Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman

Paris, Seuil, 2016, 160 pages

Cette recension est parue dans le numéro 2016/3 de Politique Etrangère.

surmusulman

Il arrive fréquemment qu’après un attentat, les journalistes s’interrogent : l’auteur était-il un déséquilibré ou un terroriste ? Comment a-t-il pu se radicaliser en quelques semaines ? Pouvait-on présager de sa dangerosité ? Parmi les psychanalystes qui interviennent régulièrement dans les médias pour tenter de répondre à de telles questions se trouve Fethi Benslama. Ce professeur de psychopathologie à l’université Paris-Diderot signe un court essai intitulé Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, qui vise à fournir quelques clés de compréhension du phénomène djihadiste.

Benslama estime que l’approche psychologique des phénomènes de radicalisation n’a été prise en compte que tardivement. Il en attribue la faute au psychiatre et sociologue Marc Sageman, dont les travaux auraient engendré «une forme de négationnisme de la vie psychique dans les processus d’engagement extrémiste». Cette assertion est surprenante, des auteurs comme Bruce Bongar, Randy Borum, John Horgan ou Jerrold M. Post ayant consacré des ouvrages entiers aux ressorts psychologiques du passage à l’acte terroriste. Ces «oublis» bibliographiques ne sont toutefois pas gênants, dans la mesure où Fethi Benslama nourrit essentiellement sa réflexion de sa propre expérience de praticien, notamment en Seine-Saint-Denis. L’auteur élabore ainsi le concept de «surmusulman», qu’il définit ainsi : «J’appelle “surmusulman” la contrainte sous laquelle un musulman est amené à surenchérir sur le musulman qu’il est par la représentation d’un musulman qui doit être encore plus musulman. » Il ajoute : «Le surmusulman recherche une jouissance que l’on pourrait appeler “l’inceste homme-Dieu”, lorsqu’un humain prétend être dans la confusion avec son créateur supposé au point de pouvoir agir en son nom. »

Pour Benslama, la figure du surmusulman n’aurait pas pu apparaître sans un terreau idéologique favorable, constitué par le développement de l’islamisme. L’auteur y consacre des développements stimulants. Il estime que définir l’islamisme comme « islam politique» est insuffisant car le mélange du religieux et du politique a été récurrent dans l’histoire du monde musulman. Il propose ainsi de caractériser le projet islamiste par la volonté de subordonner le «politique au religieux au point d’aspirer à l’y faire disparaître». Les islamistes ne chercheraient pas à politiser la religion mais viseraient l’absorption du politique par le religieux. Les djihadistes ont poussé la logique islamiste à l’extrême et n’ont pas hésité à tordre certains concepts de l’islam traditionnel. Ils ont par exemple fait évoluer la notion d’autosacrifice. Le martyr n’est plus uniquement celui qui prend le risque de mourir au combat mais celui qui cherche à se sacrifier en tuant un maximum d’ennemis. Les surmusulmans qui s’engagent dans des organisations djihadistes sont convaincus que la mort est l’ultime récompense. Parmi eux, on trouve de nombreux jeunes et des individus pré – sentant des « failles identitaires», qui se voient comme les justiciers d’un monde musulman humilié.

En définitive, l’ouvrage de Fethi Benslama ouvre de nombreuses pistes de réflexion mais n’incite guère à l’optimisme : face à l’épidémie de radicalisation à laquelle nous faisons face, il n’existe pas de solution miracle. La psychanalyse peut aider mais elle ne saurait faire office de baguette magique.

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