L’application la plus évidente serait un « méta-écran » susceptible de rendre invisible aux sonars un objet immergé qui en serait recouvert mais cela pourrait aussi être utile pour les engins terrestres.

Conclusion

Le camouflage connait des progrès techniques importants dans le domaine terrestre même si l’invisibilité du combattant comme du véhicule n’est pas encore pour demain tant le défi technologique est dur à relever dans cet environnement.

Au-delà des technologies, ce sont des savoir-faire pratiques de base qu’il est important de transmettre à nos soldats. Notre ennemi de demain disposera certainement de moyens de détection sophistiqués et il sera nécessaire de retarder le plus possible la détection si l’on veut pouvoir améliorer la survavibilité des unités sur le champ de bataille et leur capacité à créer la surprise.


L’auteur tient à remercier l’adjudant-chef Pierre Petit pour ces précieux conseils.

[1] Benoist Bihan, « Se camoufler. Approches nouvelles d’un problème ancien. », DSI hors –série n°24 « Combat terrestre. Nouvelle donne ? », juin-juillet 2012, p.47-49.

[2] André Mare. Cubisme et camouflage 1914-1918, catalogue d’exposition, 1995, p.17

[3] Ibidem.

[4] Guy Hartcup, Camouflage, The history of concealment and deception in war, Charles Scribner’s sons, 1980, p.145.

[5] Guy Hartcup, op. cit., p.12.

[6] Frédéric Thiery , « « La première veste de camouflage de guerre du monde » est inventée par Louis Guingot. », Guerres mondiales et conflits contemporains 3/2007 (n° 227) , p. 7-21

[7] http://www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/dpcomplet_invisibilite_23mai_web.pdf

[8] Des expériences eurent lieu en 1912 mais l’état major décida de ne pas l’adopter. Ils furent utilisés massivement à partir de 1915. Un exemplaire de 1913 est détenu au musée de l’armée.

[9] Entretien avec Marc Chasillan.

[10] Paolo Valpolini, « The Quest for the multispectral chameleon », Armada International, 2/2012, p.30-36.

[11] Philippe Langloit, « Adaptiv, la révolution de la protection passive ? », DSI n°76, décembre 2011.

[12] Julien Bergounhoux, « Eurosatory 2014 : la DGA dévoile Caméléon, le futur du camouflage optique », Industrie et Technologie, 19 juin 2014.

Share

About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
This entry was posted in Analyses and tagged , , , , , . Bookmark the permalink.

2 Responses to Le camouflage d’hier à demain

  1. Coraline says:

    AWESOME ! j’adore vos articles, je suis passionée d’airsoft et de tir à la carabine depuis bientôt 10 ans, et je compte passer mon concours pour devenir lieutenant de l’armée de l’air. Pensez-vous qu’en tant que femme, on ait toutes nos chances ?
    Bonne journée, COraline D.

    [Reply]

    Rémy Hémez répond/replies:

    Merci pour le compliment !
    Bien entendu vous avez toutes vos chances en tant que femme pour devenir lieutenant dans l’armée de l’Air.

    [Reply]

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *