“Writting matters”: deux initiatives américaines pour stimuler la pratique de l’écrit par les militaires

Les militaires français n’écrivent pas assez. Cette assertion est souvent répétée. Elle n’est pas complètement fondée. Ces dernières années, les publications d’auteurs militaires ont été relativement nombreuses.  Le cas de l’intervention au Mali est typique, entre autres, et en se limitant aux seuls les livres, on peut citer: Opération Serval, notes de guerre du général Barrera, Libérez Tombouctou du colonel Gout ou encore La France au Tchad et au Mali du lieutenant-colonel Jordan. On pourra cependant déplorer deux lacunes: d’une part que les ouvrages publiés par des militaires français en activité se limites souvent à des récits d’expériences vécues, d’autre part que très peu sont écrits par des sous-officiers, à l’exception notable du très bon livre du sergent-chef Douady.

Ecrit militaire

En ce qui concerne les blogs, peu sont tenus par des militaires en activité (le général Chauvancy et le colonel Goya, auteurs de deux excellents mil-blogs, ayant quitté les rangs). On peut cependant penser au blog du lieutenant-colonel Jordan qui offre des excellents éléments de tactique, d’histoire militaire ou de réflexion.

Enfin, les prémisses de débats sur des questions militaires qui peuvent apparaître dans certains médias via des articles ou des posts sont très peu suivis. Combien d’articles de la Revue de la Défense Nationale ont fait l’objet de réponses? Quelle doctrine a été débattue publiquement ces dernières années?

On peut bien entendu invoquer le “devoir de réserve” mais comme le rappelait justement le général Chauvancy dans un récent post, ce dernier renvoie plutôt à un “devoir de discrétion” qui concerne principalement les opinions philosophiques, religieuses et politiques. Le texte de loi est le suivant:

« Les opinions ou croyances, notamment philosophiques, religieuses ou politiques, sont libres. Elles ne peuvent cependant être exprimées qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par l’état militaire. Cette règle s’applique à tous les moyens d’expression. (…) les militaires doivent faire preuve de discrétion pour tous les faits, informations ou documents dont ils ont connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions » (Article L4121-2 30 mars 2007 du Code de la Défense)

En dépit de cette tradition de réserve, plusieurs initiatives autour de l’écrit militaire existent en France. Un “Festival international du livre militaire” a lieu tous les ans à Coëtquidan. Les différentes armées soutiennent leurs auteurs lors du Salon du livre de Paris. L’Association des Écrivains Combattants réunit les gens de lettres les plus éminents ayant porté les armes pour la France. Le prix “La plume et l’épée” récompense chaque année un écrivain militaire. Le blog Pensées mili-terre regroupe des contributions de stagiaires du Collège de l’enseignement supérieur de l’armée de Terre (CESAT). Mais, à ma connaissance, en dehors des écoles de formations d’officiers, très peu est fait pour aider et inciter les militaires d’active à s’exprimer publiquement par écrit sur des sujets d’intérêt professionnel.

On le voit donc, le paysage de “l’écrit militaire” français est loin d’être vide et inactif. Mais alors, que faire pour qu’il soit reconnu à sa juste valeur et que son dynamisme soit renforcé? Deux pistes nous viennent d’outre-Atlantique.

Deux initiatives américaines.

Aux États-Unis, où l’expression des militaires est pourtant déjà assez active, deux très intéressantes initiatives cherchent à renforcer la participation écrite des militaires d’active aux débats professionnels.

Military Writers Guild

La première est privée: la Military writers guild. Groupement d’auteurs militaires, cette association à pour objectif de favoriser les réflexions sur le métier des armes grâce à un puissant “écosystème de pairs”. Les membres actifs de l’association, tous des militaires possédant une bonne expérience de l’écrit, s’engagent à s’entraider et à fournir de l’aide aux membres associés. Toutes les ressources humaines de l’association sont mobilisées pour:

  • s’entraider dans le processus d’édition des textes (échanger ou clarifier des idées mais aussi relire les papiers);
  • faciliter la publication en développant les contact auprès des éditeurs, des revues ou  de certains blogs (l’association se veut être un label de qualité);
  • promouvoir la diffusion des publications des membres au travers de leurs blogs personnels, du blog collectif de l’association et des médias sociaux;
  • parrainer de jeunes auteurs en les mettant en lien avec d’autres plus chevronnés et avec des éditeurs.

L’association organise aussi chaque semestre un remise de prix pour distinguer le membre qui s’est le plus investi pour la Guild et celui qui a écrit le meilleur papier.

Army Press

La deuxième initiative vient de l’US Army elle même: la publishing initiative. Cette mesure prend place dans une politique de valorisation de l’écrit pour les cadres de l’Army (officiers comme sous-officiers). Ici, l’idée est de faciliter la publication dans des médias “maison” des auteurs militaires, quelque soit leur grade, afin de leur offrir une occasion d’apporter leurs idées dans les débats professionnels. Pour ce faire, les militaires sont aidés dans le processus de développement et de clarification de leurs idées par des “mentors” mis à disposition par l’Army Press. Sont mises à disposition les publications de l’Army qui vont du livre, via CSI pressaux blogs en passant par des revues reconnues comme la Military Review. Les militaires ne sont pas rémunérés pour ces papiers mais cela constitue sans nul doute un tremplin très intéressant pour d’éventuels futurs écrits et surtout un réservoir de réflexion très riche pour l’institution. Malgré leur caractère institutionnel, ces publications ne cherchent pas à éviter la contradiction, l’idée étant bien d’alimenter le débat.

A la lumière de ces deux initiatives, force est de constater les efforts qui pourrait être fait en France, notamment en matière de mise en réseau des contributeurs et des diffuseurs. De quoi nous donner des idées?

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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