Entretien – Retours sur l’opération Sangaris (Aline Leboeuf et Rémy Hémez)

Cet entretien avec Aline Leboeuf, docteur en science politique et chercheur à l’IFRI, et le chef de bataillon Rémy Hémez, officier de l’armée de Terre et chercheur détaché à l’IFRI, et auteurs d’une récente étude intitulée Retours sur Sangaris. Entre stabilisation et protection des civils , a été réalisé en collaboration avec le blog Mars Attaque.

Ils ont bien voulu présenter ci-dessous quelques-unes des problématiques abordées dans un entretien également publié sur le blog Ultima Ratio (URL). Merci à eux.

Sangaris

1 / Jusqu’à quel point l’adaptation des modes d’action, visible au cours de l’opération Sangaris, permet de compenser un nombre limité d’effecteurs sur le terrain ?

R.H. : Entre décembre 2013 et août 2015, les forces françaises et internationales présentes en République Centrafricaine (RCA) passent de 4.500 à 11.700 hommes. Ces contingents doivent remplir une mission complexe au cœur d’une guerre civile ethnico-religieuse, dans un pays vaste comme la France et le Benelux réunis (622.000 km2) et comptant près de 5,3 millions d’habitants. Le ratio militaire/nombre d’habitants est donc compris entre 1,1 et 2,2 soldats pour 1.000 habitants. Bien loin de ce qui est normalement recommandé puisque la plupart des experts des opérations de stabilisation s’accordent sur un ratio idéal compris entre 10 et 20 militaires pour 1.000 habitants.

Des adaptations des modes d’action ont donc été nécessaires pour compenser ce faible ratio. Certes, cette opération n’a pas résolu la crise en RCA, la situation dans le pays est restée globalement instable – en raison de la montée de la criminalité mais aussi parce que la rébellion Séléka n’a jamais totalement renoncé à ses ambitions politico-militaires – et n’a pas permis de stopper les déplacements de population. Mais Sangaris a, par un véritable « effet de levier », contribué à éviter les massacres de masse, à engager le processus de désarmement et de regroupement des combattants, à appuyer le redéploiement de l’administration centrafricaine sur une partie du territoire, et à rétablir l’approvisionnement en produits de première nécessité, ce au prix de pertes militaires françaises limitées. L’état final recherché par Sangaris était bien de pouvoir passer le relais dans des conditions acceptables à des forces internationales et non pas de créer une situation de paix durable. D’où, sûrement, des ambigüités lorsque l’on aborde la question des résultats obtenus.

Mais cela ne se fait pas sans coûts : les opérations actuelles ont tendance à troquer des effectifs contre du risque et les lacunes opératives par des pis-allers tactiques. On ne peut espérer résoudre rapidement et à moindre coût des situations de crise éminemment complexes. En déployant des effectifs limités sur un temps court, les effets obtenus se transformeront difficilement en résultats durables. Pour les obtenir, cela repose aujourd’hui surtout sur l’engagement politique et financier français et sur la MINUSCA (mission onusienne en Centrafrique). Pour l’heure, cette dernière semble à même de maîtriser la situation mais la qualité de ses contingents est très inégale. Son engagement sur le long terme, appuyé par la France, est pourtant crucial, car seule une tierce partie engagée dans la durée maximise les chances de résolution d’une guerre civile. On ne saurait à cet égard que tirer profit de l’exemple du succès britannique en Sierra Leone qui ne tient pas tant à l’intervention initiale– qui a certes créé les opportunités pour un règlement politique – qu’à l’engagement pérenne et global pour la reconstruction de l’administration et des forces de sécurité du pays avec une mission de conseil qui se prolonge encore aujourd’hui.

2/ Que tirer de l’expérience de Sangaris comme « bridging operation », assurant la transition avec des opérations menées par d’autres ?

