Pour une Army d’un million d’hommes

Michael E. O’Hanlon, The Future of Land Warfare, Brookings, 2015.

 cover O Hanlon

Le titre de cet ouvrage est trompeur : il n’aborde pas le futur du combat terrestre, au sens de sa « physionomie »-la façon dont il sera mené-mais s’intéresse plutôt à l’évolution de son environnement. Michael O’Hanlon, directeur de recherche sur les questions de défense à la Brookings Institution nous propose en fait un « Livre blanc » des forces terrestres américaines, écrit dans la perspective des débats autour de la prochaine élection présidentielle et pour répondre aux volontés récurrentes de diminution, parfois drastique, des effectifs de l’Army  (à leur plus bas historique depuis la fin de Seconde Guerre mondiale).

La démarche suivie par l’auteur consiste à étudier le contexte stratégique, puis à déterminer les endroits où les conflits seront les plus plausibles, à imaginer ensuite des scénarios de conflits dans ces zones et, enfin à en tirer des conclusions pour le format futur des forces terrestres américaines.

Le contexte stratégique

L’auteur part du postulat que le leadership et l’engagement américain sont une bonne chose et qu’ils doivent continuer. Il note aussi que la pensée stratégique américaine s’est très largement détournée de la question du combat terrestre et que cela provient, en grande partie, des frustrations liées aux guerres d’Irak et d’Afghanistan. Pourtant, la guerre terrestre a un bel avenir. Pour l’auteur, les progrès technologiques vont accroître l’importance de domaines dans lesquels les Etats-Unis sont déjà leaders (précision, renseignement, etc.) mais changeront finalement peu la nature du combat d’infanterie. Le combat terrestre vit une évolution mais pas une révolution. O’Hanlon met aussi en lumière une tension historique concernant le format de l’Army : entre le modèle du milicien/garde national qui ne prend les armes que face à une menace imminente et une armée professionnelle permanente et nombreuse, format qui domine depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale.

Les conflits possibles

L’examen des conflits majeurs les plus plausibles dans les décennies à venir suit une logique visant à croiser les causes éventuelles (rivalité interétatique, désordre civil, ressources hydrocarbures, nucléaire, etc.) et les différentes régions du monde. Le résultat est résumé dans le tableau suivant qui reproduit celui se trouvant en page 78 du livre :

Tableau-O-hanlon-ConvertImage[Vous pouvez cliquer sur le tableau pour l’agrandir]

Au niveau global, la conclusion de l’auteur est la suivante : le monde ne sera certainement pas plus violent ou dangereux, mais il n’y a pas d’indices non plus d’un monde plus harmonieux à venir.

Les scénarios de conflits

L’ouvrage propose ensuite une série de scenarios parmi ceux jugés les plus contraignants pour les forces terrestres (Corée, Iran, Pakistan, Mer de Chine du Sud, etc.). Faute de place, nous nous contenterons ici d’aborder une action majeure russe contre les Etats baltes. O’Hanlon estime que les Russes seraient capables de déployer 300 000 hommes, dont les trois quarts ou les quatre cinquièmes seraient des troupes terrestres. L’OTAN y répondrait par l’envoi de 150 000 hommes, dont les deux tiers seulement de forces terrestres.

Pour évaluer le résultat d’une telle confrontation, deux variantes sont possibles: une « optimiste » et une « pessimiste », l’auteur utilise une version simplifiée de la formule de Dupuy connue sous le nom de Quantified Judgment Model (QJM).  Cette évaluation se fait en deux étapes : une estimation de la puissance militaire puis des  pertes journalières.

1. Estimation de la puissance militaire:

Explication de la formule :

Volume de force x Coefficient de qualité des troupes (équipements, entraînements, etc. x Facteur de situation (surprise, terrain, météo, etc.)

Cas optimiste (l’OTAN a pu se préparer et a gardé un net avantage technologique)

Russie = 300 000 x 1 x 1= 300 000

USA/Etats Baltes/OTAN= 100 000 x 2 x 1,25=250 000

Cas pessimiste (l’OTAN est surprise et les Russes ont rattrapé leur retard technologique):

Russie = 300 000 x 1 x 1 = 300 000

USA/Etats Baltes/OTAN = 100 000 x 1,5 x 0,75 = 112 500.

2. Estimation d’un taux de pertes quotidien :

Explication de la formule :

Coefficient d’intensité des combats x Coefficient de qualité des troupes (équipements, entraînements, etc.) x Facteur de situation (surprise, terrain, météo, etc.)

