La bataille de Ramadi et ses enjeux pour le génie

Le 27 décembre 2015, l’armée irakienne a annoncé, un peu prématurément, la reprise de Ramadi, ville qui avait été perdue le 17 mai de la même année. Cela représente le plus important revers subit par Daesh. Après seize mois d’une bataille d’attrition dans les campagnes autour de la ville, et une fois celle-ci encerclée en novembre, une guerre de siège a été menée par l’armée irakienne. Cette dernière est parvenue à se saisir au début du mois de décembre d’un vaste quartier de la banlieue sud-ouest de la ville (Tamim) avant d’être véritablement en mesure de lancer l’assaut le 22 décembre.

Les combats qui ont eu lieu pour reprendre la ville seront certainement riches d’enseignements. Mais en attendant de pouvoir les analyser, il apparaît utile de s’intéresser ici au retour au premier plan de deux missions du génie, notamment parce qu’elles ont été, au moins en partie, « mises de côté » par l’armée de Terre française depuis le début des années 2000[1] : le franchissement de coupures humides d’une part, et les opérations de brèchage, c’est-à-dire « le franchissement de vive force d’obstacles battus par les feux d’un ennemi installé en défensive »[2], d’autre part.

Ramadi 2

Carte de Ramadi.

En effet, à Ramadi, en s’appuyant sur un terrain particulièrement favorable, l’EI a mis en œuvre un véritable plan d’obstacles pour défendre la ville. Celui-ci comprenait, entre autres, la destruction de trois ponts sur l’Euphrate, compliquant considérablement l’avancée des unités irakiennes et permettant aux combattants de l’EI de tenir jusqu’à la fin du mois de décembre avec peu d’hommes : entre 600 et 1000 selon les estimations, soit un rapport de force de 1 à 5 environ. Face à ces difficultés pour progresser, l’armée irakienne a notamment dû recourir à la mise en œuvre d’un pont flottant sur un bras de l’Euphrate (canal de Thartar) afin de pouvoir alimenter en hommes et en véhicules l’offensive vers le centre de Ramadi. Le matériel utilisé est un Improvised Ribbon Bridge (IRB), conçu par l’entreprise allemande Eisenwerke Kaiserslautern (EWK) et en dotation depuis 2001 dans l’armée américaine. Il peut être utilisé en bac ou en pont pour des engins jusqu’à une classe 80 pour les véhicules chenillés et une classe 96 pour les véhicules à roues. A la vue des images ci-dessous, sa mise en œuvre peut paraître aisée, mais elle nécessite en fait un savoir-faire pointu que les hommes d’ « Inherent Resolve » se sont attelés à transmettre aux Irakiens ces derniers mois. Le manque de capacités de franchissement était en effet un point d’achoppement majeur pour le progrès des opérations irakiennes.

           

Pour défendre la ville, Daesh a également réalisé de véritables champs d’engins explosifs improvisés (EEI)[3] – par analogie avec les champs de mines – aux abords de Ramadi et en particulier de sa principale route d’accès. Cet usage massif d’EEI constitue un changement de procédé important. Précédemment utilisés essentiellement dans des embuscades ou dans le cadre d’actions de harcèlement, ils ont ici une vocation purement défensive. De plus, l’EI applique bien la règle d’or dans ce domaine en battant de ses feux les obstacles réalisés, souvent grâce à des snipers. Cela, ajouté au nombre d’engins explosifs à traiter, rend difficile l’intervention des équipes EOD (Explosive Ordnance Disposal – déminage) comme c’était d’ailleurs le cas la plupart du temps en Afghanistan. Il faut alors se tourner vers un mode d’action adapté : le brèchage, qui consiste en l’assaut d’une position défensive préparée. C’est ce qu’ont dû faire les Irakiens pour franchir les lignes de Daesh, grâce à l’entraînement et aux matériels fournis par la coalition et en utilisant par exemple des charges explosives.

Ainsi, selon un des porte-paroles de l’opération « Inherent Resolve », une des explications du « retour du succès » de l’armée irakienne serait un changement de l’entraînement des forces armées irakiennes, passé d’un entraînement dominé par la contre-insurrection à un autre tourné vers le combat de haute intensité. Dans ce cadre, les capacités d’appui à la mobilité ont été cruciales pour s’emparer de Ramadi et le seront – sûrement à une plus grande échelle – pour Mossoul.

Alors que ces capacités semblent appelées à jouer un rôle durable dans la guerre au sol contre Daesh, que possède l’armée de Terre française dans ces domaines et de quelle façon pourrait-elle réagir face à une situation tactique similaire ? Certaines situations exigent des moyens de brèchage et de franchissement, et on ne peut que constater leur diminution ces dernières années. Des alliés pourraient être à même de compléter des moyens potentiellement insuffisants, et les obstacles peuvent être parfois contournés d’une manière ou d’une autre – notamment grâce à la manœuvre aéromobile ou aéroportée. Mais comment ferait-on si ces options étaient inaccessibles ?

Dans le domaine du brèchage, les chars AMX-30 DT constituaient l’ossature des « sections de déminage lourd » et le principal moyen dédié. Ces engins permettent de créer une passage de 3,90m de large en faisant passer en tête un char télécommandé équipé de rouleaux qui se charge de la détection des engins explosifs suivi de deux chars équipés de charrues qui eux « nettoient » le passage. Ils ont aujourd’hui été mis sous cocon (représentant le volume d’une section, soit 3 engins)[4].

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AMX-30 B2 DT charrue.

