Les Thunders Runs et la surprise en combat urbain

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Les raids blindés américains des 4 et 7 avril 2003 qui contribuèrent de façon décisive à la chute de Bagdad et passèrent à la postérité sous la dénomination de « Thunder Runs »[1], and  sont un exemple très intéressant de manœuvre et de surprise en zone urbaine. En grande partie grâce à ces actions, for sale la bataille de Bagdad, que beaucoup d’experts promettaient longue et sanglante, n’a finalement pas demandé tant d’effort. Les défenses concentriques irakiennes se sont écroulées en quelques jours.

Mais quels sont les ressorts de la réussite de ce mode d’action et est-il réplicable dans d’autres circonstances ? Le raid blindé est-il l’arme fatale en combat urbain ?

Déroulement des opérations

Le 4 avril 2003, la 3e division d’infanterie américaine était stationnée à 18 km au sud de la capitale irakienne. Elle venait de progresser de 704 kilomètres en deux semaines de combats. Les renseignements détenus par les Américains concernant la nature, le volume et l’attitude des forces irakiennes dans Bagdad sont alors extrêmement parcellaires. Face à cette incertitude quasi-totale, une reconnaissance est ordonnée par le 5e Corps.

Le Rogue batallion[2] de la 2e brigade de la 3e division reçoit donc, le 4 avril 2003 vers 16h00, l’ordre d’entrer dans Bagdad le lendemain. Sa mission consiste à mener une reconnaissance sur 17 km vers le Nord en empruntant l’autoroute n°8 (une route moderne et large) afin de faire la jonction avec l’aéroport déjà tenu par d’autres éléments de la 3e division. Le bataillon s’élance à 06h00 le lendemain matin. Il fait face d’emblée à des tirs très nourris à l’arme légère mais aussi au RPG depuis des positions préparées le long de l’autoroute. Un Abrams touché par une roquette est immobilisé, et la décision est prise de le laisser sur place afin de ne pas ralentir la progression. Après 2h30 de combats, la colonne atteint l’aéroport. Environ 1000 soldats irakiens ont été tués et de nombreux bunkers le long de la route sont démolis, cela au prix d’un mort, de quelques blessés et d’un Abrams détruit du côté américain. Preuve a été faite que les défenses irakiennes peuvent être bousculées.

Thunder run 5 avril

Le succès de cette mission pousse le commandant de la 3e division à envisager d’autres raids de ce type dans Bagdad. Ordre est donné à la 2e brigade de préparer une nouvelle opération pour le 7 avril qui impliquerait, cette fois, la brigade au complet, soit deux bataillons de chars et un bataillon d’infanterie mécanisée[3]. Son commandant, le colonel Perkins, prenant notamment en compte les leçons apprises lors de la prise de Najaf, imagine quelque chose de plus ambitieux qu’un « simple » raid vers l’aéroport. Il propose de réaliser une incursion à destination du « complexe gouvernemental » au cœur de Bagdad – qu’il estime être le centre de gravité de l’ennemi – et de tenir ses positions jusqu’au lendemain matin. Ces objectifs sont évidemment symboliques et visent à contrer la propagande irakienne mais ils ont aussi été choisis car ils sont situés dans une zone relativement ouverte et donc adaptée au combat défensif des blindés.

Cette proposition est d’abord mal accueillie par les échelons supérieurs. Les plans américains initiaux consistaient en effet à encercler Bagdad avec les unités mécanisées et blindées alors que l’infanterie légère investirait la ville « maison par maison ». La crainte est de voir une unité isolée dans Bagdad et de revivre un « Mogadiscio ». Un objectif limité est donc assigné à la brigade, les colonnes ne visent plus le complexe gouvernemental.

