L’ADF : la résilience d’un groupe armé dans l’Afrique des Grands Lacs 

Par Simon Fauret.

Le 3 mai 2016, ampoule dans un village du territoire de Beni, sickness au nord-est de la République Démocratique du Congo (RDC), plus de trente civils ont été tués par des membres de l’Allied Democratic Forces (ADF) munis de machettes.  Depuis plus de vingt ans, les raids sur des villages et les exactions à l’encontre des civils sont les modes d’action privilégiés de ce groupe armé.

Objectifs et organisation de l’ADF

Si l’ADF (ou ADF-NALU) est l’un des plus anciens groupes armés actifs à l’est de la RDC, c’est aussi l’un des plus complexes.  Créé en Ouganda en 1995, l’ADF est issu de la réunion de plusieurs mouvements d’opposition au président ougandais Museveni , tels que l’Allied Democratic Movement (islamistes de la mouvance tabligh) et la National Army for the Liberation of Uganda. Rapidement marginalisé en Ouganda, le groupe a trouvé refuge à la fin de l’année 1995 dans les monts Rwenzori, à l’est de la RDC. Depuis sa nouvelle base, l’ADF a ponctuellement mené des offensives dans son pays d’origine, mais a surtout établi sa présence en RDC.

ADF

Les buts de l’ADF demeurent à ce jour peu clairs. Le leader historique, Jamil Mukulu, semble avoir fait de l’établissement de la charia dans les territoires contrôlés et la création d’un Etat islamique en Ouganda ses principaux objectifs politiques. Catholique converti à l’islam, le dirigeant de l’ADF se serait exilé au Soudan au début des années 1990 où il aurait rencontré l’islamiste Hassan al-Turabi, membre des Frères musulmans et proche d’Omar el-Béchir, l’actuel président du Soudan.  L’inscription de l’ADF dans la mouvance islamiste est toutefois mise en doute par certains observateurs, et aurait servi avant tout de vernis idéologique à des activités criminelles.

Si les objectifs idéologiques et tactiques de l’ADF sont difficilement identifiables, sa structure organisationnelle semble être particulièrement développée. L’ADF n’est pas un groupe rebelle classique, puisqu’il est parvenu à fournir des services relevant d’un Etat, tels qu’un système de justice basé sur l’interprétation de la charia par Mukulu, des prisons, ou encore des hôpitaux.  L’armée du groupe est dépourvue de grades militaires, mais chaque membre du corps dirigeant dispose d’un titre relatif à sa fonction : commandant, responsable des opérations de combat, responsable de la sécurité interne, armurier, adjoint aux finances, etc. L’ADF a recruté des combattants en provenance de la RDC, de l’Ouganda, du Rwanda, de la Tanzanie, et d’autres pays d’Afrique de l’Est, et les a formé dans les nombreux camps qu’il contrôle. Bien que l’enrôlement de recrues de force soit courant (enlèvement de civils qui sont réduits en esclavage dans les camps ou utilisés comme soldats), les agents de l’ADF parviennent également à persuader des individus de rejoindre volontairement leurs rangs, notamment en leur promettant un salaire élevé.

Avec des effectifs estimés entre 1200 et 1500 combattants armés en 2013, le groupe a maintenu sa présence dans de nombreuses localités du territoire de Beni grâce à leur propre réseau de taxis et aux ressources financières issues de l’exploitation forestière et aurifère illégale.

Pour des raisons jusqu’à présent inconnues, l’ADF est devenu plus agressif à partir de 2013. Alors que les enlèvements se sont multipliés (660 entre 2012 et 2013, dont 382 en 2013), des attaques contre du personnel médical et des conversions forcées à l’islam ont été signalées. Le système judiciaire mis en place par Mukulu a commencé à imposer des peines très lourdes à ceux qui ne le respectent pas : emprisonnement dans des fosses, lapidation, ou encore crucifixion.  Les massacres de l’ADF, que l’ONU estime être de l’ordre du crime de guerre voire du crime contre l’humanité , ont entrainé le déplacement de plusieurs milliers de civils.

