A quoi ressemblerait une guerre Chine – Etats-Unis ?

Une recension de Ghost Fleet. A Novel of the Next World War par P.W. Singer et A. Cole, 2015.

Ghost Fleet

Peter Warren Singer, stratégiste au think tank New America, a déjà écrit plusieurs essais remarqués dont Wired for War et Cybersecurity and Cyberwar: What Everyone Needs to Know. Il change ici de genre en publiant en compagnie d’August Cole, consultant et chercheur associé à l’Atlantic Council, un techno-thriller dans le plus pur style de ce genre dont Octobre Rouge, publié en 1984 par Tom Clancy, est considéré comme l’œuvre fondatrice. A bien des égards, Ghost Fleet apparaît comme « un Tom Clancy du XXIe siècle », une filiation naturelle et assumée puisque les auteurs le citent en tant que source d’inspiration.

Dans ce futur proche que nous décrivent les auteurs, le parti communiste chinois n’est plus au pouvoir à Beijing. Suite à des émeutes ouvrières dans les grandes agglomérations, un « directoire » de militaires et de businessmen a pris le pouvoir. Dans le contexte d’une crise énergétique provoquée par l’effondrement de l’Arabie Saoudite et devant l’opposition américaine à l’accès de la Chine à certaines ressources (au Venezuela ou encore en Indonésie), les dirigeants chinois décident de prendre Hawaï afin de s’assurer le contrôle d’un immense gisement de gaz découvert dans la fosse des Mariannes. L’opération chinoise est un succès, notamment grâce à un usage massif du cyber et de la ruse. De plus, Beijing reçoit de l’aide des Russes qui, entre autres, attaquent la base aérienne américaine de Kadena, au Japon. La résistance face à l’occupant s’organise alors sur l’île d’Hawaï, d’anciens militaires appliquant les leçons « apprises » des insurgés afghans.

L’arrière-plan géopolitique de Ghost Fleet est tracé à grands traits et ne constitue pas l’intérêt principal du livre. On comprend par exemple difficilement comment l’arme nucléaire ne joue pas un rôle dans ce scénario, alors même qu’une partie du territoire national américain est envahi. L’essentiel du récit se concentre sur la problématique de la « remontée en puissance » américaine afin de tenter une opération de reconquête. Il faut mobiliser l’économie et en particulier les entreprises de la Silicon Valley – ce qui s’avère difficile étant donné leur caractère multinational. Des avions et des navires doivent être sortis de leur mise en sommeil : Les F-35 sont ainsi cloués au sol car certains de leurs composants électroniques, sous-traités à des entreprises chinoises par les entreprises américaines, informent les missiles chinois de leurs positions et se transforment, de fait, en homing signal. Les F-15, avec leur électronique beaucoup plus rudimentaire, redeviennent alors indispensables. Une partie de la , c’est-à-dire les bâtiments laissés en « sommeil », doit reprendre du service et notamment l’USS Zumwalt, l’un des « héros » principal du roman, avec son rail gun.

080723-N-0000X-001 An artist rendering of the Zumwalt class destroyer DDG 1000, a new class of multi-mission U.S. Navy surface combatant ship designed to operate as part of a joint maritime fleet, assisting Marine strike forces ashore as well as performing littoral, air and sub-surface warfare. (U.S. Navy photo illustration/Released)

An artist rendering of the Zumwalt class destroyer DDG 1000,  (U.S. Navy photo illustration/Released)

L’utilisation d’un mix d’armes « anciennes » et « nouvelles » afin d’obtenir la victoire est assez fascinante. On retrouve notamment ici tout le débat sur les « sidewise technologies », c’est-à-dire des technologies parfois considérées comme désuètes mais qui offrent des moyens de déception et de contre-mesures pouvant permettre un contournement des systèmes de l’adversaire. Le livre met bien en avant les faiblesses dont pourraient souffrir certains des plus récents programmes d’armement américains dans le cadre de leur emploi dans une situation de guerre, notamment du LCS et du F-35, deux cibles habituelles des critiques. La question du trop faible équipage du Zumwalt pour des opérations de guerre refait très régulièrement surface dans le roman. Ce navire est aussi critiqué pour ses problèmes de stabilité en mer et de propulsion.

Publié à l’été 2015, ce livre a connu un grand succès dans les milieux de la défense aux Etats-Unis. Il répond bien à l’imaginaire actuel des militaires américains, en arrivant à un moment où la question de l’affrontement entre puissances majeures refait surface après des années où la contre-insurrection a occupé le débat stratégique. De plus, Ghost Fleet, évoque tous les thèmes au cœur du débat stratégique actuel : rattrapage technologique, fin de la suprématie aérienne américaine, cyber (Beijing parvient à hacker les réseaux américaines les plus secrets), défense anti-missiles, guerre dans l’espace (les Chinois détruisent un satellite américain depuis leur station spatiale avec une arme laser), drones aériens autonomes agissant en essaims, chasseurs de sous-marins robotisés (Sea Hunter), intelligence artificielle, big data, etc.

Grâce à leur excellente connaissance des technologies militaires, les auteurs parviennent à donner un aspect réaliste à une guerre imaginaire. On regrettera cependant le côté trop caricatural de certains personnages qui n’ont pas la finesse de ceux imaginés par Tom Clancy. La narration est aussi un peu poussive et les « ficelles » un peu grosses. Cependant, de par les informations délivrées sur certains équipements et surtout les interrogations qu’il suscite en ce qui concerne l’évolution des technologies militaires et leur emploi opérationnel, ce roman mérite vraiment d’être lupar tous ceux qui s’intéressent aux questions de défense et de technologie militaire. Le fait qu’il soit accompagné de 374 notes renforce encore cet intérêt en favorisant l’approfondissement de certains points.

Cet ouvrage permet donc de s’interroger autrement sur le futur de la guerre et démontre une fois de plus l’utilité de l’anticipation, voire de la science-fiction, dans le travail de prospective. D’ailleurs, August Cole dirige un passionnant programme à l’Atlantic Council, The Art of the Future Warfare, qui a pour but de réfléchir sur le futur de la guerre via l’écriture de nouvelles et les arts graphiques et qui a notamment édité un recueil de nouvelles que je vous recommande : War Stories from the Future. L’Army Press ne s’y est pas trompée et a lancé en mai 2016 une initiative visant à publier des travaux de prospective/anticipation, le Future Warfare Writing Program. Le premier essai qui en est paru il y a peu : It Ain’t Much to Look At – Reconnaissance and Security Operations in the Future ABCT Cavalry Troop et mérite lui aussi la lecture. Enfin, pour ceux qui seraient allergiques à la fiction, la RAND vient de publier une étude intitulée War with China. Thinking through the Unthinkable  qui cherche notamment à définir les coûts d’une guerre entre les deux puissances.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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