Carnage and Connectivity. Landmarks in the decline of Conventional Military Power

David Betz, Hurst, 2015, 264 pages

Cette recension est parue dans le numéro 2016/3 de Politique Etrangère.

Carnage and Connectivity

Dans cet essai, David Betz, enseignant au département de War Studies du King’s College, analyse les effets de la mise en réseau et de la révolution des technologies sur la guerre.

L’auteur fait d’abord un rappel salutaire sur la nature de la guerre : phénomène avant tout humain, dans lequel la chance joue un rôle central, puisque les hommes n’ont pas un comportement totalement rationnel qui pourrait être modélisé par des formules mathématiques.

Pourtant, souligne David Betz, nombre d’analystes estiment que la victoire américaine lors de la guerre du Golfe (1990-1991) a été obtenue grâce aux technologies de pointe, et en particulier celles de l’information. La friction et le brouillard de la guerre pouvaient enfin être effacés. C’en était fini du « syndrome de la guerre du Vietnam». L’institution militaire américaine fut alors convaincue que, même si cette guerre n’était pas une révolution militaire en soi, elle en indiquait clairement la voie. Entre 1991 et les conflits d’Irak et d’Afghanistan se développa une autre promesse. Non seulement les technologies les plus avancées permettraient d’aboutir à la transparence du champ de bataille, mais elles dispenseraient aussi d’avoir recours à la masse, en particulier grâce aux armes de précision.

L’auteur analyse ensuite les conflits d’Irak et d’Afghanistan, qui viennent rappeler notamment que l’on ne peut pas participer à ce type de guerre sans un soutien et un engagement total de nos propres populations. Des efforts importants ont été faits dans le domaine de « l’influence » vers les populations locales, mais très peu a été fait pour élaborer un contre-discours à destination de nos propres populations. Il faudrait d’ailleurs pour cela avoir un message clair à faire passer.

Dans le même temps, les décideurs politiques ressentent de plus en plus via la pression d’opinions publiques nourries par les médias l’obligation de « faire quelque chose ». Les moyens d’agir sont pourtant limités, et très peu de pays ont la volonté de s’engager pleinement dans un conflit, tant du point de vue humain que matériel. Faire quelque chose pour répondre à l’exigence supposée de l’opinion mais à moindre coût, voilà ce qui conduit à la guerre «post-héroïque».

Les effets du développement des technologies de l’information sont nombreux : augmentation du nombre d’acteurs stratégiques, capacité d’organisations violentes à se structurer, plus grande difficulté pour les États à conserver les secrets et, pour les démocraties libérales, à générer et soutenir un récit cohérent en appui de leurs opérations militaires. La connectivité offre des moyens jusque-là inconnus aux groupes non étatiques. Elle permet de libérer la créativité individuelle, mais peut aussi pousser vers le retour du tribalisme. Certes les idées traversent le monde en quelques secondes, et produisent des réactions en quelques minutes dans des lieux très éloignés de leur origine, mais les moyens classiques de la violence restent efficaces.

Pour David Betz, Clausewitz avait raison d’écrire que la guerre reposait sur la chance, la raison et la passion. Avec la technologie, l’Occident a tenté d’éliminer la chance et la passion. Il a échoué sur ces deux points, mais est parvenu à «dynamiter la raison». L’auteur nous offre ici un livre extrêmement riche où, page après page, la réflexion du lecteur est sollicitée tant sur la nature de la guerre que sur celle de nos sociétés.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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