TERREUR DANS L’HEXAGONE. GENÈSE DU DJIHAD FRANÇAIS

 Cette recension est parue dans Politique Etrangère 2:2016

Gilles Kepel, avec la collaboration d’Antoine Jardin Paris, Gallimard, 2015, 352 pages

Terreur dans l'Hexagone Kepel

Le livre était très attendu : comment l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient et du développement de l’islam en France, comment l’auteur de Les Banlieues de l’islam (Seuil, 1987) et de Passion arabe (Gallimard, 2013) allait-il analyser les attentats de janvier et novembre 2015 ? L’ouvrage ne déroutera pas les fidèles lecteurs de Kepel. Le style –  savant sans être excessivement jargonneux  – rappelle celui d’un de ses précédents essais, Quatre-vingt-treize (Gallimard, 2013). Quant aux thèses exposées, elles se situent dans la droite ligne de Terreur et Martyre (Flammarion, 2008) et Banlieue de la République (Gallimard, 2012).

Au fil des pages, Kepel dresse le portrait d’une France ébranlée, en proie à la crise économique et à l’exacerbation des tensions identitaires. À la progression de l’« islam intégral» répond l’ascension du Front national. La montée de l’extrême droite engendre elle-même une accentuation du repli communautaire, dont l’expansion de groupes tels que les Frères musulmans, le Tabligh ou les salafistes, est un symptôme. Aucun gouvernement n’a jusqu’à présent réussi à enrayer ce cercle vicieux.

Le point de départ du livre se situe en 2005, année charnière où eurent lieu au moins quatre événements ayant joué un rôle significatif dans la montée du djihadisme dans l’Hexagone. Premièrement, les émeutes de Clichy-sous-Bois qui se sont répandues dans toute la France –  non sous l’effet de l’émotion causée par la mort de deux adolescents poursuivis par la police, mais en raison du jet d’une grenade lacrymogène sur le seuil d’une mosquée. Deuxièmement, la mise en ligne d’un traité théorisant la décentralisation du djihad : l’Appel à la résistance islamique globale d’Abou Moussab Al-Souri. Troisièmement, l’arrestation de Chérif Kouachi – interpelé à la veille de son départ pour l’Irak et qui, dix ans plus tard, allait participer à la tuerie de Charlie Hebdo. Quatrièmement, la création de YouTube, plateforme de partage de vidéos sur laquelle la propagande djihadiste a prospéré.

Pendant sept ans, le feu a couvé sous la cendre, avant l’explosion de  2012 – deuxième année charnière avec trois événements importants. Tout d’abord, Mohamed Merah perpètre les attaques de Toulouse et Montauban. Loin d’être un « loup solitaire », Merah a évolué dans un environnement radical qui a produit plusieurs autres djihadistes, dont certains ont été impliqués dans les attaques de novembre  2015. Ensuite, en 2012, le phénomène des filières djihadistes vers la Syrie a véritablement décollé. Trois ans plus tard, plus de 1  000 Français avaient fait le voyage vers le «pays de Sham». Enfin, en mai 2012, François Hollande est élu à la présidence de la République. Son élection se serait jouée en partie grâce aux suffrages de l’« immense majorité » des électeurs musulmans. Or cet électorat déchante rapidement, notamment en raison du soutien du gouvernement au mariage homosexuel. Au final, le bilan dressé par Kepel est sombre. À court terme, les services de renseignement doivent réussir à s’adapter au terrorisme décentralisé prôné par Al-Suri, faute de quoi de nouveaux attentats auront lieu. À plus long terme, il faudra parvenir à éviter le délitement de la nation et à recréer une cohésion sociale. Pour ce faire, l’instruction nationale – «tombée dans l’indigence du fait d’une impéritie coupable de la classe politique» – devra être rebâtie.

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