Les nouvelles technologies nous imposent-elles de repenser la tactique ?

Ce post inaugure une série consacrée à l’étude des relations entre le combat terrestre et les technologies d’aujourd’hui qui a notamment pour objectif d’interroger la pertinence de nos organisations et de nos schémas tactiques et capacitaires actuels au regard des avancées technologiques.

Par le général (2S) Guy Hubin

Les armées ayant besoin de stabilité pour affronter le tumulte de l’action, les transformations nécessaires y sont envisagées avec circonspection.

Aujourd’hui, l’accès à l’espace, l’optronique, la croissance et la miniaturisation des puissances de calcul permettent aux tacticiens de disposer de performances dont il n’avait même pas idée il y a une cinquantaine d’années. En même temps, nos organisations, nos méthodes de raisonnement, nos systèmes de commandement restent marqués par une culture napoléonienne aménagée à différentes reprises mais dont la glaciation nucléaire de la guerre froide n’a pas facilité l’évolution.

Il faut savoir d’où nous venons pour identifier les raisons profondes du fonctionnement de nos systèmes et comprendre dans quelle mesure les technologies actuelles permettent, voire exigent, des évolutions. Il restera à proposer des voies d’adaptation portant sur les méthodes de combat, l’articulation des dispositifs, les systèmes de commandement et d’information et le type de manœuvre qui devra se développer, en espérant qu’elles permettront de traiter dans de meilleures conditions les différents adversaires qu’il nous faudra probablement affronter.

Tactique nouvelles technologies

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Les vieux grecs ont jeté les bases des principes de combat des occidentaux entre le VIIe et le Ve siècle avant notre ère. Les romains perfectionneront le système en articulant les dispositifs. Le modèle repose sur une manœuvre axiale dont le moteur gît dans une concentration de moyens que l’on tente de dissimuler avant de l’engager contre un dispositif linéaire. La linéarité résulte de la fixation provoquée par le corps à corps chez les antiques et par l’obligation d’être immobile pour pouvoir utiliser son arme chez les modernes. En même temps, on cherche à détourner l’attention de l’adversaire en attirant ses moyens en dehors de la zone que l’on veut frapper. Dans un tel cadre, la sûreté est une question externe traitée dans le contexte d’une grande ignorance des situations.

Bien que mises en échec par l’archerie montée des nomades, ces conceptions connaîtront une renaissance grâce à la maîtrise technique des occidentaux dans les domaines de la chimie, de la métallurgie puis de l’énergie. L’importance du principe de concentration ira de pair avec une organisation des forces pyramidale, déclinée en articulations homothétiques de rapport trois ou quatre, au sein desquelles se répartiront les moyens, les missions, les espaces, les initiatives et les responsabilités. Le champ de bataille sera totalement polarisé et l’ordre le plus couramment donné sera : « en avant ». Au reste, si on voulait symboliser l’action du tacticien chacun s’accorderait sur le symbole de la flèche dont la propulsion serait assurée par la concentration dont Liddell Hart disait, encore après la seconde guerre mondiale, que de tous les principes il était le plus important.

Ces conceptions ont relativement bien fonctionné face aux adversaires symétriques mais ont été très défaillantes face à l’asymétrique. A vrai dire, ce n’était plus dramatique tant que la dissuasion nucléaire dominait le champ opérationnel et reléguait les cogitations tactiques à la périphérie des empires. Momentanément, les enjeux stratégiques ne relèvent plus de la logique de la dissuasion, si bien que les engagements se multiplient en même temps que la technique risque de changer la culture du combat et, curieusement, la rapprocher de celle de notre exaspérant adversaire.

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Depuis le début des années 80 chacun sait où il est et où il va grâce au système de positionnement par satellites. La même décennie voit la structure des chaines de transmission passer de la pyramide au réseau grâce à RITA. Les munitions à guidage terminal apparaissent dans les armées de l’air au milieu des années 70 et sont maintenant en service dans les artilleries. Parallèlement, les missiles sol/sol sont désormais précis au-delà de la vue directe. Depuis le milieu des années 90 on développe des engins de combat terrestre capables de tirer en mouvement. Le char Leclerc a été le premier d’entre eux. Par ailleurs, les techniques radars ou lasers permettent de distinguer l’ami de l’ennemi. En même temps, les moyens d’acquisition d’objectifs se sont multipliés et sont efficaces de jour comme de nuit. Enfin et ce n’est pas le moins important, les moyens de traitement de ces masses d’informations ont beaucoup progressé et en autorisent une exploitation de plus en plus rapide.

