Guerres hybrides ?

Comme annoncé ici même, Dave Johnson, l’une des têtes pensantes des études stratégiques à la Rand, est venu présenter à l’Ifri le résultat de recherches conduites par la Rand à la fois sur la « guerre hybride » et les opérations dites « full-spectrum » (on parle plutôt en France de « réversibilité »), en prenant l’exemple des opérations conduites par l’armée israélienne en 2006 et en 2009. La thèse essentielle de l’auteur est qu’il existe bien un « genre de guerre hybride » (hybrid warfare) entre le bas de spectre de type stabilisation et contre-insurrection, et les conflits de « haute intensité » (LIC et HIC selon les acronymes américains).

La posture adoptée par le Hezbollah en 2006 face à Israël est le meilleur exemple de cette approche intermédiaire, qui emprunte au LIC la logique tactique de la guérilla, mais l’enrichit et la complexifie grâce à un niveau de discipline et une sophistication tactique le plus souvent hors de portée des mouvements insurgés. En particulier, ces adversaires hybrides sont aidés directement par un ou plusieurs Etats et disposent donc d’armements sophistiqués : moyens antichars à longue portée, MANPADS, réseaux de communications… moyens qu’ils savent mettre en œuvre tout en utilisant intelligemment le terrain. En parallèle, ils demeurent des acteurs non étatiques et sont donc très difficiles à dissuader.

Il ressort de tout ceci que les armées de terre occidentales doivent éviter de se focaliser exclusivement sur la contre-insurrection, sous peine de désapprendre les fondamentaux du combat interarmes, et qu’il vaut mieux consacrer l’essentiel de l’équipement et de l’entraînement aux missions de haut de spectre, en ajoutant au besoin des modules « stabilisation » spécifiques. Faire l’inverse expose à subir des échecs graves, comme l’a montré une armée israélienne qui s’était concentrée sur les opérations de basse intensité en Cisjordanie au point de ne plus parvenir à monter une offensive coordonnée.

Je ne suis pas sûr de partager toutes les conclusions de l’auteur, mais c’est là un débat essentiel pour l’orientation des armées de terre occidentales au-delà de l’Afghanistan. J’en profite aussi pour signaler aux lecteurs l’intérêt des travaux de Dave Johnson, qui méritent certainement d’être mieux connus hors des Etats-Unis. On lira avec profit ses articles et études sur des sujets divers comme : les opérations « full spectrum » (ici et surtout ), les forces médianes, la coopération air-sol, dont il est à ma connaissance l’un des tout meilleurs spécialistes, enfin les relations civilo-militaires aux Etats-Unis.

Share
Ce contenu a été publié dans Lu, vu, attendu, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Guerres hybrides ?

  1. Scud Killer dit :

    Dans un article paru il y a quelques années, Jeffrey Record (http://www.carlisle.army.mil/usawc/Parameters/06autumn/record.pdf) donnait de nombreux exemples historiques d’acteurs non-étatiques ayant fini par l’emporter grâce au soutien d’un Etat.
    En quoi l’approche en termes de « guerre hybride » est-elle novatrice?
    Autre question: plutôt que de se focaliser sur ces « acteurs hybrides » que les armées occidentales ont du mal à appréhender, ne vaudrait-il pas mieux cibler les Etats qui les soutiennent?

    [Reply]

  2. Jean dit :

    Ce conflit n’a pas tant été « hybride » que confus.

    Certains éléments sont assez classiques. Le fait pour le Hezbollah d’avoir recours à des tactiques un peu plus sophistiquées que celles d’un simple mouvement insurrectionnel n’est pas particulièrement nouveaux. Les communistes chinois et le Vietminh en ont fait autant, et même plus.

    A la limite, même le fait d’utiliser des missiles sol-sol pour harceler les populations civiles n’était pas complètement nouveau puisque le V1 et le V2 ont été conçus pour cela.

    Ce qui était nouveau était de conduire une sorte de guérilla d’un type particulier :
    – à distance : contrairement à ce qui se fait d’habitude, le Hezbollah est resté dans son sanctuaire. Il n’a été capable d’une action offensive terrestre que le premier jour. Par la suite, le Hezbollah s’est contenté de lancer des missiles plus ou moins au hasard.
    – courte : une guérilla vise généralement à affaiblir un adversaire « fort » en comptant sur la durée. En 2006, le conflit a duré quelques semaines et le Hezbollah n’a atteint aucun objectif stratégique significatif.

