KF-X: espoirs et déboires de l’industrie de défense sud-coréenne

Après celui consacré au X-2 japonais, ce post poursuit une série consacrée aux projets de développement de chasseurs de dernière génération en Asie du Nord-Est. Notre prochaine publication sera consacrée au J-20 chinois.

Depuis le début des années 2000, Séoul cherche à remplacer ses vénérables F-4E (71 encore en service aujourd’hui) et F-5E (158 encore en service). Cela a été fait au travers du programme F-X et en trois phases. La première, en 2002, a consisté en l’acquisition de 38 F-15K. La deuxième, en 2007, concernait l’achat de 21 F-15K de plus afin de compenser le retrait du service des F-5A/B. La troisième phase avait pour ambition d’acquérir un chasseur multi rôle avancé. Après une compétition mouvementée, la décision fut prise d’acquérir 40 F-35 pour 6,33 milliards de dollars. Leur livraison est prévue de débuter en 2018.

Ce choix du F-35 tient beaucoup à la question du transfert des technologies lié au contrat et que Séoul compte utiliser pour son programme KF-X (Korea Fighter Experimental aussi connu sous le nom de F-33 Boramae[1]). Si l’on entend parler de ce projet depuis 2001, il ne prend véritablement forme qu’en 2008. En effet, certains en Corée du Sud  voient les besoins de l’armée de l’Air comme une opportunité pour faire franchir à l’industrie de défense sud-coréenne des seuils technologiques importants. Les débats sont alors animés dans le petit monde de la défense sud-coréenne. Le Korea Institute for Defense Analysis (KIDA), influent think tank rattaché au ministère de la défense, prône la fabrication sous licence d’un chasseur ayant déjà fait ses preuves, comme le F-18 ou l’Eurofighter, option apparaissant la plus à même de répondre efficacement aux contraintes de temps et aux difficultés du projet. Pour l’armée de l’Air et la Defense Acquisition Program Administration (DAPA-« équivalent » de la DGA), il était au contraire temps de passer à l’étape supérieure et de se lancer dans une production locale. C’est cette dernière option qui est finalement retenue.

KF-X

Modèle réduit du KF-X

En 2010, Korea Aerospace Industry (KAI) – en partenariat avec Lockheed Martin – est désigné par la DAPA pour mener les premiers développements et l’Indonésie devient partenaire du programme. Les vols d’essais initiaux sont alors prévus pour 2016. Mais le programme connait des difficultés et est même mis un temps en sommeil. Le programme poursuit cependant sa route et est lancé officiellement en janvier 2016. Il a pour but le développement et la production locale d’un chasseur moyen de génération 4.5[2], d’une envergure de 10 m environ, d’une longueur de 15 m et d’un poids de 27 tonnes, faisant l’objet de mesures de réduction de sa signature radar, monoplace, biturbine (pour atteindre mach 2). L’objectif de production affiché est de 120 appareils (comprenant ceux destinés à l’Indonésie). Il est prévu que six prototypes soient assemblés d’ici à 2021, que le développement soit achevé en 2026 et les 120 premiers chasseurs produits d’ici à 2032.

Déployer son influence en Asie du Sud-est

Cette détermination à produire un chasseur avancé reflète aussi la volonté sud-coréenne de s’affirmer en tant que puissance moyenne. Un chasseur de génération « 4.5 » renforcerait significativement les capacités sud-coréennes et serait un clair marqueur de puissance. En outre, sans bien sûr disposer des qualités du F-35,  il pourrait séduire des pays qui ne peuvent pas s’offrir le chasseur américain de 5e génération, et renforcer par là même l’influence sud-coréenne par les ventes d’armes et les interdépendances complexes qui vont de pair avec les programmes d’armement ambitieux tels que ceux d’avions de chasse.

Le fait que ce programme soit bi-national reflète, là encore, les ambitions de Séoul. L’Indonésie est impliquée dans le développement depuis 2010 et doit prendre à son compte 20% des 4,1 milliards estimés pour le développement initial et s’est aussi engagée à acheter 50 chasseurs. En effet, Séoul cherche à obtenir une certaine autonomie stratégique en voulant exercer son influence en dehors de l’Asie du Nord-est où elle est très contrainte :  « […] la politique étrangère mise en œuvre par l’actuelle présidente Park Geun-Hye, la « Trustpolitik », promeut une stratégie de diplomatie de puissance moyenne. Elle consiste notamment à utiliser le détour du sud-est asiatique et de l’Asie Centrale afin de renforcer son influence en Asie ».[3]  La mer de Chine du Sud est une zone géographique vitale pour Séoul : près de 80% de ses importations (dont 100% de ses importations de pétrole) passent par le détroit de Malacca. Le pays a donc un intérêt tout particulier dans la sécurisation des lignes de communication maritime dans cette région. Cela passe naturellement par la constitution d’une marine robuste, mais aussi par la création d’un réseau de partenaires étatiques. Dans ce cadre, Jakarta est un partenaire privilégié. De 2007 à 2011, l’Indonésie s’est placée dans les cinq premiers pays importateurs d’armement sud-coréen[4], en particulier grâce à la vente d’avions d’entraînement T-50 et de trois sous-marins Chang Boo/type 209 (Daewoo Shipbuilding and Marine Engineering) en 2012.

