POURQUOI PERD-ON LA GUERRE ? UN NOUVEL ART OCCIDENTAL

 Cette recension est parue dans Politique Etrangère 2:2016

Gérard Chaliand Paris, help Odile Jacob, 2016, 176 pages

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L’École des Annales avait vertement rejeté « l’histoire-bataille », qui tentait d’expliquer la cause des victoires et des défaites dans les guerres, pour lui préférer une étude inscrite dans le temps long, privilégiant les grandes mutations sociales et économiques des nations. Depuis de longues années déjà, Gérard Chaliand semble réconcilier la grande question de l’histoire militaire et de la stratégie en général – «pourquoi perd-on la guerre ? » – , avec l’étude des civilisations dans la longue durée. Dans son dernier livre, ce chercheur hors normes qui a dédié sa vie à l’étude de la conflictualité en combinant les travaux d’anthologie et les réflexions théoriques, avec l’observation au plus près des combattants, nous livre un récit brossé à grands traits de l’ascension et du déclin de la puissance militaire occidentale.

Avec en ligne de mire la crise actuelle au Moyen-Orient, Gérard Chaliand nous invite à prendre du recul, à gagner en profondeur de champ, du haut de cinq siècles d’histoire militaire qui ont donné à la civilisation occidentale la domination dont elle jouissait encore voici peu. À la manière d’une tragédie classique, le drame se déroule en trois actes.

Le premier voit l’expansion militaire continue de l’Occident du XVe au début du XXe  siècle au cours de ce que l’auteur qualifie de «dernière grande migration armée ». Si le rôle de la « révolution militaire » dans la supériorité occidentale est bien connu, Chaliand y ajoute d’autres facteurs : la division des adversaires, la connaissance intime du terrain, un pouvoir politique patient et peu gêné par des opinions publiques lointaines et généralement indifférentes, enfin une croissance démographique fournissant à chaque génération son lot de jeunes hommes avides de conquêtes et de gloire. Des conquistadors espagnols aux armées de Lyautey, Chaliand dresse un portrait vivant et coloré de cet Occident orgueilleux, carnassier mais toujours victorieux.

À l’apogée de sa puissance au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Occident a déjà semé les germes de son déclin. Les élites colonisées vont rapporter d’Europe les enseignements les plus précieux que constituent l’organisation et la technologie politique, ainsi que la connaissance intime des opinions publiques occidentales fragilisées par les guerres intestines. Le milieu du XXe siècle se caractérise par un grand « retournement » qui s’illustre en Indochine, en Algérie, au Vietnam et en Afghanistan. Partout les anciens peuples vaincus cèdent le pas à de jeunes nations qui reconquièrent leur liberté face à un Occident qui s’affaiblit démographiquement. On comprend mieux avec le recul l’importance de cette période charnière dont l’auteur a vécu comme témoin oculaire les principales étapes.

Le résultat débouche sur les guerres les plus récentes (l’Irak, l’Afghanistan et la Syrie). L’auteur y voit trois échecs patents, expressions d’un Occident « enlisé », paralysé par des opinions publiques «de plus en plus frileuses et vieillissantes ». Faut-il y voir le début d’un déclin qui pourrait être aussi long que fut son ascension ? L’auteur ne le dit pas formellement, mais rien ne laisse à penser, chez ce lecteur de Toynbee, qu’une inversion de tendance soit aisée. Le précédent ouvrage de Chaliand s’intitulait Guerre et civilisations, il s’y interrogeait sur la vie et la mort des empires anciens. Avec ce nouvel opus, les leçons sont tirées pour notre temps.

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About Elie Tenenbaum

Elie Tenenbaum is a Research Fellow at the Security Studies Center of the French Institute of International Relations (IFRI). His research focuses on irregular warfare, military interventions and expeditionary forces. Holding a PhD (2015) in History and graduated from Sciences Po (2010), he has been a visiting fellow at Columbia University (2013-2014) and spent a year at the War Studies Department, at King's College London (2006) ; he has taught international security at Sciences Po and international contemporary history at the Université de Lorraine.
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