    Pour les faibles performances israéliennes, je les mettrais plutôt sur le compte de l’hésitation du gouvernement, dont le Hezbollah a su jouer assez efficacement. Les tactiques israéliennes étaient assez efficaces en 2002 en matière de combat urbain et elles l’étaient encore en 2009. En 2006, l’armée israélienne a surtout fait du nettoyage ponctuel dans des villages proches de la frontière, mais comme Olmert faisait en même temps des discours promettant d’éradiquer le Hezbollah, une certaine impression d’inachèvement était inévitable. Mais dans l’ensemble, la confusion semble avoir régné en haut de la hiérarchie, beaucoup moins en bas.

    Le caractère « non-dissuadable » du Hezbollah est en partie une illusion. Le Hezbollah est principalement un mouvement armé qui n’existe que pour remplir des objectifs stratégiques. Donc par définition, on ne peut pas le dissuader. Le Hezbollah dissuadé ne serait plus le Hezbollah. En revanche, on peut dissuader la population de le soutenir et l’Etat libanais de le couvrir – non pas que ce soit facile, mais mon point ici est que si une forme de dissuasion peut fonctionner, c’est celle-là. Et il semble que cet objectif ait été en partie atteint pendant un temps, notamment quand Nasrallah s’est senti obligé de déclarer qu’il n’avait en quelque sorte « pas voulu cela ».

    Plus généralement, l’auteur a à mon avis raison de mettre en garde les pays occidentaux contre une conversion complète à la contre-insurrection petra-galulienne, mais c’est un débat qui dépasse d’assez loin les leçons de 2006.

    [Reply]

    Etienne de Durand répond/replies:

    Merci pour ces commentaires.
    @Scud Killer
    Ce phénomène n’est pas forcément nouveau, toutefois la diffusion de certains systèmes sophistiqués, mais portables et simples de mise en œuvre, le rend plus aigu. Parler de « guerre hybride » a entre autres pour fonction, je pense, de faire prendre conscience de cette réalité à des armées occidentales quelque peu obnubilées par la COIN et ses injonctions (« gagner les cœurs… »). Quant à « régler le problème » en « ciblant » les Etats sponsors, il ne faut pas y compter – c’est d’ailleurs tout l’intérêt des « proxies » qui là encore n’ont rien de nouveau. En général, on ne peut s’en prendre à l’Etat sponsor sans susciter une escalade immédiate du conflit, ce qu’aurait par exemple provoqué les bombardements au nord du Yalou demandés par le général MacArthur. Pas plus que les Américains en Corée, les Israéliens n’étaient prêts me semble-t-il à étendre la guerre de 2006 à la Syrie et à l’Iran.
    @Jean
    Je ne suis qu’en partie d’accord. De nombreuses rébellions armées ont certes démontré au cours de l’histoire qu’elles étaient tout à fait capables de dépasser la « basse intensité ». La guerre révolutionnaire selon Mao consiste justement à saper l’adversaire politiquement, à le harceler militairement tout en se renforçant, jusqu’au point où la rébellion peut écraser ses ennemis par une offensive classique. Le Nord-Vietnam n’agit pas autrement, puisque ce sont des divisions constituées (entre autres blindées), et non de sympathiques guérilleros en pyjamas noirs, qui après presque 20 ans de conflit ouvert ou larvé portent le coup de grâce au Sud-Vietnam en 1975. Ce n’est toutefois pas seulement la sophistication tactique du Hezbollah qui le distingue des insurrections et lui permet en effet de frapper de loin, mais le fait qu’il ne cherche pas uniquement à « marquer des points politiques ». Contrairement à la simple guérilla, qui harcèle et se disperse, contrairement aussi à la guerre révolutionnaire dans ses première phases, dont les actions obéissent toujours à une logique plus politique que militaire, le Hezbollah en 2006 défend le territoire sur lequel il se trouve face à une armée conventionnelle. S’il est vrai que celle-ci ne s’engage jamais à fond dans une offensive au sol, il n’en demeure pas moins que les tentatives de raids, en particulier sur Bint Jbeil, se soldent par des échecs avérés, et qui ne peuvent pas au niveau tactique être mis sur le compte des hésitations du gouvernement Olmert (voir ce cahier du CDEF, p. 36). C’est d’ailleurs tout le sens de la thèse de Dave Johnson : si les armées occidentales ne pensent et ne s’entraînent qu’en termes de COIN, elles s’exposent à de sévères déconvenues face à des adversaires comme le Hezbollah – j’en profite pour glisser au passage que la part de vérité contenue dans cet argument me paraît difficilement applicable aux forces terrestres américaines, qui ont encore un long chemin à faire avant de « sombrer » dans la COIN et d’oublier la « grande guerre » et ses principes (masse et vitesse grâce à la puissance de feu, la mécanisation et désormais la numérisation) ; en l’occurrence, le mouvement « petra-gallulien » relève plus du rééquilibrage que de la conversion.
    Concernant enfin le caractère ou non « dissuadable » de ces acteurs hybrides, il est vrai que le Hezbollah est aussi un mouvement politique avec une « base », ce qui explique qu’il ait en quelque sorte éprouvé le besoin d’exprimer des regrets. Toutefois, le soutien de la Syrie et de l’Iran, tout comme le caractère infra-étatique du Hezbollah, expliquent qu’il soit particulièrement difficile à dissuader : il offre tout simplement moins de cibles, et donc moins de prise à une campagne de bombardement stratégique qu’un Etat et peut facilement se dissimuler derrière la population civile et l’Etat-hôte, en l’occurrence libanais. Une fois encore, les « proxies » sont en quelque sorte un équivalent stratégique du « chat de Schrödinger », simultanément entités stratégiques à part entière et émanations plus ou moins directes d’acteurs étatiques de « plein droit » ; ils cherchent naturellement à bénéficier de ces « états superposés » en jouant sur les deux tableaux – d’où les difficultés éprouvées par leurs adversaires étatiques.

