Quelle puissance de feu terrestre en zone urbaine ?

Les opérations contemporaines sont conduites dans le cadre de guerres limitées qui s’accompagnent de contraintes politiques, stratégiques, morales et juridiques sur l’action militaire. Maîtriser les effets de l’emploi de la puissance de feu est ainsi devenu, au cours des dernières décennies, une préoccupation centrale d’armées occidentales cherchant à limiter les risques de dommages collatéraux. Cette problématique se décline de manière singulière en milieu urbain, la ville étant souvent à la fois le cœur du pouvoir politique et économique et l’un des points les plus difficiles à (re)prendre et à contrôler. Après un bref aperçu des spécificités de ce milieu, ce post expose brièvement la façon dont les forces terrestres tentent d’employer leurs feux de manière efficace et discriminée, et ce malgré les nombreux obstacles auxquels elles font face, tant au sens propre qu’au sens figuré.

puissance de feu zone urbaine

L’artillerie en tir direct. Source: FM 3-21-11. US Army.

Le terrain urbain

Le combat urbain n’a rien de récent (cf. Stalingrad, Aachen, Hue, Beyrouth, etc.), néanmoins les problèmes posés par ce milieu spécifique sont devenus plus divers et plus profonds, à mesure que les villes ont rassemblé une proportion croissante de la population mondiale (plus de 50% aujourd’hui). La ville comme environnement des opérations militaires est devenue plus difficile à contourner – au sens figuré, voire au sens propre – alors même que l’Occident entrait dans une ère de guerres limitées incitant paradoxalement à une limitation de la prise de risques.

La ville étant un milieu construit, elle est par définition un espace cloisonné. Ce cloisonnement est la source de nombreux problèmes tactiques posés tant aux capacités de renseignement, de manœuvre, ou d’application des feux. Le cloisonnement contraint les capacités de mouvement des unités, en particulier des véhicules, leur impose un fractionnement et une certaine prévisibilité des itinéraires. En termes de recueil du renseignement, la ville est un espace non seulement complexe, mais opaque, tant en raison des bâtiments et murs que des possibilités d’utilisation des galeries souterraines – elle présente ainsi pour l’adversaire des opportunités sans fin de dissimulation et de surprise. Les champs de vision sont restreints et la pollution lumineuse, infrarouge et électromagnétique est intense, perturbant le bon fonctionnement des moyens de renseignement, voire de désignation de cible.

Surtout, la ville est un espace habité et, à de rares exceptions, elle le demeure lorsque des opérations militaires y sont déclenchées. Cet espace est parsemé de bâtiments symboliques (lieux de culte, de pouvoir, monuments historiques, etc.) contraignant la liberté d’action des forces et fournissant parfois des refuges aux adversaires, en plus des infrastructures hospitalières habituelles. Cette liberté d’action est contrainte par une série de risques spécifiques aux zones urbaines, ou qui sont particulièrement problématiques en milieu urbain : zones industrielles, produits toxiques, produits inflammables, risques électriques, etc.

La ville constitue ainsi un milieu combinant complexité physique, opacité, et vulnérabilité des forces, et présente un défi majeur en termes de maîtrise des effets – tant à des fins d’appui des troupes au contact, qui peuvent être prises à partie à très courte portée, qu’à des fins de limitation des pertes civiles et dégâts collatéraux.

Les feux en milieu urbain

Tout usage du feu en zone urbaine doit être fait avec parcimonie. Si l’aspect précis de la ville et le type d’opérations que l’on y mène peuvent naturellement varier de façon considérable, certains paramètres structurant l’emploi des feux semblent appelés à s’appliquer à toutes les opérations militaires que les forces terrestres occidentales pourraient conduire en zone urbaine.