L’opération débute difficilement le 07 avril 2003 à l’aube. Constatant que le niveau de résistance est plus faible que lors du précédent raid et gardant en tête son plan initial, le colonel Perkins propose alors à la division de se saisir du complexe gouvernemental et, avant même d’obtenir la réponse, oblique dans cette direction. Il obtient finalement l’aval de ses supérieurs, dans ce qui peut-être considéré comme un cas exemplaire de mission command. Dans le même temps, la situation devient plus difficile, en particulier pour l’unité chargée de sécuriser l’axe logistique qui fait face, entre autres, à de nombreux véhicules suicides. Elle y parvient cependant avant que tombe la nuit. Le ravitaillement en carburant et en munitions atteint les différentes positions qui pourront se défendre jusqu’au lendemain matin.

Thunder run 7 avril

La surprise comme facteur de succès

Le succès de ces raids blindés s’explique en partie par l’effet de surprise qu’ils provoquèrent. La surprise tactique est un multiplicateur de force, un « principe visant à déstabiliser l’adversaire, à le tromper et à ébranler sa cohésion par des actions rapides, secrètes, en vue d’obtenir des effets sans commune mesure avec l’effort consenti. »[4] Elle joue notamment  sur la distorsion entre ce qui était attendu et la réalité. Plus cette dernière est importante, plus l’effet de surprise est grand et plus sa « durée d’effet » est longue. Or, les unités irakiennes semblent bien ne pas avoir imaginé que les troupes américaines pouvaient entrer dans Bagdad aussi rapidement dans les opérations. La propagande du régime de Saddam annonçait alors que les Américains avaient été stoppés avant l’Euphrate et, en faussant la perception irakienne, accroissait d’autant l’effet de surprise subi au final. La vitesse de l’action américaine a renforcé cet effet de surprise, limitant le temps de préparation de l’ennemi et en gênant ses contre-mesures et ses contre-mouvements.

L’état des forces irakiennes facilite également la réussite des actions américaines. Certains commandants d’unités ne disposaient pas de cartes ou de moyens de transmissions. Les unités de la garde communiquaient très peu avec les fedayin. Il était alors difficile de faire preuve de flexibilité et de pouvoir répondre à la surprise initiale avec une action coordonnée et cohérente.

Plus que la vitesse de la manœuvre et l’effet de surprise obtenu, l’exploitation qui en a été faite en tenant les positions conquises sur la durée et en médiatisant cette action a eu un fort impact tactique, mais aussi stratégique. Greg Kelly, reporter de Fox News qui était embarqué avec le PC de la brigade depuis le début de la guerre a ainsi pu prendre l’antenne en direct, devant le palais de Saddam Hussein, et annoncer qu’une brigade blindée entière avait investi la ville, démontrant aux Irakiens  et au monde entier, que le régime de Saddam Hussein était sur le point de s’écrouler– accélérant ainsi la démoralisation des troupes -.

A l’épreuve de la logique de la surprise

Comme l’exposait Luttwak, la logique de la surprise est, à bien des aspects, paradoxale. Prendre son ennemi par surprise consiste souvent à décider contre-intuitivement d’emprunter le « chemin » le plus difficile et d’agir au moment le moins confortable.

Une analyse rationnelle de la situation au 07 avril 2003 matin aurait dû pousser le commandant de brigade à se replier avant la nuit. Beaucoup avait déjà été fait et les positions semblaient difficiles à tenir, en particulier face aux véhicules suicides. Surtout, il n’était pas certain de parvenir à sécuriser son axe logistique et de pouvoir ravitailler avant la nuit. Mais il ne voulait pas en rester là et avait pleinement conscience que l’action de sa brigade n’aurait un rendement optimal qu’en tenant les positions conquises.

