Retour sur le STRATCOM Deterrence Symposium 2015

J’ai eu cette année la chance d’être invité à la conférence annuelle du Strategic Command, le commandement américain en charge de planifier l’emploi et d’intégrer les capacités stratégiques des Etats-Unis (forces nucléaires, DAMB, moyens C4ISR spatiaux, guerre cybernétique, frappe stratégique conventionnelle…). Chaque année, le STRATCOM Deterrence Symposium réunit la très vaste communauté de la dissuasion américaine, avec quelques représentants d’autres pays-britanniques et canadiens notamment. L’événement combine à mon sens plusieurs particularités qui en font la valeur: (1) il aborde les questions de dissuasion de manière très large – très américaine, dira t-on – et n’hésite pas à donner la parole à des experts sceptiques face aux choix de l’administration ; (2) il mêle praticiens civils et militaires de la dissuasion, think-tankers et universitaires (chose qu’on aurait du mal à faire en France, car les universitaires français se sont massivement désintéressés du sujet) ; (3) il est public, et son contenu (interventions et débats) est totalement accessible en ligne à partir du compte Youtube du STRATCOM.

Cette année, le programme était très fourni, avec 7 sessions et 3 keynote speeches. Les sept sessions ont porté sur les thématiques suivantes (cliquez sur les liens pour voir les vidéos):

  1. What are the deterrence, assurance and stability implications of ongoing regional crises (e.g., Ukraine, South China Sea, and East China Sea)?
  2. What are the deterrence and assurance implications of Russia re-embracing their nuclear capabilities?
  3. New Thinking on Deterrence – Project on Nuclear Issues
  4. Nuclear modernization in today’s environment?
  5. Does the concept of extended deterrence apply in space and cyberspace?
  6. Are there more effective ways to achieve deterrence, assurance and stability objectives?
  7. Should nations pursue capabilities that negate potential adversary deterrent capabilities?

Je ne vais pas revenir sur tout le contenu du symposium, c’était extrêmement riche, et je vous invite à réécouter les débats en cliquant sur les liens ci-dessus (d’autant qu’évidemment, la communication autour de la mise en ligne de ces conférences est tellement faible qu’elles n’ont pour l’heure été vues que quelques dizaines de fois). J’ai toutefois rassemblé quelques idées ayant été exprimées et me semblent intéressantes :

Sur la dissuasion :

  • L’un des axes prioritaires pour les Etats-Unis est de trouver un moyen de dissuader un adversaire de conduire une frappe nucléaire de “désescalade”, comme discuté dans le débat militaire russe depuis quelques années déjà. Pour ce faire, ils doivent le convaincre que la retenue est la meilleure option et fournir des voies de désescalade en parallèle aux menaces d’escalade, ou immédiatement après l’escalade américaine. Il est marquant de voir à quel point on retourne sur des thématiques très “guerre froide”, comme la recherche de théories de la victoire ou du contrôle de l’escalade, mais appliquées désormais dans des situations de gestion de la dissuasion élargie dans des crises régionales. Cela s’accompagne d’une réflexion renouvelée sur le besoin de capacités contre-forces, nucléaires comme conventionnelles.
  • Il est toujours moins onéreux – en vies comme en crédits budgétaires – de dissuader les adversaires que de les défaire en opération.
  • Dans la presse nationale, le ratio d’articles critiquant ou soutenant la modernisation des forces nucléaires américaines – qui va avoir un coût exorbitant – est de 4:1 en faveur des critiques. Ces dernières sont rarement idéologiques, mais de plus en plus axées sur des arguments budgétaires, en visant certains pans spécifiques de la modernisation (notamment le nouveau missile de croisière de l’USAF, le LRSO).

Sur la Russie :

  • Les développements les plus préoccupants sont moins la modernisation des armes stratégiques russes (qui auraient dû être remplacées bien plus tôt) que la mise en avant et la modernisation des armes nucléaires dites “tactiques” ou “non stratégiques” (choisissez le terme le moins inapproprié), et le discours russe, qui a fait des allusions aux armes nucléaires depuis le début de la crise en Ukraine, voire des menaces directes à l’encontre de pays européens (Danemark et Finlande, notamment). Un nombre croissant d’experts considèrent que ces menaces ne sont plus seulement un rappel par la Russie de son statut de grande puissance, mais aussi un glissement vers des stratégies de coercition adossées à l’arme nucléaire – un autre nom pour le phénomène de sanctuarisation agressive.
  • Pour évaluer la crédibilité de la dissuasion face à la Russie, il importe de ne pas seulement se focaliser sur les équilibres des forces globaux, mais aussi locaux. La crédibilité de la dissuasion de l’OTAN devient ainsi de plus en plus liée à la capacité à casser des stratégies d’interdiction et de déni d’accès dans l’hypothèse où des alliés orientaux seraient déstabilisés, voire attaqués.

J’en profite enfin pour inclure ici deux des trois allocutions, celles de Brad Roberts et de Frank Miller, dont il me semble important d’entendre les arguments.

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About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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