    [Reply]

  3. F de St V dit :

    Tout à fait d’accord. La « COIN attitude » pétra-gallulo-etc. n’a pas encore percolé dans toute la structure de forces. Même si les Marines sont assez avancés (comme les Britanniques qui sacrifice leur outil futur…). Il faut les talents de communicant et de pédagogue de Mc Chrystal (répéter, simplifier, diffuser) pour que cela atteigne les unités élémentaires.

    On se reportera aux « Impressions de Kaboul » écrites en octobre 2009 par le colonel Goya surpris de voir que, malgré l’Irak, les troupes américaines se reposent toujours tactiquement sur la puissance de feu plus que sur la manœuvre. Depuis le Vietnam et malgré les conséquences désastreuses pour les conflits actuellement menés.

    À mon sens, « les conflits hybrides » ne sont pas uniquement une manière de faire la guerre mal identifiée et nouvelle : une espèce de « smart warfare » entre du hard et de l’irregular warfare. C’est surtout bien pratique pour tenir éveiller les uns et les autres (alors qu’il y a on l’a vu une pseudo-focalisation sur la COIN), conserver certaines capacités, poursuivre des programmes, etc.

    En effet, le mouvement de mise en garde sur les dangers de cette focalisation est vivace aux États-Unis. Un des leaders est le Colonel Gentile. Les industries d’armement lui emboitent le pas ou encore l’Army Armor un peu délaissée ces derniers temps. Un site comme le Small Wars Journal publie régulièrement leurs articles.

    Pour info au niveau prospective, le dernier Army Capstone Concept qui définit les capacités de l’armée de Terre américaine à l’horizon 2016 – 2028 tourne autour du concept « d’adaptabilité opérationnelle ». Alors qu’au niveau français, c’est l’ancien CEMA qui devait répéter fréquemment le danger d’une possible « surprise stratégique », sans tellement plus développer. Deux niveaux différents.

    [Reply]

  4. Marksman dit :

    Tout cela me rappelle les débats menés en France, depuis 2-3 ans maintenant, par Joseph Henrottin, avec qui j’en ai rediscuté il y a deux semaines.

    Il partait du principe d’un double mouvement : transition des Etats vers des formes irrégulières (marine chinoise, iranienne) d’une part et « alourdissement » des forces irrégulières d’autre part.