Surprise tactique

A gauche, le colonel Perkins

Un chef timoré est aisément lisible par son adversaire. En revanche, l’ennemi est souvent déstabilisé par un adversaire qui prend des risques, en particulier parce qu’il s’ouvre alors beaucoup plus d’options possibles. Toutefois, cette prise de risque au combat n’est pas évidente car « chaque choix paradoxal que l’on fait dans le but de créer la surprise se paye par la perte d’une partie de la force dont on aurait pu user dans d’autres circonstances »[5]. Pour être capable de créer la surprise, il faut donc consentir à « s’affaiblir délibérément », et ce pour un résultat jamais garanti. Le colonel Perkins a ainsi eu pendant toute son opération une couverture très faible et était particulièrement exposé à toute contre-attaque organisée.

Le raid blindé, arme fatale du combat en zone urbaine ?

Un raid en général, qu’il soit blindé, mécanisé ou héliporté, implique une prise de risque élevée, dans la mesure ou l’unité qui le mène est temporairement isolée du gros des troupes. En ville, cette prise de risque est multipliée. Le terrain est particulièrement compartimenté. Il est très compliqué de s’orienter, surtout sur les grands échangeurs autoroutiers. La visibilité des chars de combat est limitée.

Le succès américain à Bagdad est très révélateur de l’effet de levier qui peut être obtenu par la surprise ainsi que de l’importance de l’initiative laissée aux subordonnés et d’une culture de la prise de risque. Cela a démontré une nouvelle fois qu’il est possible de prendre une ville en occupant des zones clés symboliques et les centres de pouvoir du régime et que cela pouvait être fait en empruntant les axes majeurs avec une force blindée. On ne perdre cependant pas de vue que des conditions très particulières ont permis ces succès, qu’il s’agisse de la domination aérienne totale ou de la désorganisation de la défense irakienne[6]

 


[1] Ce terme vient de la guerre du Vietnam où, face aux actions du Viet Cong et afin de sécuriser les axes reliant les Fire Base (baptisées Thunder 1, 2 etc.), les Américains lançaient des raids blindés la nuit qui faisaient des allers-retours sur ces itinéraires. Depuis, toute action rapide en territoire ennemi est appelée thunder run.

[2] 730 hommes, 30 chars M1A1, 14 Bradley et 14 véhicules de combat du génie.

[3] 60 chars M1A1 et 28 Bradley.

[4] EMP 60.641 Glossaire français/anglais de l’armée de Terre, CDEF, 2013, p. 462.

[5] Edward Luttwak, Le paradoxe de la stratégie, Editions Odile Jacob, 1988, p. 17.

[6] Les expériences américaines d’Al Hillah et Nasiryah montrent que ce mode d’action est bien moins efficace contre des défenses bien organisées.


Pour en savoir plus sur ces raids, lire : David Zucchino, Thunder Run. Three Days to capture Bagdad, Grove Press, 2004.

Sur la surprise tactique, le LRD a publié récemment un Focus stratégique intitulé : L’avenir de la surprise tactique à l’heure de la numérisation.

Surprise tactique

La surprise est une dimension cruciale de la tactique qui découle de l’incertitude inhérente à la nature même de la guerre. Le développement croissant des technologies de l’information et de la communication au cours des dernières décennies favorisant l’idée d’un « champ de bataille transparent » pose aujourd’hui la question de la pérennité du concept de surprise tactique à l’heure de la numérisation. Loin d’y mettre un terme, le progrès technologique ouvre en réalité de nouvelles potentialités pour créer la surprise tout comme il introduit en retour de nouvelles occasions de se faire surprendre. C’est dans la perspective de cette nouvelle donne tactique que la mise en service en 2018 par l’armée de Terre du programme de modernisation baptisé Scorpion invite à repenser le modèle de commandement et de contrôle en vue de placer la surprise au cœur des modes d’action en tirant pleinement parti du potentiel technologique sans toutefois en devenir dépendant.

 

 

 

 

 

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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One Response to Les Thunders Runs et la surprise en combat urbain

  1. Michel says:

    Article interressant sur un sujet peu connu. De plus, une bonne analyse par un ancien du 3e RG, referent genie pour le combat en zone urbaine. L’expérience parle.

    [Reply]

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