Le X-2 et la montée en puissance de l’industrie aéronautique japonaise

Ce post débute une série consacrée aux projets de développement de chasseurs de dernière génération en Asie du Nord-Est et qui abordera successivement le X-2 japonais, le KF-X coréen et le J-20 chinois.

Par Jonathan Jay Mourtont.

Le 28 janvier 2016, le Japon a dévoilé l’ATDX-2, un prototype d’avion de combat monoplace qui devrait exécuter son premier vol cette année. L’objectif affiché par Tokyo est, à partir de ce prototype, de développer un chasseur de 5e génération pour la fin de la décennie 2020. Parmi les innovations notables déjà présentes sur cet aéronef d’une longueur de 14,2 m et d’une envergure de 9,1 m: un réacteur à poussée vectorielle censé fondamentalement améliorer la manœuvrabilité de l’appareil (des premiers tests d’un moteur de ce type eurent lieu dans les années 1990 avec le chasseur X-31) et un système de réparation automatique qui détecte les erreurs dans le système de vol et les compense. L’appareil serait muni d’un système de commande de vol en fibres optiques (donc très résistant aux interférences électroniques) et d’un fuselage en carbone accompagné d’extrémités d’ailes au profil unique qui lui confèreraient des capacités furtives. Le prototype est également doté d’un radar à antenne active de deuxième génération (AESA) et de systèmes de contre-mesure électronique (ECM) et de guerre électronique (ESM). A terme, le chasseur devrait avoir un rayon d’action de plus de 2900 km (avec l’aide de réservoirs externes entraînant donc une perte de furtivité), une vitesse de croisière de mach 1,80 et une vitesse maximale de mach 2,25.

X-2

Le X-2 AP Photo/Emily Wang 

Tensions en Asie

Le développement d’un tel avion par le Japon s’inscrit dans un contexte où plusieurs pays d’Asie cherchent à acquérir des chasseurs polyvalents russes ou américains ou à en développer eux-mêmes (Chine, Corée du Sud, Russie et Japon) dans un contexte de tensions sécuritaires croissantes. Le Japon est en particulier confronté à deux menaces immédiates sur ses lignes de communication maritimes: la piraterie et le déploiement d’une capacité militaire chinoise à l’Est et à l’Ouest de la mer de Chine. L’armée chinoise serait en mesure de saturer les systèmes de défense adverses par le nombre d’aéronefs (drones et avions de combat) qu’elle peut y déployer[1]. Pékin fait un effort tout particulier dans le domaine des drones. Entre 2014 et 2023, la Chine veut investir 10,5 milliards de dollars en recherche et développement et en production de drones militaires, pour atteindre un parc de près de 42 000 appareils. La Chine a déjà développé des modèles MALE et HALE (Xianglong, BZK-005, etc.) d’ores et déjà intégrés dans des exercices militaires. Tokyo doit aussi faire face à des incursions répétées d’avions chinois et russes dans son espace aérien: d’avril à décembre 2014, 744 vols d’interceptions ont été effectués.

Or, dans le même temps, la flotte aérienne japonaise est vieillissante. Les F-4 Phantom II (70 appareils), F-15 (223 appareils) et F-2 (94 appareils) devront être remplacés – au moins en partie – dans 10 ans. Un déficit capacitaire pourrait donc apparaître dès 2020 et poser des difficultés aux Forces aériennes d’auto-défense japonaises (JASDF) pour assurer le contrôle de leur espace aérien.

Chasseur F-2

Chasseur F-2

Le renouveau d’une industrie aéronautique de haut niveau

La question du développement d’un chasseur de dernière génération est aussi un enjeu industriel pour le Japon. En 2015, le marché mondial de l’aviation militaire représentait près de 61,2 milliards de dollars. D’ici à 2025, il devrait atteindre 87,5 milliards de dollars. Alors que la Chine se positionne sur ce marché[2], il devient indispensable pour le Japon d’en saisir les opportunités économiques.

