De sueur et de sable. 14 jours pour rouvrir l’axe Nord Mali, décembre 2014

Raphaël Bernard, Le Polémarque, 2016.

De sueur et de sable

Le colonel Raphaël Bernard est artilleur et a commandé le 1er régiment d’artillerie de 2013 à 2015. Il sert actuellement à l’EMF1 (future 1ère division) en tant que chef opérations. Il dispose d’une riche expérience opérationnelle, en particulier  au sein de missions de l’ONU, ayant servi au Liban, au Sahara Occidental, en Côte d’Ivoire et  au Mali.

Dans cet ouvrage, le colonel Bernard fait le récit, à partir des cahiers qu’il a rédigés au cour d’un déploiement de plusieurs mois au sein de la Mission Multidimensionnelle Intégrée Des Nations Unies Pour La Stabilisation Au Mali (MINUSMA). Cette opération de maintien de la paix, créée par la résolution 2100 du Conseil de sécurité en date du 25 avril 2013, est la principale composante de l’intervention militaire au Mali. L’auteur relate une mission de 14 jours qui s’est déroulée en décembre 2014 et qui avait pour objectif d’acheminer vers Aguelhok puis Tessalit, par la piste d’Anéfis, un convoi venant de Gao. L’enjeu était important et dépassait celui du simple approvisionnement logistique. Il s’agissait de dynamiser le déploiement de la MINUSMA vers le nord du Mali à un moment où la répartition de ses unités sur le terrain ne correspondait pas aux attendus stratégiques : à l’époque, sur les 11 000 hommes qui composaient la force, seuls 3 000 étaient déployés au nord-Mali.

Le convoi que commande le colonel Bernard compte au départ 17 véhicules et il est essentiellement constitué d’une section népalaise et de deux sections tchadiennes. Il part de Kidal le 9 décembre au petit matin et connaît de très nombreuses vicissitudes qui lui font prendre la forme d’une véritable odyssée. Les pannes et les crevaisons commencent dès le premier jour, elles se multiplieront au fur et à mesure des kilomètres, faisant perdre de précieuses heures au convoi. Les ensablements sont multiples et compliqués par le manque d’équipements dédiés au milieu. Une certaine indiscipline des unités et des civils qui composent le convoi ne facilite pas la tâche du colonel. Le danger IED et mines est omniprésent et restreint tous les déplacements terrestres au Nord-Mali. On apprend ainsi qu’à Aguelhok, le contingent tchadien a subi cinq incidents de ce type en six semaines entre novembre-décembre 2014, au prix de plus de vingt blessés. Le convoi dispose heureusement d’une équipe de démineurs spécialisés (EOD) népalaise et de deux véhicules protégés contre les mines (MPV) équipés de rouleaux anti-mines (roller), eux aussi armés par les Népalais. Au final, il faudra toute la volonté et la diplomatie du colonel Bernard pour que la mission atteigne ses objectifs sans pertes.

Par-delà le déroulement tactique de l’opération, l’un des intérêts principaux du livre est de bien souligner certaines difficultés typiques auxquelles est souvent confrontée ce type de missions militaires multinationales sous mandat de l’ONU. Cela commence en amont du départ. Malgré des réunions de préparation ayant débuté le 29 novembre, le colonel commandant le bataillon sénégalais refuse, trois jours seulement avant le début de l’exécution, toute participation de ses troupes à cette opération si certaines conditions exorbitantes ne sont pas remplies (comme un appui aérien permanent). La section sénégalaise n’escortera finalement pas le convoi et sera remplacée par une deuxième section tchadienne. Bien d’autres problèmes surgissent au moment de l’exécution. Par exemple, le fait qu’aucune langue ne soit partagée entre Tchadiens et Népalais qui composent l’essentiel du convoi, le commandant de la mission étant le seul à pouvoir faire l’interface. Par ailleurs, les moyens mis à la disposition du colonel Bernard sont très limités : un infirmier mais pas de médecin, pas de contrôleur aérien avance (FAC), beaucoup de véhicules hors d’âge, pas de treuil, d’engin de maintenance, ni même de plaques PSP. Enfin, au niveau politico-militaire, le mandat de la MINUSMA est interprété différemment par chaque pays contributeur de troupes, notamment quant au niveau « d’agressivité » que doivent avoir les soldats de la mission.

En arrière-plan du récit de l’opération, l’auteur se livre sur le parcours qui l’a conduit jusqu’au Nord-Mali et sur l’impact de sa vie de soldat sur sa vie familiale. Il nous offre aussi des réflexions sur le commandement qui dépassent le contexte particulier du récit, en soulignant ses aspects humains.

De sueur et de sable est un beau récit qui ouvre une autre perspective sur les opérations de l’ONU ainsi que sur le Nord-Mali. L’on regrettera seulement que l’auteur n’en dise pas plus sur la fin de sa mission qui a, peut-être, été moins passionnante. Cela aurait pu compléter notre vision des opérations de l’ONU.  En complément de l’ouvrage, le lecteur gagner à jeter régulièrement un œil sur la page Facebook du livre qui, chapitre par chapitre, offre une sélection de superbes photos qui permettent de mieux se transporter dans les paysages rudes mais grandioses du Nord-Mali.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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