Nouvelles technologies et commandement dans le combat terrestre

Ce post poursuit une série consacrée à l’étude des relations entre le combat terrestre et les technologies d’aujourd’hui qui a notamment pour objectif d’interroger la pertinence de nos organisations et de nos schémas tactiques et capacitaires actuels au regard des avancées technologiques.


Par le colonel (R) Philippe Mangin

nouvelles technologies et commandement

Source: armée de Terre http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/scorpion-sur-mesure-infocentre-et-infovalorise

L’art du commandement s’exprime autant dans la conception d’une manœuvre audacieuse que dans la capacité à fédérer les énergies autour d’un objectif. Décider d’une action qui emportera le succès, site la faire comprendre et faire adhérer l’ensemble des participants, chef subordonnés ainsi que les combattants, voilà le défi.

Outre cette dimension humaine, nos armées modernes accroissent leurs performances grâce à l’emploi des technologies qui sont à leur disposition. Ces technologies vont leur permettre d’être, dans leurs actions, supérieures à l’ennemi et ainsi emporter la décision tactique.

Il est important de réfléchir à l’apport des technologies les plus récentes dans le combat car de leur exploitation optimale dépendra la réussite En cherchant à en mesurer l’effet sur le commandement opérationnel on constate que la pratique des méthodes de commandement pourra être grandement facilitée par les systèmes d’information. Cependant, c’est surtout dans la coordination des actes du combat que les évolutions doivent être attendues, permettant en particulier d’envisager de nouvelles manœuvres.

Conception, conduite et exécution

Au combat, les états-majors alternent phases d’élaboration des ordres et phases de conduite de l’action. En ce qui concerne l’élaboration de la manœuvre, on constate que chaque armée a sa méthode pour cadrer l’action des différentes composantes de l’état-major et respecter des délais toujours contraints. La France applique la Méthode d’Élaboration d’une Décision Opérationnelle (MEDO) qui permet de rédiger, dans les meilleures conditions, un ordre d’opération.

Quant à la conduite d’une opération, elle ne fait pas référence à une méthode particulière. Il s’agit, de manière très simpliste, de s’assurer que les actions se déroulent conformément au plan prévu. Une distorsion trop importante entre les deux suscitera une réaction, voire l’élaboration d’une nouvelle décision.

Enfin, il est important de faire référence à l’exécution. En effet, à ce niveau, le paradigme illustré ci-dessus (conception, conduite) laisse la place à un autre modèle d’activités que sont les actes élémentaires individuels ou collectifs. Le chef de peloton, après avoir expliqué la mission à exécuter par un ordre initial, va la réaliser par une succession d’actes élémentaires simples (se déplacer, se poster, utiliser ses armes, …). Il en est de même, dans l’infanterie, pour le chef de groupe débarqué.

Technologies de l’information

Les technologies qui impactent le plus les méthodes de travail d’un état-major sont les Systèmes d’Information et de Communication (SIC).

Ces technologies ne sont pas nouvelles au sens où elles sont apparues à la fin du 20e siècle et que les systèmes d’information équipent déjà les forces. Cependant, elles n’ont pas fini d’exprimer leurs impacts sur le commandement. D’une part parce qu’elles évoluent encore et, d’autre part, parce que le processus d’appropriation et d’évolution de ces systèmes n’est pas achevé. La première génération de SIC laisse la place à une seconde qui a pour objectif de mieux satisfaire le besoin par une approche globale. En effet, le Système d’Information et de Combat Scorpion (SICS) couvre tous les niveaux hiérarchiques à l’intérieur du groupement tactique interarmes et est destiné à remplacer les 5 à 6 systèmes différents qui équipent les forces actuellement.

Cette nouvelle génération technologique tire d’abord les bénéfices des progrès en matière de puissance des calculateurs qui permet des capacités d’analyse croissantes et d’apprentissage automatique par la machine. L’avenir est donc à l’intelligence artificielle et ses apports possibles dans l’aide à la décision. Ces capacités ont été illustrées dernièrement avec le logiciel « AlphaGo » avec son succès emporté contre les meilleurs joueurs de go.

La problématique du « Big Data » reste un défi pour le traitement des données et les solutions qui pourraient être trouvées seront applicables aux problématiques militaires. En particulier, la première étape de l’élaboration des ordres consiste en une analyse de la situation. Les solutions apportées à la gestion de volumineuses bases de données pourront être appliquées pour rendre plus rapide et plus facile l’analyse des données de situation.

Concernant les communications, celles qui utilisent le satellite ont déjà montré leur potentiel. Elles peuvent partager la réponse au besoin avec les nouveaux systèmes de communication comme CONTACT en offrant réactivité et débit par une utilisation plus large des bandes de fréquence disponibles.

Les différents niveaux hiérarchiques vont aussi bénéficier d’une meilleure connaissance du terrain et de l’environnement grâce au programme GEODE 4D qui s’appuie sur ces nouvelles technologies.

