THAAD en Corée du Sud 2/2: les termes politiques du débat

Nous l’avons vu, le THAAD répond à un besoin capacitaire. Mais, en Corée du Sud, la problématique du déploiement d’une batterie de ce système dépasse largement cet aspect et provoque depuis plusieurs années un débat public important[1]. Cela s’explique par des divergences de perception, la volonté d’équilibre avec la Chine et le débat politique intérieur.

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Manifestation anti-Thaad Source: http://english.yonhapnews.co.kr/national/2015/04/09/16/0301000000AEN20150409003251315F.html

Le jeu des perceptions

Entre les États-Unis et la Corée du Sud, il y a une différence d’appréciation des menaces militaires principales posées par la Corée du Nord (RPDC) et cela explique en partie les hésitations autour du déploiement d’une batterie THAAD.

Les États-Unis mettent d’abord l’accent sur les missiles nord-coréens. En effet, ils pourraient toucher des bases américaines en Corée (et ainsi améliorer la protection des 28 000 soldats américains déployés), mais aussi au Japon ou à Guam. Washington cherche aussi à protéger le principal port d’arrivée de renforts en cas de crise majeure: Pusan. Même, certains vecteurs de la RPDC seraient capables d’atteindre des zones du territoire continental américain, comme l’Alaska. De plus, pour les États-Unis, la défense anti-missiles balistiques (DAMB), aux côtés, entre autres, de la composante nucléaire et de capacités de frappes conventionnelles, fait partie d’une approche globale pour renforcer l’architecture régionale de dissuasion. Ainsi, disposer d’une batterie THAAD en Corée, permettrait d’accroître la valeur stratégique de la DAMB face à la Corée du Nord.  Cela explique que les Américains ont plusieurs fois marqué leur volonté de concrétiser ce déploiement sur la péninsule, ce qui sera possible à l’horizon 2019. En effet, le nombre de batteries THAAD disponibles n’actuellement n’est que de 4 (dont une déployée à Guam depuis 2014). Ce délai laisse par ailleurs du temps avant qu’une décision doive être prise.

De son côté, et comme nous l’avons vu dans le post précèdent, Séoul, sans remettre en question la menace que font peser les missiles nord-coréens sur sa sécurité, est aussi très préoccupée par l’artillerie. Pour la Corée du Sud, les missiles balistiques ne représentent qu’une petite partie de la menace de tirs indirects et le déploiement d’une batterie THAAD ne résoudrait nullement la menace existentielle que font peser sur Séoul les obus d’artillerie et les roquettes de tous calibres. Cela pourrait ainsi expliquer pourquoi Séoul ne souhaite pas bousculer les équilibres régionaux, et en particulier sa relation avec la Chine sur ce sujet.

Le THAAD au cœur de l’équilibre stratégique régional ?

Mais le fait d’accueillir ou non une batterie THAAD est un choix qui dépasse ces considérations bilatérales et concerne aussi les relations de Séoul avec la Chine et le Japon.

La Chine estime en effet que la défense anti-missile américaine remet en cause la stabilité stratégique régionale. La mise en place d’une batterie THAAD en Corée du Sud est vue par Pékin, qui a d’ailleurs protesté à plusieurs reprises, comme une provocation.  La Chine estime que ce système fait partie d’une volonté américaine de remettre en cause la crédibilité de sa force stratégique. En effet, le radar AN/TPY-2 associé au THAAD, peut détecter des cibles à plus de 1000 km et donc observer le territoire chinois. La batterie THAAD serait en outre intégrée au BMD (Ballistic Missile Defense) américain, même si les États-Unis insistent sur le fait que le THAAD n’est en aucune mesure capable d’intercepter les ICBM chinois et donc de remettre en question la dissuasion entre les deux pays. La Chine souhaite aussi éviter toute évolution du statu quo sur la péninsule et craint les réactions nord-coréennes en  cas de déploiement du THAAD.

Radar THAAD

Radar AN/TPY-2

Par ailleurs, pour Séoul, voir le THAAD déployé sur son sol, poserait nécessairement -puisque le THAAD serait certainement intégré au BMD americano-japonais – la question de la chaîne de commandement et du partage de renseignement entre le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis. Or, ce sujet est extrêmement délicat pour la classe politique sud-coréenne étant donnée la très grande sensibilité de son opinion publique concernant tout rapprochement dans le domaine de la défense avec le Tokyo.

Ancré dans le débat public.

Au niveau national, la question du déploiement d’une batterie THAAD fait l’objet de discussions récurrentes, même si, pour le moment, le débat est plus médiatique que politique.

 Certains leaders politiques et d’opinion appellent à une décision rapide du gouvernement  et dénoncent un pouvoir qui semble bloqué par sa recherche d’équilibre entre la Chine et les États-Unis. D’autres estiment que le déploiement du THAAD doit se faire pour renforcer l’alliance avec les États-Unis. C’est le cas de certains politiciens du parti conservateur Saenuri, un des deux principaux partis de gouvernement depuis les années 1990. Enfin, les opposants à ce déploiement mettent en avant son coût diplomatique et financier. Le gouvernement sud-coréen, quant à lui, met pour l’instant en œuvre une « ambiguïté stratégique » qui repose sur la règle suivante : « pas de demande, pas de discussions et pas de décision »,  ce qui ne l’empêche pas de conduire une « revue stratégique » du problème.

Même si le gouvernement n’a jamais abordé cette question, certains estiment que les Américains profiteraient du déploiement de ce système pour poser à nouveau la question du partage du coût de la présence militaire américaine sur la péninsule. Pour le moment, les Sud-coréens y participent à hauteur de 800 millions de dollars par an. Or, le coût unitaire d’une batterie THAAD (six lanceurs, 48 missiles et un radar) serait d’environ 2 milliards de dollars et il est effectivement crédible que les Américains cherchent à obtenir plus de fonds de Séoul en cas de déploiement.

La population, elle, soutiendrait majoritairement le déploiement du THAAD. Un sondage de février 2015 donnait 55,8% de la population en sa faveur. Mais elle reste divisée et cela est symptomatique d’une volonté de ne pas apparaître trop lié aux États-Unis qui traverse une partie de la classe politique (de gauche) et de la population sud-coréenne, comme d’une croyance, largement discutable, que la RPDC n’utilisera jamais ses missiles, en particulier nucléaires, contre les « frères » du Sud

Une décision difficile pour le gouvernement actuel.

Dans ce débat, le politique et la diplomatie ont pris le dessus sur le capacitaire. Quoiqu’il en soit, cette question n’est pas de nature à remettre en cause l’alliance militaire entre la Corée du Sud et les États-Unis. Face à ce contexte difficile et malgré l’intérêt affiché pour le déploiement d’une batterie sur la Péninsule, les officiels américains affirment ne pas avoir arrêté de position, ne pas en discuter avec le gouvernement sud-coréen et insistent sur l’aspect strictement défensif du THAAD.

Le déploiement d’une batterie THAAD ne pourra visiblement pas se faire sous le gouvernement actuel qui a vu son action dans le domaine de la défense décrédibilisée par les déboires du programme KF-X et le « scandale » lié à la rencontre des ministres de la défense japonais et sud-coréens. Cependant, les provocations récurrentes de Pyongyang dans le domaine balistique laissent à penser que le THAAD a de bonnes chances d’être déployé en Corée du Sud à moyen terme.

[1]. Pour en avoir une idée :http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20151005000739

http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20150612000852

http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20150521001013

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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