T-50 KF-16

KF-16 et T-50

Seuils technologiques et dépendance vis-à-vis des États-Unis

Mais ces espoirs d’une industrie de défense puissante cachent, encore pour le moment, une forte dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, ce qu’illustre très bien le programme KF-X. Les industries de défense sud-coréennes ne détiennent pas l’ensemble des technologies nécessaires à la conception d’un chasseur avancé, en particulier si l’ambition est de parvenir à un standard 4.5. Aussi, la réussite du programme KF-X est intimement liée aux transferts de technologie. La Corée du Sud s’est souvent montrée très efficace quant à l’utilisation de ce moyen au profit de matériels produits ensuite localement comme pour l’hélicoptère Surion. Mais ce modèle pourrait perdre en efficience dans le cas du  KF-X, tant certains secteurs sont sensibles. Des transferts de technologie ont été négociés en amont du contrat conclu en 2014 pour l’achat de 40 F-35 par Séoul, mais en septembre 2015 l’administration américaine a finalement bloqué, pour « raisons de sécurité », le transfert par Lockheed Martin de 4 des 25 technologies prévues : le radar à balayage électronique à antennes actives (AESA-Active Electronically Scanned Array), le pod de ciblage optronique (EOTGP-electronic optics targeting pods), un brouilleur de fréquences (radio frequency jammer) et un système de veille infrarouge (infrared search and tracking system-IRST). Au-delà du camouflet infligé aux Sud-coréens (la présidente Park n’a pas hésité, en octobre 2015, à limoger son conseiller aux affaires étrangères, Ju Chul-Ki, au motif qu’il n’avait pas joué son rôle dans les négociations sur ce sujet), ce refus met en doute la viabilité du programme KF-X, en privant Séoul de ses fournisseurs de systèmes critiques. Si le KF-X a été confirmé en décembre 2015 par la signature d’un nouveau contrat entre la DAPA et KAI, les Sud-coréens se trouvent aujourd’hui dans l’obligation de trouver des sources d’acquisition alternatives pour ces technologies. La DAPA a annoncé vouloir produire localement 65% des pièces de l’avion, dont l’EOTGP et le radar AESA. En ce qui concerne ce dernier, la Corée du Sud pourrait chercher à en acquérir un à l’étranger (en Europe certainement) – ce qui aiderait à tenir les délais – tout en menant des recherches afin de développer localement un radar de ce type, ce qui devrait prendre au minimum 10 ans. Cette dispersion des efforts semble difficile à tenir sur la distance.

Une volonté politique (trop ?) ambitieuse

Cet ambitieux programme d’avion de chasse national n’est qu’une étape supplémentaire dans la marche de la Corée du Sud vers une industrie de défense indépendante et puissante. Cette volonté est clairement affichée depuis les années 1970 et aboutit aujourd’hui à de beaux succès : six entreprises sud-coréennes se trouvent dans le top 100 du SIPRI et, en 2014, les exportations du pays dans le domaine de l’armement ont atteint 3,61 milliards de dollars, faisant ainsi de Séoul le 6e exportateur d’équipements militaires en volume. Dans le domaine aéronautique, la Corée du Sud a déjà produit des avions sur son sol : des F-16 sous licence mais aussi l’avion d’entraînement à réaction T-50 (partenariat entre Lockheed Martin et KAI) et le chasseur léger qui en dérive, le FA-50, qui ont d’ailleurs connu un certain succès à l’exportation avec 12 exemplaires du FA-50 vendus aux Philippines et des T-50 vendus à l’Irak (24), l’Indonésie (16) et la Thaïlande (4).

FA-50

FA-50

Pour autant, le projet KF-X est-il tenable ? Le budget prévisionnel de 7,1 milliards de dollars pour le développement et de 8,3 milliards de dollars pour la construction des 120 premiers chasseurs, soit un coût estimé de 128,3 millions de dollars par appareil, est estimé trop faible par beaucoup d’experts pour un pays et une entreprise qui n’ont pas de réelles expériences de la conception d’avion de ce niveau de sophistication (voir tableau). Il est ainsi fort probable que le montant du programme augmente encore et que le KF-X coûte beaucoup plus cher que d’un chasseur acheté sur étagères. Il n’est toutefois pas certain que l’obstacle budgétaire soit infranchissable : ce programme a une dimension hautement politique tout à fait cohérente avec la stratégie politique et industrielle de Séoul. Sa dimension symbolique, du fait de la fierté nationale que procurerait une réussite, semble tenir ici un rôle considérable, en particulier au moment où la Chine et le Japon développent des appareils de dernière génération. KF-X reflète ainsi la prégnance contemporaine du patriotisme industriel, ainsi que ses limites.

[1] Boramae signifie fauconneau en coréen.

[2] Les avions de chasse de génération 4.5 sont généralement définis comme des chasseurs de 4e génération équipés d’un radar type AESA, d’une capacité de liaison de données améliorée, d’une avionique moderne informatisée, disposant de la capacité de déployer un armement de pointe et équipés de matériaux absorbants permettant d’atteindre un certain degré de furtivité.

[3]Delphine Lagarrigue, La diplomatie de la Corée du Sud, Editions du Cygne, 2014, p.11.

[4] 2014 Defense White Paper, Ministry of national defense Republic of Korea, 2014, p.188.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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