Impact des nouvelles technologies sur le commandement

Concernant l’élaboration des ordres, les nouvelles technologies ne vont pas fondamentalement modifier la donne actuelle. Au contraire, elles vont permettre d’appliquer la méthode avec plus de rapidité et de pertinence. Ceci tient au fait que ces méthodes sont le fruit d’une longue maturation par l’expérience et qu’elles ont montré leur efficacité. Elles offrent un guide et de la rigueur dans l’exécution d’un processus qui est primordial pour la réussite de l’action tactique. La conception des systèmes d’information de commandement s’est appuyée sur l’expérience portée par ces mêmes méthodes. Ces évolutions s’appuieront à l’avenir sur l’apport déterminant des systèmes d’information et de commandement en facilitant :

  • l’analyse des données initiales ;
  • l’élaboration des manœuvres à partir de modèles préétablis ;
  • la rédaction partagée (en exploitant les solutions graphiques) ;
  • la préparation des réunions décisionnelles.

La conduite des opérations bénéficie aussi de ces améliorations : par une meilleure connaissance de la situation, à la fois plus précise et obtenue plus rapidement et par une meilleure fluidité des échanges d’information au sein de l’état-major. C’est le combat collaboratif qui est le domaine où les nouvelles technologies vont permettre d’obtenir le plus d’efficacité et d’évolutions tactiques. La protection collaborative permet, par une diffusion rapide d’une alerte, d’initier une réaction collective afin de contrer une agression qui n’avait pas été perçue. L’observation et le combat collaboratif permettent d’optimiser la gestion des détections à partir de la première alerte jusqu’au déclenchement et à la conduite du feu.

Si la tenue à jour de la situation des forces amies demande une solution technique, la situation de l’ennemi se construit à partir des détections et de l’interprétation de ces dernières. C’est donc par l’observation collaborative, que cavaliers, fantassins, unités du renseignement et appuis agissent sur le terrain et détectent les positions ennemies et construisent la situation tactique.

Ce point fait apparaitre un domaine dans lequel les systèmes d’information devront modifier sensiblement l’efficacité du combat. Il s’agit des actes élémentaires collectifs embarqués des unités de niveau section ou peloton (protection, observation, emploi des armes, etc.). En effet, la connaissance au plus tôt par le Système d’Information des informations de situation doit lui permettre d’apporter une aide beaucoup plus importante pendant les phases de combat.

Cela impose l’adaptation des interfaces du système d’information aux contraintes imposées pendant les phases de combat. En effet, au sein des plates-formes, le modèle actuel de système d’information constitué d’écrans et parfois de clavier devra migrer vers des interfaces adaptées aux exigences du combat afin d’autoriser, par exemple, la simultanéité de l’observation du terrain et du dialogue avec la machine. Des solutions faisant appel à la réalité augmentée, à la reconnaissance vocale, au suivi de la pupille, etc. doivent permettre de répondre à ce besoin.

Il y a là une ouverture vers de nouveaux modes d’action susceptibles d’apporter une plus grande rapidité d’action et un véritable ascendant sur l’ennemi (tir coopératif, TAVD, etc. …).

Une même réflexion est possible au niveau du combat débarqué mais, au regard des problématiques de masse, d’énergie et d’intégration des équipements les problèmes techniques devraient trouver une solution plus tardive.

Révolution ou évolution

Le commandement tactique est donc, à l’heure actuelle, grandement amélioré par les systèmes d’information. Cependant, il n’y a pas de révolution dans ce domaine et les méthodes d’état-major qui ont fait leurs preuves ne sont pas prêtes de disparaître.

Une numérisation complète jusqu’au niveau d’exécution devrait encore amplifier les gains déjà obtenus. C’est à ce niveau d’exécution que vont apparaître les évolutions les plus grandes. Une fois prise en compte la problématique du « temps réel » ainsi que les impératifs d’ergonomie qui en découlent, il sera possible d’identifier de nouveaux modes d’action apportant fluidité et rapidité. L’effet de surprise sera plus facile à obtenir. Par ailleurs, certains principes de la manœuvre pourront évoluer. Sera-t-il toujours nécessaire de définir des limites contraignantes aux unités ? Sera-t-il encore si difficile de basculer une unité d’un point à un autre pour concentrer les efforts ?

Il semble donc que les systèmes d’information, permettront d’envisager des manœuvres plus hardies. En effet, la connaissance plus actualisée, plus précise des forces devra permettre de couvrir rapidement des zones d’action plus importantes. Qui dit définition de la manœuvre nous rapproche de l’art du commandement, l’art de trouver une manœuvre plus audacieuse. Dans ce domaine, les nouvelles technologies fourniront plus de liberté d’action au chef tactique. On peut s’attendre en effet à plus d’autonomie dans les mouvements, les systèmes d’information permettant de mieux contrôler les mouvements dans les deux dimensions de l’espace de combat. En ce sens, l’art du commandement s’exprimera pleinement.

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