R.H.: Une “bridging operation” est une opération nationale ou multinationale qui a pour objectif de « poser un pont » (en offrant du temps) entre une crise et le moment où l’ONU peut réorganiser ou déployer une opération de maintien de la paix (OMP). En RCA, « Sangaris » a permis la réorganisation de la MISCA et sa transformation en MINUSCA. Dans toutes ses opérations, « Sangaris » avait la volonté de déployer dans son sillage des unités de la MINUSCA. C’est crucial car à l’avenir se sont ces unités qui devront « tenir » le terrain dans la durée (en attendant qu’une nouvelle armée centrafricaine puisse prendre le relais). Assurer l’unicité d’effort des forces multinationales et françaises demande un investissement important, notamment en éléments de liaison et en présence d’officiers français à des postes clés des forces multinationales. Cette coordination OMP/OPEX pose aussi la question fondamentale de la qualité des troupes qui assurent la relève. Afin de modérer cette problématique, la gestion du tempo du désengagement des unités françaises est cruciale pour tenter de transformer les effets obtenus par l’OPEX en effets durables. Cela peut passer par le maintien d’une force de réassurance suffisamment crédible pour jouer son rôle dissuasif et pour pouvoir réagir efficacement en cas de coup dur ; ou encore par la présence dans les états-majors des OMP d’officiers français, par la fourniture de capacités « multiplicatrices de force » (renseignement, génie, hélicoptères) ou la formation en amont des contingents de caques bleus.

A.L.: Concernant la protection des civils, en théorie « Sangaris » n’agit qu’en soutien de la force onusienne et du secteur de sécurité centrafricain (FACA, gendarmerie, police). Le problème est que ces forces ont des capacités d’intervention limitées. Comme « Sangaris » se retire, on risque d’avoir en RCA des problèmes similaires à ceux de la République Démocratique du Congo (RDC), où les forces onusiennes n’interviennent pas assez vite pour mettre fin à certains massacres. Les « principes de Kigali » peuvent donner l’espoir de la mise en place de modes d’action permettant une meilleure protection des civils par les casques bleus, mais les résultats ne sont pas encore probants.

3/ Comment restreindre les accusations de parti-pris, réel ou supposé, dès lors que « Protéger, c’est choisir » ?

A.L.: Déjà, il est essentiel d’appuyer les choix de protection sur un renseignement pertinent et équilibré : comme au Kosovo où l’on s’est rendu compte trop tard que les Serbes de Bosnie avaient aussi besoin de protection, les musulmans centrafricains ont été mis en danger par le désarmement des Sélékas qui les laissait à la merci des Anti-Balakas. Dès lors que les dynamiques locales et l’impact de l’intervention extérieure sont pris en compte, les choix de protection sont plus faciles à justifier. Un effort constant doit être fait pour communiquer sur les choix et les difficultés rencontrées afin que les décisions de la force soient acceptées par les populations. Dans les villes divisées avec des enclaves musulmanes, comme Boda par exemple, il est important de garder un lien constant avec les différents groupes et de faire preuve d’impartialité en ne privilégiant personne et en répondant aux difficultés des uns et des autres. Malgré cela, il y a aura toujours des accusations de parti-pris, des rumeurs, qui peuvent d’ailleurs être instrumentalisées pour pousser la force intervenante à agir dans un sens plutôt qu’un autre. Il est essentiel de les prendre en compte car elles fournissent aussi des informations utiles sur la population. Il importe d’essayer de limiter leur impact. La meilleure parade reste encore le comportement exemplaire de la force.

4/ Vous citez un certain nombre de « dilemmes de protection » qui imposent de faire des choix. Quelles pourraient être des clés permettant de guider ces arbitrages, parfois cornéliens ?

A.L. : En fait, les choix pris face à des dilemmes de protection révèlent la nature de l’intervenant plus que la nature du dilemme. S’il existait des solutions faciles « clefs en main », ce ne seraient pas des dilemmes. La façon de les arbitrer dépend de la culture militaire de l’intervenant extérieur, de son histoire, des choix faits pour les trancher et des conséquences de ces choix. Par exemple, l’expérience du Kosovo a rendu les Français plus sensibles aux questions d’épuration ethnique, et il était donc difficile pour le gouvernement français de choisir, comme l’a fait le Tchad, d’évacuer les musulmans prisonniers des enclaves, même si leurs vies étaient en danger. Pour le Tchad, la question était davantage posée comme une question d’évacuation des ressortissants tchadiens ou de leurs descendants, et il paraissait justifié de les rapatrier. Mais aucune de ces deux décisions n’étaient optimales et toutes posaient des risques importants pour les civils.

Parfois, les dilemmes de protection sont réduits à des questions techniques, en évacuant le problème éthique et politique. Certes, face à tous les dilemmes, on peut réduire la marge d’incertitude grâce à une meilleure connaissance des dynamiques locales et des risques. Cela réduit mais ne supprime pas l’inconnu et la dimension quasiment éthique du dilemme : au final le noyau du dilemme devrait toujours être tranché par le politique.

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