Le PYD est-il un allié de choix pour la coalition internationale en Syrie ?

La question la question des alliés au sol de la coalition internationale en Syrie et de l’aide opérationnelle que celle-ci est susceptible de leur apporter  est particulièrement complexe. Les déboires du programme américain d’entraînement d’une force rebelle syrienne en sont une bonne illustration. Dans ce contexte, les Kurdes syriens apparaissent aux yeux de certains comme des acteurs « miracles » du conflit. Musulmans sans être radicaux, ils sont de plus efficaces dans leur combat contre Daesh. Mais là encore, la situation n’est pas si simple.

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Efficacité militaire séduisante.

Même avant le début de la crise syrienne, les combattants kurdes bénéficiaient en Occident d’une perception très favorable de leur efficacité militaire. Celle-ci s’est construite autour de leur longue histoire guerrière, dont les YPG (Yekîneyên Prarastina Gel-Unités de Protection du Peuple), bras armé du principal parti kurde syrien (PYD), sont les héritiers.

Le rôle des Kurdes dans la guerre civile syrienne a confirmé cette importance. Avec des effectifs généralement estimés entre 30 000 et 50 000 combattants, les YPG font la preuve de leur efficacité militaire sur le terrain depuis l’été 2013. D’abord au cours de combats contre divers groupes djihadistes puis, à partir de l’été 2014, face à Daesh. La bataille de Sinjar (en Irak, mais à proximité de la frontière syrienne) est un pivot quant à la perception de l’efficacité des combattants YPG, notamment en comparaison des Peshmergas – forces armées du Kurdistan irakien – qui se montrent incapables (ou velléitaires) de protéger les Yezidis qui subissent les attaques de Daesh. Le Président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, doit se résoudre à faire appel au PYD dont les unités parviennent à prendre position sur le mont Sinjar le 14 août 2014. A ce moment là, les Kurdes syriens sont les seuls à arrêter Daesh qui fait encore figure d’adversaire invincible.

La bataille de Kobané, en Syrie, vient ensuite renforcer cette nouvelle renommée des YPG. Elle est un facteur clé pour le déclenchement des frappes de la Coalition, le 23 septembre 2014. Le 26 janvier 2015, les YPG reprennent finalement le contrôle de la ville. C’est le début d’une dynamique qui se poursuit aujourd’hui, symbolisée notamment par la prise de Tal Abyad en juin 2015 ou encore celle du barrage de Ticherine le long de l’Euphrate en décembre dernier. Ainsi, du 1er janvier au 14 décembre 2015 les Kurdes syriens auraient augmenté le territoire qu’ils contrôlent de 186% pour atteindre 15 800 km2. Dans le même temps l’EI aurait perdu 14 % de son territoire.

Alignement stratégique et politique impossible.

Officiellement, le PYD dénie tout lien organique avec le PKK- organisation kurde de Turquie toujours classée terroriste par les États-Unis et l’Union Européenne – cependant leur interconnexion est ancienne et réelle. Entre 1979 et 1998, il existait une alliance de fait entre le PKK et le régime d’Assad père (rival historique d’Ankara) et, en 2003, à la  création du PYD, le PKK réactive ses réseaux en Syrie et réincarne en fait sa branche syrienne[1]. En 2007, 20% des troupes du PKK stationnées dans les monts Quandil étaient d’origine syrienne.  Des portraits d’Ocalan sont affichés partout dans les zones contrôlées par le PYD. Le parti appartient à l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK – Koma Ciwakên Kürdistan), qui réunit les différents mouvements affiliés au PKK. Une partie de l’encadrement militaire et politique des YPG vient du PKK, ce qui permet d’ailleurs en partie de comprendre l’efficacité militaire des YPG qui bénéficient ainsi d’années d’expérience de lutte contre l’armée turque. Ces liens expliquent que le PYD, à l’inverse des Peshmergas, ait reçu peu de livraisons d’armes de la part des pays occidentaux, membres de l’OTAN, au même titre que la Turquie.

Le PYD est aussi accusé par certains de détruire systématiquement les centres communautaires non-kurdes (turkmènes par exemple) et de déplacements forcés de population. Dans ces zones où l’information passe difficilement, il est complexe de démêler le vrai du faux.  Le PYD ne cherche pas ouvertement la « kurdification » des territoires qu’il contrôle mais il semble bien qu’il refuse toute opposition politique et peut avoir des pratiques autoritaires. De plus, il ne faut pas perdre de vue que le PYD ne représente pas la totalité des Kurdes syriens.  La population des zones contrôlées n’est pas homogène. Le service militaire instauré par le PYD depuis juillet 2014 et l’endoctrinement politique obligatoire qui l’accompagne sont mal vécus par une part non négligeable des acteurs locaux.

Efficacité à court terme, risques à long terme.

L’utilisation de proxies pour mener une guerre n’est pas sans risques. Se pose d’abord une  question éthique et juridique : comment s’assurer que les irréguliers que l’on soutient respecteront le droit des conflits armés ?

Ensuite, la logique qui sous-tend ce procédé – « l’ennemi de mon ennemi et mon ami » -fonctionne tant bien que mal dans un contexte stratégique relativement simple ne comportant qu’un seul ennemi. La situation en Syrie est bien différente, ne serait-ce qu’en considérant le cas de la Turquie vis-à-vis des Kurdes ou même le fait que les Kurdes sont loin d’être tous alliés entre eux.  Qui soutiendrions nous si des combats venaient à éclater entre le PYD et les Peshmergas ?

Enfin, l’aide apportée au PYD dans sa lutte contre Daesh entretient les séparatismes en Syrie. Il sera très difficile d’envisager un retour des territoires du Rojava (terme employé par les Kurdes syriens pour désigner les territoires qu’ils contrôlent) dans un giron « national », le PYD ne pourra pas être écarté de tout accord sur l’avenir de la Syrie. Il n’est par ailleurs pas certain que les populations arabes et turkmènes des territoires contrôlés par le PYD s’accommodent sur le long terme d’une domination kurde. D’ailleurs, les efforts américains pour créer une coalition arabo-kurde, les Syrian Democratic Forces, dans le but de libérer Raqqa se heurtent aux rivalités entre les deux populations.

Conclusion

L’efficacité des combattants du PYD a séduit les décideurs politiques de pays qui ne souhaitent pas s’engager massivement au sol. Mais ces forces ne fourniront pas de remède miracle à la crise syrienne. Le PYD constituera difficilement une solution politique au futur de la Syrie acceptable pour les pays de la Coalition. Ainsi, ce soutien est bien un outil de court terme qui pourrait poser bien des problèmes à long terme.

[1] Michael M. Gunter, Out of nowhere. The Kurds of Syria in peace and war, Hurst and Company, 2014, p.40.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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2 Responses to Le PYD est-il un allié de choix pour la coalition internationale en Syrie ?

  1. Gravier says:

    Merci pour cette exposition claire et efficace des faits et des problématiques concernant le PYD et les combattants kurdes. J’apprécie d’autant plus la clarification des leurs liens avec le PKK et l’examen prospectif sur les rapports aux peshmergas et sur le traitement de la question kurde dans les négociations de paix. Enfin votre chiffre sur l’extension territoriale kurde et leurs méthodes de contrôle étaient particulièrement bienvenus.

    Bien à vous.

    [Reply]

    Rémy Hémez répond/replies:

    Merci à vous de m’avoir lu avec attention.

    [Reply]

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