La complexité et l’opacité de l’environnement favorisent la surprise et donnent au défenseur de nombreuses opportunités de prendre l’initiative. Le choix de détruire un bâtiment, en plus de poser des risques de dommages collatéraux, crée des obstacles qui peuvent favoriser la défense, d’où un besoin de feux précis dont les effets sur les structures sont compris et maîtrisés. Les feux doivent donc être à la fois très réactifs, pouvoir être appliqués de manière décentralisée, et capables de générer des effets variés, mesurés et complexes (notamment frapper en hauteur). L’un des défis de la maîtrise des effets en milieu urbain est donc de trouver un compromis entre la délégation d’ouverture du feu, seule à même de garantir une réactivité suffisante, et le maintien d’une grande discipline de feu. Les opérations en zone urbaine impliquent donc une excellente connaissance des règles d’engagement et des effets des armes jusqu’aux plus bas niveaux de conduite de l’action.

Les moyens d’appui-feu doivent suivre des trajectoires offrant un angle élevé d’arrivée sur cible pour être efficaces en milieu urbain. En outre, la variété des cibles requiert non seulement une diversité des armes, mais aussi des munitions : antipersonnel, antichar, anti-infrastructures, fumigènes, éclairant, à effet létal réduit, équipés de détonateurs avec retardateurs, etc. Or, à quelques rares exceptions telles que le LRU (Lance-Roquette Unitaire tirant une roquette M31), les feux disposant d’une plus grande souplesse en termes de type de charge et d’un angle élevé d’arrivée sur cible se heurtent à des difficultés d’emploi en zone urbaine : les moyens de l’ALAT sont exposés aux feux adverses, l’appui-feu par voie aérienne est très incertain.

Le primat des feux directs

Par la force des choses, les feux directs organiques sont le moyen le plus fréquent de délivrer des feux maîtrisés en environnement urbain. Du fait du cloisonnement inhérent au milieu urbain, les unités de mêlée sont fréquemment contraintes à agir seules, coupées de leurs appuis indirects ou ALAT en raison de difficultés de coordination ou de situations tactiques ne permettant pas de tir ami maîtrisé.

Positionnés dans l’enfilade des axes principaux de la ville, les systèmes de tir direct constituent un moyen utile de canalisation des mouvements adverses. Les canons des blindés de l’Arme Blindée Cavalerie (obus explosifs de 105 mm ou 120 mm) combinent un tir réactif, rapide, puissant, précis et garantissant une sécurité aux tireurs restant sous la protection du blindage. Equipés pour neutraliser rapidement les cibles en contact visuel, les chars souffrent néanmoins de problèmes de maniabilité liés à leur gabarit, et doivent accorder une attention constante aux effets secondaires des départs de coups de canons (sabots des obus, ondes de choc, chaleur, etc.), à la fois vis-à-vis des troupes amies et des civils présents à proximité. Ils sont par ailleurs pour l’heure incapables de neutraliser à courte distance les menaces provenant de positions de tir dans les étages des bâtiments, leurs canons ne pouvant s’élever suffisamment, et souffrent d’une incapacité à appréhender leur environnement immédiat. A l’inverse, le canon du VBCI ou du VAB T20 permet un tir précis, sous tourelle, et connait moins de limitations pour tirer en site positif, c’est-à-dire avec un angle de tir élevé. Au besoin, ces différentes armes permettent également de « brécher » les murs afin de faciliter la mobilité de l’infanterie à travers les obstacles et d’une rue à l’autre.

Les missiles et roquettes antichar (AT-4, Eryx, Milan, etc.) restent en priorité assignés aux cibles blindées, voire véhiculaires. Ils peuvent également être utiles pour percer des bâtiments, notamment les infrastructures protégées ou durcies, en combinaison avec d’autres munitions explosives. Ils sont néanmoins assez inefficaces en ville dans un rôle antipersonnel, et le temps de vol des missiles filoguidés est si long que, lorsqu’il apparaîtra à même de réaliser un effet physique satisfaisant, l’obus lui sera préféré, étant plus rapide et impossible à leurrer. A l’avenir, tant le Missile Moyenne Portée que la roquette NG disposeront d’une charge à puissance ajustable, qui devrait permettre de calibrer plus finement les effets en fonction de la cible et de son environnement immédiat, un atout de poids en combat urbain.