Jusqu’en 1945, le Japon était doté d’une industrie aéronautique performante. Suite à la capitulation, il faudra attendre le 9 avril 1952, soit peu ou prou le retour de la souveraineté de l’archipel, pour que les Alliés lèvent l’interdiction de produire des aéronefs et de faire de la recherche dans ce secteur. Cela ne permit pas au pays de se relancer tout de suite dans l’aventure aéronautique. En effet, les industries et les centres de production étaient détruits et les ingénieurs étaient morts pendant la guerre ou s’étaient reconvertis dans d’autres secteurs.

Ce renouveau incite le gouvernement japonais à développer un avion national : le F1, produit en 1976, développé par Mitsubishi et dérivé d’un appareil d’entraînement, le T-2[4]. Mais cet avion, d’aspect similaire au Jaguar (il en avait d’ailleurs la motorisation), ne put s’imposer et ne fut produit qu’à 77 exemplaires au lieu des 144 prévus. Le choix, en 1975, du F-15 comme remplaçant des F-104J/DJ Starfighter et F-4EJ Phantom II et sa production sous licence au Japon permit alors un large transfert de technologies très intéressant. Dans les années 90, et afin de remplacer les F-1, le Japon souhaita développer un nouvel avion de combat national avec le projet FS-X. Les Etats-Unis se montrèrent sceptiques quant à l’opportunité pour le Japon de se lancer seul dans un tel projet, en particulier concernant la motorisation. Il se concrétisa finalement dans le développement en commun avec les États-Unis du F-2, un appareil ayant pour base le F-16 et produit par Mitsubishi. Une avionique supérieure, un aérodynamisme plus performant (grâce à une surface alaire supérieure de 25%) et une motorisation plus puissante en on fait un appareil supérieur à son homologue Américain. Le F-2 était aussi le premier appareil opérationnel au monde à être équipé d’un radar AESA.

F-2 F-16

Comparaison F-16C/F-2 Source: http://www.defenseindustrydaily.com/lockheed-mitsubishis-f2-fighter-partnership-03188/

Le développement d’un avion national de 5e génération

Suite au refus du Congrès de vendre le F-22, et ce malgré les demandes répétées du Japon, Tokyo, au début des années 2000, a décidé de développer un nouvel avion national, le X-2 Shinshin. L’objectif était de produire pour 2014 un chasseur furtif. Les Etats-Unis apportent alors une assistance en transférant un certain nombre de technologies dans le cadre du contrat d’acquisition du F-35 par le Japon. En 2005, un prototype est construit, notamment pour pouvoir tester en France sa structure aérodynamique et son rayonnement face aux émissions radar. Dans le même temps, Ishikawa Harima Heavy Industry (IHI) avec le Technical Research and Development Institute (TRDI – équivalent de la DGA) et Mistubishi Heavy Industry (MHI) travaillent sur un prototype de motorisation, le XF5-1, une évolution du moteur F3-IHI-30 déjà en dotation sur le T-4 (équivalent à l’AlphaJet). Peu d’informations sont disponibles à son propos mais il devrait permettre d’atteindre une vitesse de vol supersonique sans post-combustion. L’ATDX-2 (Advanced Technology Demonstrator-X), dont les premières images publiques apparaissent en 2014, pose réellement les bases du développement d’un futur avion de combat. Il est avant tout dédié au test de plusieurs technologies avancées. Sa structure ainsi qu’un espace interne dans le fuselage permettant le transport d’armement rappellent le F-35 et surtout le X-35, programme expérimental qui y a amené. Prévus fin 2015, les premiers tests auront finalement lieu en 2016.

Le Japon, pays d’industries militaires en expansion

     Cet important effort industriel japonais pour la construction d’un chasseur de 5e génération (332 millions de dollars auraient déjà été dépensés pour son développement) est accompagné d’une volonté d’expansion sur le marché global de l’armement. Les entreprises de défense japonaises sont en croissance, et en particulier MHI et KHI: 7% d’augmentation de ventes pour la première entre 2014 et 2015, 12% pour la deuxième. Cette montée en puissance industrielle est soutenue par des acquisitions importantes par les JASDF et un budget de la défense en augmentation (+ 2.2%  pour l’année 2016). La création, le 1er  octobre 2015, de l’Acquisition Technology and Logistics Agency (ATLA) est marquante car elle a pour objectif de réduire les coûts d’achat et de diffuser à l’international le savoir-faire industriel de défense japonais. Alors que jusqu’en 2015 le Japon ne pouvait légalement exporter des armes, le pays cherche aujourd’hui à déployer une diplomatie active dans ce domaine. Des discussions concernant un accord dans le secteur de l’industrie de la Défense et des transferts de technologies avec la Malaisie ont été évoquées dans une déclaration commune. Un autre accord de ce type a été signé avec les Philippines le 4 juin 2015.

     Le ministère de la défense japonais et les industriels sont confiants quant à la possibilité d’exporter des équipements militaires[5], en particulier vers l’Asie du Sud-est où le Japon a tissé des liens privilégiés avec des pays de la région. Depuis 2014 et en vertu de la modification de la loi concernant l’interdiction des exportations militaires, les transferts de technologies militaires sont désormais autorisés, sauf cas très précis. Kawasaki Heavy Industry (KHI) et Mitsubishi Electric sont ainsi assez confiants concernant la signature de contrats en Thaïlande pour l’acquisition d’avion de transport C-2 et de patrouille maritime P-1. C’est aussi le cas de Shinmaywa Industries notamment pour la vente de  l’hydravion US-2. Mais les ambitions japonaises ne se limitent pas à l’Asie du Sud-Est. En Inde, le Japon est dans la phase finale de négociations d’un contrat de vente de 12 US-2 (hydravion de recherche et de détection). En Europe, le P-1 a été présenté aux autorités britanniques le 17 juillet 2015. La France s’est aussi montrée intéressée quant au développement conjoint de drones sous-marins et de robots.

Avion de patrouille maritime Kawasaki P-1

Avion de patrouille maritime Kawasaki P-1

Ainsi, le Japon veut se positionner pour devenir un acteur majeur dans le domaine de la sécurité régionale et sur le marché global de l’aéronautique de façon à concurrencer de nombreux pays sur le marché militaire des voilures fixes.

[1] La Chine possède 2620 avions dont 731 de 4e génération. Japan Ministry of Defense, Japan Defense White Paper 2015, p.33 http://www.mod.go.jp/e/publ/w_paper/2015.html

[2] En effet, la Chine a vendu des drones à l’Irak au Niger et au Pakistan mais également des avions de combat

J-17 au Pakistan. L’Argentine et l’Iran pourraient potentiellement se doter de 150 appareils de type J-10.

[3] Hiroyuki Odagiri, Akira Gotô, Technology and Industrial Development in Japan: Building Capabilities by Learning, Innovation, and Public Policy, Clarendon Press, 1996, p.224.

[4] Richard J.Samuels, Rich Nation, Strong Army”: National Security and the Technological Transformation of Japan, Cornell University Press, 1996, p.224.

[5] Les huit équipements militaires principaux que le Japon serait en mesure d’exporter sont:

-UH-X helicopter.

-Type 10 main battle tank

-Atago-class destroyer

-Izumo-class helicopter carrier

-P-1 patrol plane

-US-2 amphibious search and rescue aircraft

-Howa Type 89 assault rifle

-JMU amphibious transporter

Jonathan  Jay  Mourtont a étudié plusieurs années au Japon. Il est diplômé d’un  Master  II  d’Etudes  Asiatiques  à l’Ecole  Pratique  des  Hautes  Etudes  (EPHE) et poursuit  actuellement  ses recherches dans le cadre d’un doctorat au CRCAO portant sur  les  questions  de  défense et  de  sécurité  en  Asie  de  l’Est  ainsi  que  les problématiques  de  stabilité  régionale  liées au terrorisme en  Asie  Sud-est. Il est officier  de réserve de l’Armée  de  l’air.

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