Les capacités de brèchage encore en service sont donc à ce jour : la section de combat du génie avec la mise en œuvre de charges allongées et du Système de Déminage Pyrotechnique pour Mines Anti-Personnel (SDPMAP) ; l’engin blindé du génie valorisé (EBG VAL, 42 exemplaires, le dernier livré en février 2014) mais qui n’a pas la capacité à franchir une zone minée, et surtout le Système de Déminage Pyrotechnique pour Mines Antichars (SDPMAC[5], un ensemble composé du lanceur israélien CARPET monté sur un Engin Blindé du Génie. Se pose également la question des bulldozers lourds blindés, dont l’armée française n’est plus dotée [6], alors que les D9 à cabine blindée et grille anti-charges creuses sont systématiquement utilisés par les armées israélienne ou américaine pour des opérations de brèchage, en milieu urbain en particulier.

Cette situation de déficit capacitaire n’est pas appelée à perdurer puisqu’est programmée, courant 2017, l’arrivée des premiers systèmes de déminage et de dépollution (SDZ, 10 exemplaires devraient être acquis) : des d’engins chenillés téléopérés avec, notamment à l’avant et sur une largeur de 2,2 mètres, des fraises mécaniques tournantes. Les  moyens de brèchage seront ensuite renforcés vers 2024[7] avec l’arrivée du module d’appui au contact (MAC), lui-même constitué de deux engins blindés : l’engin modulaire du génie (EMG), qui devrait disposer d’outils de déminage pyrotechnique et d’ouverture d’itinéraire, et l’engin de déminage et d’appui direct en zone urbaine (DEMAD). Il est primordial que ce programme ne fasse pas les frais d’éventuels arbitrages budgétaires, comme ce fut le cas pour d’autres matériels du génie par le passé – on peut ici penser à l’EGACOD, qui n’a jamais dépassé le stade de projet.

                                  

Dans le domaine du franchissement, enfin, l’armée française conserve trente Engins de Franchissement de l’Avant (EFA) et 12 systèmes de pose rapide de travure (SPRAT – pour le franchissement des coupures de moins de 24m)[8], mais son contrat opérationnel n’impose pas plus de 100m de Ponts Flottants Motorisés (PFM – l’équivalent de l’IRB). Ici, à notre connaissance, pas de programme de remplacement prévu, le PFM donnant satisfaction, mais comme tout micro-parc, il demeure une capacité fragile[9]. L’armée de terre s’est fixée des objectifs d’entraînement dans ce domaine, ils doivent être maintenus.

Au regard des modes opératoires de nos adversaires, de la technicité des savoir-faire requis pour y faire face, comme de la situation capacitaire actuelle, il convient donc d’être vigilant sur le sort et l’adaptation de capacités pouvant s’avérer cruciales pour les futurs combats de l’armée de Terre.

                                   

Annexes:

La section de déminage lourd se composait, selon le GEN 30-220 de :

  • Un groupe de commandement à 1/1/3 ;
  • Un groupe- détecteur à 0/1/5 équipée d’un char AMX- rouleau et d’un VAB de contrôle et de télécommande ;
  • Deux groupes de déminage à 0/1/3 équipés chacun d’un AMX- charrue, -trois TRM 10 000 porteurs d’outils à plateau déposable et leurs remorques, -un camion d’allègement.

Equipements et performances de l’AMX-30 B2 DT :

  • Charrues de déminage de chenilles (RAMTA) largeur traitée:2X1,30m, espace central non traité 1,30m.
  • Système de balisage par jalons (baliseurs PEARSON, 1 jalon tous les 7, 14, 21 m.
    Générateur de champ magnétique (DEMETER).
  • Rouleau de déminage (URDAN) largeur traitée2X1,13m, espace central non traité 1,30m.
    Le système permet d’éliminer la plupart des mines AC posées ou enfouies jusqu’à une profondeur de 0,30m (suivant la nature du sol).
  • Le générateur de champ magnétique traite les mines AC à influence magnétique.
  • La vitesse de déminage est de l’ordre de 5km/h. la largeur totale de la voie déminée par la charrue est de 3,90m (à l’exception de la bande centrale de 1,30m où seules sont traitées les mines à influence magnétique ou à allumeur à bascule).
  • L’efficacité du déminage est fonction de la nature du terrain et du type de mines rencontrées.

Source:http://www.chars-francais.net/2015/index.php/10-archives/de-1990-nos-jours/790-2002-amx-30-b2-dt

Notes :

[1] Pour des éléments sur le brèchage côté américain et côté soviétique pendant la guerre froide : http://www.dtic.mil/dtic/tr/fulltext/u2/a221445.pdf

[2] GEN 30.220 Manuel d’emploi relatif aux opérations de bréchage, armée de Terre, 2000.

[3] On peut d’ailleurs se demander si le terme « improvisé » convient toujours tant leur production a été rationalisée par Daesh.

[4] La guerre du Golfe avait entraîné l’achat de 9 AMX 30 DT.

[5] Le SDPMAC devait normalement agir en amont de l’AMX-30 DT.

[6] L’armée de Terre a eu 4 D9 DT en dotation. Cet équipement télé-opéré a été retiré du service dans les années 2000.

[7] Il est prévu que les EBG VAL et SDPMAC soient retirés du service à cette date.

[8] L’armée de Terre dispose en nombre du moyen léger de franchissement (MLF) mais sa classe est limitée (MLC 20).

[9] Les micro-parcs posent en particulier des difficultés dans le domaine du soutien.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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