Cas optimiste:

USA/Etats Baltes/OTAN = 0,01 x 100 000 x (300 000/250 000) = 1 200

Russie = 0,01 x 300 000 x (250 000/300 000) = 2 500

Cas pessimiste:

USA/Etats Baltes/OTAN = 0,01 x 100 000 x (300 000/112 500) = 2 666

Russie = 0,01 x 300 000 x (112 500/300 000) = 1 125

Ce chiffre de 150 000 hommes est valable pour une « défense active », en revanche, dans le cas d’une contre-attaque de l’OTAN, 300 000 hommes minimum seraient nécessaires, dont 250 000 américains et 150 000 de l’Army.

Quel format pour l’Army ?                                                                             

L’auteur rappelle d’abord que, dans les années à venir, l’US Army conduira probablement plus de missions de basse intensité que des interventions dans le cadre de troubles régionaux majeurs, mais qu’elle doit néanmoins être prête à (la seconde éventualité) dans un objectif de dissuasion conventionnelle au profit de la sécurité globale.

L’Army est jusqu’ici taillée pour pouvoir mener deux guerres régionales qui se succéderait de façon très rapprochées, voire se chevaucheraient légèrement. Pour O’Hanlon, et suivant les conclusions de l’étude menée dans la première partie de son livre, cela ne serait plus nécessaire aujourd’hui. Il propose de passer vers un « modèle 1+2 » soit la capacité à mener, en simultanées, une opération de grande échelle et deux opérations de stabilisation multinationales.

Finalement, sachant bien que la contribution des alliés sera limitée (20 à 30% de la force) et considérant les scénarios envisagés (une guerre en Corée engagerait jusqu’à 400 000 Américains à terre selon lui), O’Hanlon se prononce en faveur d’une Army d’un million d’hommes dont 500 000 d’active et 550 000 réservistes, soit un objectif… quasiment identique à celui de l’administration Obama (975 000 hommes) !

Conclusion

Ce livre est intéressant par sa construction logique en tant qu’argumentaire de justification d’une force terrestre américaine importante. Il souffre cependant de trop de raccourcis dans les raisonnements, de la quasi absence de la question budgétaire et d’une utilisation beaucoup trop simpliste de la formule de Dupuy[1] (notamment au travers de coefficients attribués arbitrairement). Tout cela pose un véritable problème de crédibilité aux résultats présentés. S’ajoute à cela la « déception », après la lecture de 200 pages, d’une lire une conclusion où O’Hanlon affirme que les choses sont bien comme elles sont.

Au final, il pourrait être bon de réaliser une étude de ce type concernant l’armée de Terre française, mais en s’attachant à construire un raisonnement scientifiquement plus acceptable. Quant à la question des effectifs de l’Army, je vous invite plutôt à lire « Limited regret. Buiding the Army we will Need », une étude de la Rand disponible en ligne gratuitement, ou à regarder la vidéo ci-dessous.

[1] Voir par exemple : Trevor Dupuy, Understanding War, Paragon House Publishers, 1987, p.81-89.

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A propos Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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2 réponses à Pour une Army d’un million d’hommes

  1. Trèfort Dupuy dit :

    Intéressant, merci.
    Pour rester sur un scénario balte, que dit l’auteur sur les besoins en termes de présence des forces terrestres en Europe ? (prépositionnement d’équipements, d’unités, de quel type, etc.)
    Les effectifs c’est joli sur le papier, mais ce n’est pas avec deux brigades US éclatées sur un demi-continent qu’on sera crédibles face à une initiative russe. Les volumes d’hommes demandés par l’auteur, il faut encore les amener en Europe orientale dans les temps, et malgré les contre-mesures russes.

    [Reply]

    Rémy Hémez répond/replies:

    O’hanlon n’aborde pas directement la question de la présence des forces terrestres américaines en Europe. Il estime cependant que l’OTAN doit avoir la capacité à déployer 100 à 150 000 hommes dans cette région et souligne la complexité de l’acheminement de renforts depuis les Etats-Unis dans le cadre d’une crise majeure, les Russes ayant notamment la capacité à attaquer les lignes de communication maritimes dans l’Atlantique.

    Pour O’Hanlon, l’OTAN ne peut pas maintenir en permanence en Europe de l’Est suffisamment d’unités pour pouvoir faire face à toutes les menaces russes possibles. La proposition du sommet du pays de Galles de créer une force de réaction rapide de l’OTAN de 4 000 hommes lui semble intéressante pour faire fonction de « tripwire » mais n’est évidemment pas satisfaisante pour répondre aux scénarios majeurs.

    Mais ces « deux brigades US éclatées sur le continent » n’ont elles pas avant tout un rôle de « tripwire » politique? Quel volume de troupes américaines estimez vous nécessaire pour pouvoir être crédible?

    [Reply]

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