THAAD en Corée du Sud 1/2: quel besoin?

Missile Defense Agency FTO-01 Flight TestDepuis plusieurs années, de très importants débats ont lieu en Corée du Sud autour de l’opportunité, ou non, d’avoir une batterie THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) américaine déployée sur la péninsule. Ce système d’armes est un des composants de la défense anti-missiles balistiques (DAMB) américaine et est conçu pour intercepter – jusqu’à une distance de 200 km et à une altitude comprise entre 40 et 150 km – les missiles de portées courte, moyenne et intermédiaire en phase terminale.

Nous allons tenter d’expliquer les divers enjeux de ce débat complexe, en commençant par les aspects capacitaires, avant de nous intéresser dans un second post à la dimension politico-stratégique.

La menace balistique en Corée du Sud.

La menace balistique à laquelle fait face la Corée du Sud est considérable. La République Populaire et Démocratique de Corée (RPDC) déploie environ 700 missiles de courte-portée SCUD-B et Hwasong (300-600 km), 200 missiles Nodong-A de moyenne portée (1300 km) et une dizaine de missiles de portée intermédiaire (2000-4000 km) (l’état opérationel des KN-08 est très débattu). Les missiles intercontinentaux ne sont pas une menace directe pour Séoul. La menace balistique à laquelle fait face Séoul est particulière, de par de la proximité des sites de tir des missiles par rapport à Séoul, les temps de vol seraient très courts et leur trajectoire trop basse exclurait l’emploi de vecteurs exo-atmosphériques (de type GBI américain) pour les intercepter. Surtout, la menace balistique n’est qu’une partie de l’arsenal de la RPDC apte à frapper le Sud, qui est ainsi exposé à une combinaison de missiles balistiques et de croisière, de roquettes et d’obus d’artillerie. Pyongyang serait ainsi capable de tirer près de 500 000 obus d’artillerie sur la capitale sud-coréenne pendant la première heure d’un conflit.

En outre, le caractère nucléaire de la menace fait de moins en moins débat. Pyongyang a réalisé trois essais nucléaires et le dernier (2013) a apparemment été un succès. La possibilité pour la RPDC de miniaturiser ses têtes nucléaires demeure très débattue, cependant les déclarations, y compris de hauts responsables militaires, affirmant qu’elle en est capable se multiplient, et si le couple balistico-nucléaire n’est pas opérationnel à ce jour, il apparaît probable qu’il le sera dans un horizon peu éloigné. Quoiqu’il en soit, la RPDC possède d’ores et déjà une capacité de « représailles assurées » liée à l’ensemble de son arsenal – armes nucléaires, chimiques, biologiques et même conventionnelles.

KN-08 défilant en 2012 ou 2013. Certains experts estiment que c'est une maquette du missile.

KN-08 défilant en 2012 ou 2013. Certains experts estiment que c’est une maquette du missile.

Les moyens défensifs à disposition de la Corée du Sud.

Pour répondre à cette menace la Corée du Sud dispose déjà de capacités antimissiles, auxquelles s’ajoutent des programmes d’armement et d’acquisition en cours.

En 2006, Séoul a fait le choix, éminemment politique, de développer son propre système de défense anti-missiles : le KAMD (Korea Air and Missile Defense System) et de ne pas intégrer celui proposé par les États-Unis, à la différence du Japon (qui en a co-développé une partie). Le KAMD, qui devrait toutefois être interopérable avec les systèmes américains, se focalise sur une capacité anti-balistique couche basse. L’architecture de ce système est actuellement incomplète mais se fonde d’ores et déjà :

–          Sur un système de commandement interarmées : le Korean Joint Command and Control System (KJCCS) ;

–          Dans le domaine de la détection, sur deux radars Green Pine (capacité de détection 800km) israéliens et sur ceux des trois destroyers KDX-III AEGIS (radar SPY-1D). Le KAMD reste dépendant des satellites d’alerte avancée américains ;

–          En ce qui concerne l’interception, sur des Patriot PAC-2 GEM-T et PAC-3 (batteries américaines présentes depuis 2003 et dont Séoul a passé commande en avril 2015) prévus pour des interceptions à une altitude inférieure à 40 km. Ces moyens sont répartis sur huit sites.

