Impressionner les hommes (3/3)

Lors du séminaire du Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) de l’IFRI sur Sangaris et EUFOR/RCA du 21 septembre 2015 le colonel TESTART a présenté une analyse originale sur la retenue dans l’usage de la force, pharmacy basée sur son expérience comme commandant du GTIA Picardie. Avec son autorisation, nous publions ici en 3 posts cette réflexion qui peut être mobilisée pour d’autres opérations de l’armée de Terre. Voici le troisième de ces posts.

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La retenue positionne l’usage de la force au niveau qui nous intéresse aujourd’hui et qui est la prise de l’ascendant moral à la fois sur les groupes armés et sur les populations que nous devons à la fois protéger et convaincre. La force, placée clairement au niveau de l’influence, devient alors un levier majeur, mais parmi d’autres, d’une approche globale.

Ainsi, tant que l’on n’y est pas contraint, il faut éviter de rentrer dans une logique d’attrition de l’adversaire mais plutôt s’imposer dans une logique de domination physique et psychologique qui doit conduire à une usure morale de l’autre. En effet, j’estime que tout le monde comprend et apprécie que la France, dont la puissance reste significative à l’échelle du monde, manifeste son pouvoir mais n’en abuse pas. