Des cibles difficiles à protéger : les entreprises étrangères en Afrique

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Les quelques idées exposées ici sont tirées d’une présentation sur la protection des intérêts miniers et stratégiques dans les pays fragiles faite lors d’une conférence de l’Institut Mandela le 17 mars 2016[1].

On évoque souvent la protection des populations ou celle des expatriés en Afrique, patient mais il est utile aussi de s’intéresser à la protection des entreprises étrangères car on oublie souvent qu’elles ont des personnels expatriés africains qu’elles doivent aussi protéger- ce qui pose souvent des problèmes pour les évacuations – et bien entendu des personnels locaux. Par ailleurs, si l’on s’intéresse toujours aux grands groupes (Areva, Total, etc.), il existe tout un réseau de PME tenues par des étrangers dans les pays africains. On pense aux Chinois ou aux Libanais, mais j’ai par exemple rencontré à Abidjan un chef d’entreprise marocain qui y vivait depuis les années 1990 et avait dû, lui aussi, s’adapter à la guerre.

sécurité des entreprises en Afrique

Je voudrais insister ici sur 4 idées :

  1. Les entreprises étrangères sont ciblées pour une grande variété de raisons, notamment leur richesse – supposée ou réelle (ressource) – mais aussi leur importance stratégique ou simplement leur comportement local.
  2. Mais il ne faut jamais oublier que ce ne sont que des cibles parmi d’autre aux yeux des groupes armés qui choisiront – ou non- de les attaquer en fonction de leurs intérêts et des arrangements locaux.
  3. Les protéger est toujours très difficile et requiert toute une gamme de mesures (cf. infra).
  4. Au final, pour tout chef d’entreprise, choisir de s’implanter ou de rester dans un Etat faible est une question de calcul des bénéfices au regard des risques mais aussi, on l’oublie souvent, le produit d’un héritage historique et de la culture de l’entreprise.

Pourquoi cibler les entreprises étrangères ? Trois motivations principales

  1. Pour les punir d’un comportement local jugé inadéquat : un responsable d’une compagnie de sécurité privée m’avait expliqué qu’une entreprise de caoutchouc en Afrique avait fait appel à ses services car ils avaient subi des attaques et dû fermer l’exploitation. Suite à cela, la compagnie a remplacé la collecte mécanique par la collecte manuelle pour recruter le plus possible de travailleurs locaux et a mis en place des mesures d’apaisement entre l’entreprise et la communauté locale (projets de développement par exemple), ce qui a permis de réduire le nombre d’attaques. On pense aussi à certaines compagnies pétrolières, minières, ou agricoles dont les pratiques ont des conséquences négatives (pour l’environnement par exemple) provoquant la colère de la population locale et qui peut se traduire par des violences. Les entreprises sont alors contraintes de redistribuer localement les bénéfices et éviter ainsi des attaques contre leurs installations.
  1. Pour collecter des ressources : on retrouve ici une logique classique de pillage, que l’on a vue en Sierra Leone, en Côte d’Ivoire ou en RCA. Les groupes armés prennent le contrôle d’activités d’exploitation de ressources minières ou forestières tenues par des entreprises internationales afin de s’en approprier les ressources et ainsi financer leur guerre (hommes et armements notamment). Les ressources restent un moyen pour faire la guerre, mais peuvent aussi se transformer en objectif (économie de guerre) dans une logique de prédation.
  1. Pour obtenir un effet stratégique : on pense aux prises d’otages ou aux attaques contre des complexes gaziers ou hôteliers, comme à Grand Bassam récemment. Des attaques contre des entreprises peuvent être justifiées par des objectifs tactiques ou stratégiques d’un groupe armé. Ainsi, pour citer un cas moins connu, le Revolutionary United Front (RUF) en Sierra Leone avait attaqué une entreprise italienne qui reconstruisait la route entre la capitale et la deuxième ville du pays. Il s’agissait bien là d’empêcher l’accès à l’Est du pays aux forces armées sierra léonaises, ou tout au moins, de les ralentir.

Enfin, il faut se rappeler que parfois, une entreprise peut être attaquée sans avoir été ciblée précisément. Elle est alors une forme de victime collatérale d’un conflit au même titre que de nombreux acteurs locaux.

Comment protéger les entreprises étrangères : 3 questions clefs

  1. Qui Protéger ? Hommes, infrastructures ou réputation ?

Protéger c’est prioriser et toujours savoir quelles sont les intérêts essentiels dont l’entreprise ne saurait se passer (son capital humain ? des infrastructures ? son image/réputation ?). Il n’y a pas de réponse unique mais il est essentiel de se poser la question, ce qui n’est pas toujours le cas et pose problème. Parfois, le droit de certains pays impose de protéger les personnels en priorité, ou de respecter les droits des populations locales. Mais le droit ne fournit pas toujours de réponse claire à cette question de la hiérarchisation de ses intérêts. Or, il est essentiel de se rappeler que tous les intérêts ne se protègent pas de la même façon.

Les infrastructures sont plus faciles à protéger que les hommes. Pour ces derniers, il faut non seulement sécuriser les lieux de travail, mais aussi les lieux de vie et surtout les déplacements. Cela exige de vérifier que les infrastructures et lieux de vie ne sont pas dans un quartier peu sûr. Par exemple, UNDSS (l’organisme chargé de la sécurité des Nations Unies), impose une grille de critères à respecter pour que le logement soit agréé et que le personnel onusien concerné puisse toucher son « indemnité logement ». D’autres éléments sont aussi très importants, comme la sécurité des espaces de repas et de détente. Il s’agit aussi de vérifier qui sont les gens avec lesquels le personnel interagit qui pourraient, par exemple, se révéler être des informateurs pour un groupe armé. On ne peut pas mettre des grilles et des barbelés sur les hommes mais on peut envisager de les équiper d’un « trackeur » GPS ou de les doter d’une caméra embarquée.

  1. Anticiper et réagir

Il existe deux impératifs de base pour toute mission de protection : le renseignement et la planification. Le directeur sécurité d’une entreprise m’a expliqué avoir été prévenu quelques jours auparavant d’un attentat, ce qui lui a permis de prendre les mesures de sécurité nécessaires. Par ailleurs, un membre d’une ONG avait créé une relation de confiance avec son chauffeur au Pakistan, et celui-ci lui a dit de ne pas sortir de l’hôtel pendant trois jours. Il lui a obéit et a pu observer les images des émeutes sur son portable pendant qu’il était en sécurité. Concrètement, anticiper implique de mettre en place des systèmes d’alerte précoce, de nourrir un réseau de contacts fiables, etc. Quant à la planification, elle se doit de rester souple et réactive.

Réagir c’est choisir entre une large gamme de décisions allant d’un extrême à l’autre : de l’action rapide, la plupart du temps en évacuant, à l’inaction, dans certains cas particuliers. Une entreprise m’a ainsi expliqué avoir été obligée d’attendre une semaine avant d’évacuer complètement un pays en crise parce qu’elle avait déployé des machines-outils d’une grande valeur et très difficiles à rapatrier. Un noyau de personnel a donc dû rester sur place plus longtemps. Entre les deux extrêmes (évacuer et ne rien faire) on retrouve toute une gamme d’options : changement des règles de sécurité, accroissement de la sécurité privée sur les sites, fermeture de certains sites exposés, mise en retrait/chômage technique du personnel en attendant que ça se calme, etc.

Cela étant, même quand on décide de rester, il est essentiel de négocier. Pour cela, il faut connaître les relais locaux, « puissants » comme « petits ». Pendant la crise à Abidjan en 2011, une Malgache a ainsi négocié la libération d’un membre de sa famille coincé dans un quartier tenu par les Jeunes Patriotes pro-Gbagbo parce qu’elle connaissait la bonne personne capable de négocier avec eux. Toute négociation a cependant des limites, et le Français coincé dans le même bâtiment n’a pas pu, lui, être évacué.

  1. Protection publique ou privée :

On oppose souvent la protection publique par l’armée/les forces de police au gardiennage privé. Souvent, ces distinctions révèlent beaucoup d’idées préconçues. En réalité, sur le terrain, c’est le pragmatisme qui domine. La politique de l’Etat d’accueil joue naturellement un rôle déterminant, par exemple en autorisant (ou pas) le port d’armes aux compagnies de sécurité privée (CSP). Les dispositifs évoluent selon la menace avec souvent, quand l’entreprise en a les moyens, un « mille-feuille » armée/police/gardiennage/CSP.

Il ne faut pas perdre de vue qu’en cas de crise les groupes armés rebelles peuvent parfois apporter aussi une certaine forme de protection contre une forme de vide sécuritaire. Un prêtre jésuite m’a ainsi expliqué que son école en Afrique de l’Ouest ayant été attaquée, il s’est renseigné et « on » lui a expliqué à qui verser une contribution financière pour être protégé (système mafieux classique). Les entreprises sont souvent piégées dans ce système de taxe à la protection.

En conclusion, le marché de la protection est complexe. Des entreprises étrangères sont ciblées pour toute une gamme de raisons et elles ont parfois du mal à se protéger correctement. Elles bricolent avec leurs moyens limités des solutions toutes aussi limitées. Ou elles s’exilent, temporairement au moins.

[1] Pour lire la présentation d’un autre intervenant, ancien ministre centrafricain, cliquer ici.

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