Architecture prévue pour le KAMD. Source: Korea Herald

Architecture prévue pour le KAMD.
Source: Korea Herald traduction de l’auteur

A l’avenir, Séoul cherche à développer localement le Cheolmae 4-H/L-SAM (qui ne devrait pas entrer en production avant 2023), un missile capable d’intercepter des cibles à une altitude de 50-60 km. De plus, le pays devrait mettre en chantier trois destroyers AEGIS KDX-III supplémentaires et les équiper avec des missiles SM-6 qui ont une capacité anti-balistique et anti-missiles de croisière.

Le THAAD, quelle valeur ajoutée ?

Ainsi, la Corée du Sud prévoit à ce jour de ne disposer que d’intercepteurs basse altitude, ce qui, pour certains, semble suffisant face au contexte très particulier de la menace missiles sur la Péninsule. En effet, ses dimensions réduites (380 km du nord au Sud et 260 km d’est en ouest) et la proximité de la RPDC (aucun point de la Corée du Sud continentale ne soit à plus de 380 km de la frontière) limitent les missiles qui peuvent être utilisés, pour la défense plus encore que pour l’attaque. Malgré sa superficie réduite, la protection de l’ensemble du territoire n’a rien d’aisé : ainsi, les intercepteurs basse couche prévus ne protègent que des zones peu étendues (défense de point). A l’inverse, les missiles SM-3 des destroyers AEGIS américains seraient inefficaces pour protéger la péninsule car ils ont une altitude minimum d’interception de 100 km et que la plupart du territoire coréen peut-être touché par des SCUD ayant 300 km de portée qui n’atteignent jamais cette altitude.

Les 72 intercepteurs par batterie du THAAD, ainsi que la portée de son radar (plus de 1000 km), lui permettent d’offrir à Séoul une véritable capacité de défense de zone. Ainsi, deux ou trois batteries THAAD pourraient couvrir tout le pays. De plus, il est toujours préférable, dans le domaine de la défense anti-missiles, d’avoir plusieurs systèmes fournissant des capacités complémentaires (portée et altitude d’interception, types de radars, etc.) afin que chacun puisse palier les vulnérabilités de l’autre. Le THAAD participerait alors à cette nécessaire redondance des moyens.

Surtout, par rapport aux autres systèmes déployés, THAAD offrirait une capacité unique face aux missiles tirés avec une trajectoire sur-énergétique plongeante (en cloche) qui, passant peu de temps à basse altitude et étant plus rapides en phase terminale, sont plus difficiles à intercepter. La RPDC a d’ailleurs expérimenté ce type de trajectoire lors de ses essais de Nodong en mars 2014.

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Source : http://www.nknews.org/2014/07/deploying-thaad-on-the-korean-peninsula/

Le THAAD, grâce à son altitude d’interception plus élevée, et donc à son aptitude à protéger de larges zones, répondrait à un besoin capacitaire pour la Corée du Sud et serait complémentaire des moyens déjà en place. Ceci est d’autant plus vrai que le développement du L-SAM risque d’être très complexe et que l’incertitude demeure sur la faisabilité de ce programme qui, par ailleurs, aura une altitude d’interception et une portée inférieures à celles du THAAD, capacité anti-missile démontrée et d’ores et déjà disponible.

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About Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre, Rémy Hémez est chercheur au sein du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Détaché par son ministère auprès de l’Ifri, il apporte une expérience opérationnelle aux différentes études relatives aux engagements militaires contemporains ainsi qu’à l’adaptation de l’outil de défense français. Saint-Cyrien, il est breveté de l'Ecole de Guerre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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