Enfin, les canons d’artillerie peuvent parfois être employés pour faire des tirs directs en zone urbaine. A ce jour, seul l’obusier autotracté AUF-1 est suffisamment blindé pour pouvoir être engagé en ville comme « artillerie d’assaut ». Celui-ci souffre de lourdes contraintes en ville en raison de son poids (46 tonnes tout de même) et de son gabarit, toutefois l’AUF-1 a l’avantage de pouvoir pointer son canon en site élevé pour frapper les étages supérieurs des bâtiments plus aisément. La possibilité d’utiliser des munitions différentes (obus explosifs ou fumigènes) et d’adapter les réglages des fusées (fonctionnement en mode percutant, fusant ou court retard – voire sans fusée) permettent de générer des effets physiques variés. La protection renforcée des CAESAR 8×8, dont une trentaine d’exemplaires pourraient être achetés à l’horizon 2030 en remplacement de l’AUF-1, devrait leur conférer une capacité d’action en zone urbaine supérieure à celle des CAESAR actuels, sans toutefois souffrir des contraintes de mobilité (urbaine et stratégique) qui caractérisent les AUF-1.

L’efficacité sous contraintes des feux indirects et de l’ALAT

Du fait des contraintes inhérentes au tir direct (inter visibilité réduite, masques terrain), les appuis indirects et ALAT peuvent toutefois être nécessaires afin de réaliser des effets de feu au-delà de la vue directe, ou de générer des effets spéciaux (aveuglement, éclairement).

En raison de la menace sol-air et des armes légères, les hélicoptères de l’ALAT sont souvent contraints d’opérer à partir de l’extérieur de la zone urbaine et limiter leur présence au dessus de celle-ci. Lorsqu’une action est nécessaire, ils privilégieront un vol très dynamique et un accent sur la surprise. Leur liberté d’action dans la troisième dimension et leurs moyens ISR embarqués (notamment la capacité de combat de nuit) leur confèrent une vision unique du théâtre urbain s’affranchissant au moins partiellement des nombreux masques terrain, permettant soit de traiter les cibles avec leurs propres feux, soit de fournir des informations en vue d’un traitement par d’autres. La liberté d’action dans la troisième dimension leur offre aussi la possibilité de réaliser des tirs fichants limitant les risques de dégâts collatéraux.

Le rôle des feux indirects sol-sol (mortiers 81/120 mm, canons de 155 mm) en zone urbaine est, quant à lui, très contraint. L’observation avancée comme la coordination entre observateurs et tireurs y est difficile, et le caractère exigu et changeant de l’environnement est particulièrement problématique pour des projectiles ayant une durée de vol nettement supérieure à ceux des armes à tir direct, et souffrant naturellement des effets de la dispersion. De plus, la puissance explosive des obus (notamment de 155 mm) est telle que des problèmes d’interaction avec l’environnement s’ajoutent au problème posé par la dispersion balistique : des effets secondaires mal maîtrisés peuvent contribuer à des départs d’incendies ou voir des éclats d’obus ricocher dans des directions inattendues.

Le recours aux feux indirects en zone urbaine présente malgré tout des avantages considérables : si les feux sol-sol sont suffisamment précis, leur permanence peut devenir un instrument de contrôle et de dissuasion extrêmement efficace. Leur capacité à adopter des trajectoires plongeantes permet de générer des effets d’appui-feu pouvant être cruciaux pour la progression des éléments de mêlée. Le LRU, appui indirect aujourd’hui le plus apte à un emploi en centre urbain, peut ainsi réaliser des frappes de précision métrique contre des infrastructures, ou contre des cibles à haute valeur ajoutée non durcies, limitant considérablement les risques de dégâts collatéraux. Au-delà du LRU, la zone urbaine ne fait qu’exacerber le besoin croissant de feux indirects de précision – qu’il s’agisse d’obus à guidage terminal (GPS ou laser) ou de fusées à correction de trajectoire telles que SPACIDO.