La première conséquence de tout cela est que le principe de concentration, en tant que ressort de la manœuvre, risque fort de souffrir. Les rassemblements de moyens auront de plus en plus de mal à rester indétectables et courront le risque de la destruction par les feux sol/sol et air/sol désormais précis et s’effectuant au-delà de la vue directe. Seuls les moyens aéromobiles échapperont à cette loi d’airain. Par ailleurs, le phénomène de la fixation, si important en tactique élémentaire, va être passablement mis à mal par l’aptitude à tirer en roulant. Intuitivement, on imagine que les dispositifs vont aller vers une dispersion accentuée et que l’agitation en leur sein devrait croître. De là à penser que les imbrications, jusqu’à présent soigneusement évitées, vont devenir inéluctables, il n’y a qu’un pas. Dès lors, la polarisation de l’action, résultant de la position « en avant » de l’ennemi, risque d’être très perturbée et la forme axiale de la manœuvre pourrait bien devenir zonale. A tel point, que l’exigence classique de la percée suivie de la destruction pourrait évoluer vers une manœuvre de contrôle consistant d’abord à savoir puis à agir. Mais alors, la verticalité homothétique des organisations, le mode de cheminement des informations, la confiance dans les capacités plutôt que dans la connaissance des situations, le caractère extérieur de la sûreté vont être inévitablement remis en question.

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Dans un contexte où les situations amies sont parfaitement connues, les adaptations de dispositifs seront facilitées et la dispersion des moyens connaîtra une nouvelle étape. La synergie interarmes résultera davantage de la collaboration d’éléments épars que de leur intégration au sein d’ensembles préconçus désormais trop exigus. La solidité des dispositifs ne sera plus liée à leur densité, traditionnel paramètre d’évaluation des rapports de force, mais à leur étendue. Celle-ci accroîtra le nombre de variantes possibles de la manœuvre zonale facilitée aussi par l’allègement logistique provoqué par la chute du tonnage des munitions d’artillerie et autorisant le retour au concept de centre temporaire d’opération, seul moyen de débloquer la manœuvre dite opérative.

Les moyens de combat habituels (infanterie et blindés) resteront au cœur de la mêlée mais perdront leur rôle d’assaut/destruction pour adopter celui de mise en forme de l’adversaire afin de l’offrir aux coups désormais destructeurs des tirs s’effectuant au-delà de la vue directe ainsi que ceux des moyens aéromobiles et aériens et, sans doute, ceux des robots demain. Les pions tactiques, fantassins ou blindés, devraient adopter une structure binaire permettant l’appui mutuel en même temps qu’une extrême simplicité de mise en œuvre.

La gestion d’un tel système de combat exigera toujours l’existence d’un échelon de conception d’une manœuvre désormais organisée autour de l’application des feux indirects. Il sera également responsable du soutien logistique et de la fonction renseignement dont l’efficacité nouvelle devrait enfin permettre de la placer à l’origine de la décision. Le plan cessera peut être d’être plaqué sur une situation telle une camisole de force d’où s’échappent perpétuellement les péripéties de l’action. Entre l’échelon de conception et celui de l’exécution devrait s’intercaler un niveau de contrôle tactique attaché au terrain, à une zone d’action. Ce « contrôleur zonal » devra veiller à ce que les pions tactiques (infanterie, blindés, génie) opérant et transitant dans sa zone concourent à l’idée de manœuvre, tout en assurant leur sûreté. Surtout, il permettra de bâtir à la demande des communautés d’intérêts dont l’existence sera aussi éphémère que la raison de leur naissance et qui permettront d’accéder à une véritable modularité évolutive et adaptable.

On ne peut qu’être frappé par la convergence fortuite mais incontestable des caractéristiques d’un tel système avec celles d’un adversaire asymétrique : combat imbriqué, action zonale, importance du renseignement, intériorité de la sureté, abandon des concentrations physiques, éclatement des dispositifs, priorité donnée à l’économie des forces et origine de la liberté d’action reposant davantage sur la connaissance que sur la capacité. On peut espérer qu’un système de combat fondé sur de tels principes rencontrera plus sûrement son exaspérant adversaire et sera à même de le traiter plus efficacement.

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Derrière tout cela, il y a la conviction qu’on ne peut plus exploiter correctement les performances des technologies nouvelles en bricolant le vieux principe divisionnaire qui régit encore nos organisations.

En revanche, cette remise en cause provoquera une inévitable refonte de la nature même du lien tactique qui assure la solidité des unités au combat. Cela n’ira pas sans mal tant est fort le sentiment de sécurité que procure le fait d’évoluer dans un système éprouvé.

Voilà maintenant cinquante ans que les armées de la République ne cessent de changer de forme sans que l’enveloppe nouvelle ne puisse à chaque fois s’imposer plus de quelques années. Ce simple constat devrait nous encourager à nous pencher sur le fond des choses et à chercher dans des directions originales la réponse à nos interrogations.


Le général Hubin a passé l’essentiel de sa carrière au sein des troupes aéroportées et dans la fonction renseignement. Il est l’auteur de deux ouvrages parus chez Economica : Perspectives tactiques et La guerre, une vision française.

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