    Il me disait aussi avoir testé la question dans un CPX « fait maison » avec ses stagiaires du CID, en mars.

    [Reply]

    Etienne de Durand répond/replies:

    @Marksman,
    On a en effet réfléchi en France à cette question, le CICDE en particulier, mais le résultat de ces analyses est resté à ma connaissance interne aux armées.

    [Reply]

  5. Etienne de Durand dit :

    @ F de St V
    Nous sommes d’accord, le thème de la guerre hybride sert aux Etats-Unis de ligne de défense aux traditionnalistes, anxieux 1/ de préserver la supériorité américaine dans la « grande guerre » 2/ d’extirper aussi vite que possible les forces américaines du « bourbier insurrectionnel » où elles sont tombées 3/ de justifier le maintien de coûteux programmes de modernisation des équipements. Comme le soulignait Frank Hoffman dans SWJ, ce thème est aussi une critique adressée à tous ceux qui proposent d’organiser une « division du travail » entre forces optimisées pour la stabilisation / contre-insurrection et forces optimisées pour les opérations classiques, un peu à la manière allemande. Déclinée au sein des forces terrestres ou en interarmées, l’option de la spécialisation a trouvé quelques défenseurs influents mais demeure minoritaire aux Etats-Unis. En France, c’est surtout l’aspect interarmées qui a dominé à l’occasion des débats précédant la sortie du Livre blanc : lancé à l’origine à des fins essentiellement prospectives, par exemple les implications à long terme de la prolifération nucléaire, le thème de la « surprise stratégique » a été progressivement utilisé par la Marine et l’armée de l’Air pour contrer l’argumentation de l’armée de Terre sur les guerres « au milieu des populations » et les exigences des conflits actuels. Des deux côtés de l’Atlantique, débats stratégiques, choix capacitaires et intérêts institutionnels ont souvent partie liée.

    En conclusion, et pour faire le lien avec un de mes thèmes favoris : le problème avec la notion de guerre hybride est qu’elle s’inscrit dans un schéma d’escalade nucléaire hérité de la guerre froide et au-delà dans une conception de « l’échelle d’intensité militaire » erronée mais typiquement occidentale. Pour le dire vite, « guerre totale » et « guerre sophistiquée et fortement industrialisée » sont tenues pour équivalentes. Il s’agit là d’une confusion dangereuse, qui conduit par exemple à considérer abusivement toute guerre limitée du point de vue occidental ou rudimentaire dans ses formes comme une « petite guerre » dans l’absolu. Or, le fait d’utiliser ou pas des armes antichars de dernière génération ne dit strictement rien sur la motivation des parties au conflit et donc sur son intensité politique. En d’autres termes, un conflit contre une « techno-guérilla » sophistiquée peut être moins « intense » qu’un affrontement avec une guérilla plus rudimentaire mais très motivée. De ce point de vue, la « guerre hybride » fait surtout figure de description tactique.

    [Reply]

    F de St V répond/replies:

    @ Etienne de Durand,

    Toujours complexe d’arbitrer pour « gagner cette guerre sans perdre la prochaine ». La « division du travail » est un projet qui, à mon sens, avance insidieusement à court terme (en plus des projets d’études dans le cadre du FCS). McChrystal souhaite (Robert Gates a-t’il donné son accord ?) spécialiser des divisions sur certains théâtres, comme cela fût le cas pour l’Irak. Ces unités (en particulier certaines brigades de la 82ème Airborne et de la 10ème Mountain, des divisions plutôt légères) seront opérationnelles plus rapidement car elles auront déjà une connaissance de l’environnement local.

    Cf. cet article sur l’initiative « Campagne continuity » :
    http://online.wsj.com/article/SB20001424052748704094104575144213461384460.html

    Pour le reste, il est en effet très intéressant de remettre au cœur de la réflexion l’axiome clausewitzien de « la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens ». Il permet d’expliquer « la montée aux extrêmes » qui se fait avant tout par les fins avant de se faire par les moyens (l’emploi de modes d’actions tactiques, sophistiquées ou non).

    [Reply]

  6. Ping : Ultima Ratio » Blog Archiv » La « COIN » affaiblit-elle la dissuasion américaine ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.