Le rôle des soutiens extérieurs dans la résilience de l’ADF

L’ADF, en plus de vingt ans d’existence, n’a fait que peu de progrès vers son objectif de califat et a même enchainé les défaites militaires et les crises internes. En 2001, lors de la guerre du Congo, l’armée ougandaise a quasiment anéanti le groupe rebelle. Ce dernier est toutefois parvenu à se reconstruire, refusant systématiquement l’intégration de ses membres aux Forces Armées de la RDC (FARDC). En juin 2010, ces dernières ont lancé l’opération Rwenzori contre les positions de l’ADF, mais le succès militaire obtenu n’a pas été durable. La scission de l’ADF en avril 2014 et l’arrestation de Mukulu un an plus tard ont également contribué à l’affaiblir. Enfin, fin 2015, à la suite de plusieurs offensives des forces armées de la RDC et d’un grave épisode de famine un an auparavant, l’ADF ne compterait plus que deux cents individus dont seulement une trentaine serait en état de combattre (le reste du groupe étant composé de femmes, d’enfants, et de cadres dirigeants).

Malgré tous ces éléments en sa défaveur, l’ADF a montré à plusieurs reprises sa capacité à se « régénérer ». Cette résilience ne provient pas uniquement de son organisation et de ses ressources financières propres, mais du réseau de soutien qu’il a réussi à se constituer. Marginalisés en Ouganda, les membres de l’ADF ont d’abord forgé des alliances locales dans le territoire de Beni, notamment au sein de la communauté Nande. A cet ancrage local se sont rapidement ajoutés des soutiens extérieurs. Mukulu a su, dès la création de son organisation, tirer profit des rivalités interétatiques en Afrique centrale. Mobutu, dirigeant de la RDC (alors appelée Zaïre) de 1965 à 1997, aurait ainsi soutenu l’ADF qu’il percevait comme un moyen d’affaiblir l’Ouganda. Le gouvernement soudanais, via Hassan al-Tourabi, aurait également appuyé l’ADF en réponse au soutien que l’Ouganda a apporté à des groupes rebelles soudanais.

Parallèlement, Mukulu a su mettre en avant le caractère islamiste de l’ADF pour attirer l’attention de sympathisants à la cause djihadiste. L’Ouganda a affirmé à plusieurs reprises que le groupe rebelle était lié aux Shebab et à Al-Qaida, mais le groupe d’experts de l’ONU n’a pour le moment pas pu confirmer la véracité de ces allégations. Il a toutefois découvert qu’entre juin 2013 et juin 2014, un responsable de l’ADF aurait reçu plus de vingt virements bancaires d’un montant total de près de 14 000 dollars en provenance de Londres.

Grâce à des soutiens internationalisés, à l’exploitation des ressources locales et à l’organisation quasi-étatique de son corps dirigeant,  l’ADF s’est imposé comme l’un des groupes armés les plus résilients de l’est de la RDC. L’armée congolaise, appuyée ponctuellement par des forces de la MONUSCO, n’a toujours pas réussi à lui porter le coup fatal. Cependant, si le facteur militaire, notamment le manque d’unité des FARDC et le taux élevé de désertion dans ses rangs, est au cœur de cet échec, l’emploi d’autres méthodes sera nécessaire pour triompher de l’ADF sur le long terme. L’identification et l’étude en profondeur des réseaux de sympathisants du groupe armé sont parmi ces priorités, et contribueront à tarir d’importantes sources de financement. Sans l’exercice de sanctions contre les individus et organisations qui soutiennent l’ADF, la capacité de régénération de ce dernier pourrait s’illustrer à nouveau. Or, en dépendant de plus en plus de soutiens islamistes extérieurs, l’ADF risque de s’intégrer véritablement dans la mouvance djihadiste internationale, et de donner l’occasion à certains groupes terroristes, tels que les Shebabs, de s’implanter durablement dans l’Afrique des Grands Lacs.

Les autorités congolaises et la communauté internationale ne doivent toutefois pas attendre que la rébellion de l’ADF se transforme en un véritable enjeu djihadiste pour agir. Malgré les revers militaires et les divisions internes qui l’ont affaibli, le groupe armé parvient encore à organiser des raids meurtriers. Dans une région où l’Etat congolais est peu présent, si ce n’est pour envoyer ponctuellement les FARDC effectuer des opérations militaires, l’ADF a réussi à obtenir le soutien d’une partie des communautés musulmanes locales, jusque là souvent marginalisées. Kinshasa devra donc à la fois réaffirmer sa présence à l’est de la RDC et collaborer étroitement avec l’Ouganda, dont le territoire sert encore de vivier de recrutement pour le groupe armé. Alors que les effectifs de ce dernier n’ont jamais été aussi faibles, les deux gouvernements ont tout intérêt à agir de concert afin d’empêcher l’ADF d’illustrer une fois de plus ses capacités de résilience.

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