Plus largement, la gamme de munitions létales et non-létales d’ores et déjà accessible aux mortiers de 81 et 120 mm, ainsi qu’aux CAESAR et LRU est unique afin de créer des effets variés particulièrement utiles pour conduire une opération en milieu urbain : effets d’aveuglement et d’éclairement et tirs de semonce en ville, mais également tirs de harcèlement ou de barrage aux abords de celle-ci. La complexité du milieu urbain exige ainsi l’entretien d’une palette très vaste d’options de feux directs comme indirects, létaux comme non-létaux, afin que les commandants d’opérations conservent une liberté d’action et une protection suffisantes pour mener à bien leurs missions. Disposer d’une puissance de feu discriminée utile en milieu urbain est ainsi une tâche intrinsèquement difficile, dont la complexité est sans cesse renouvelée par les adaptations de l’adversaire ou les variations du milieu. Elle est difficile, mais nécessaire, l’alternative étant bien peu séduisante, tant aux plans moraux que stratégiques.

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About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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4 Responses to Quelle puissance de feu terrestre en zone urbaine ?

  1. Viv says:

    “L’appui feu par voie aérienne est très incertain “, sauf avec de l’armement guidé GPS, qui sera aussi précis que le LRU. Ou avec une préparation et une coordination amont, fondée sur la création de baptêmes terrain, employés par des personnels formés à ça (JTAC).

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  2. Corentin Brustlein says:

    Oui, on peut réduire l’incertitude de l’appui-feu air-sol en zone urbaine avec un armement guidé GPS, si la coordination air-sol se fait bien, si l’armement en question n’emporte pas trop de matière active (pour limiter les effets), qu’il a le bon angle d’arrivée sur cible, etc. D’autres facteurs peuvent jouer: le coût unitaire, l’urgence, la contestation de la maîtrise de l’air, etc.
    Le but du papier n’est pas de dire que l’appui-feu offert par telle ou telle armée se suffit à lui-même, mais de souligner la façon dont au seul niveau des forces terrestres des options variées existent, et que la flexibilité offerte par cette variété compte, particulièrement en zone urbaine, où les contraintes sur l’emploi des feux sont maximales.

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  3. Pingback: Plot fringe 108 | Pearltrees

  4. felipe says:

    l’appui feu depuis la 3e dimension est toujours incertain.
    d’abord parce que la vision vue du ciel n’est surtout pas celle du fantassin sous le feu. ce qui paraît clair et limpide au second, soumis au stress du combat, est forcément moins clair au premier, qui doit comprendre ce qu’on lui demande, apprécier les positions amies ou ennemies , si possible vite (on est à 200k/h pour un hélico) et sans faire de dégats.
    ensuite parce que le tir de précision d’un missile ou d’une bombe suppose de clairement localiser et identifier l’objectif. pour cela il faut un observateur qui guide l’aéronef, que celui ci soit pleinement autonome ou non dans l’acquisition et le tir proprement dit.
    enfin et c’est tout bête, rien ne garantit la permanence du feu aérien, pour cause de météo.
    in fine, en mettant de côté le feu dans la profondeur (on parlera d’air interdiction) pour ne retenir que le CAS. ce n’est pas la panacée mais une pièce du puzzle et c’est le propre du chef interarmes de coordonner et combiner les effets dans le temps (chronologie de l ‘action)et dans l’espace (où précisément) pour l’emporter.
    on peut faire ce qu’on veut , on n’a rien changé depuis austerlitz. les appuis servent à déséquilibrer l’ennemi par une frappe bien placée au bon moment (le feu) , avant de porter l’estocade (c’est le travail du choc)

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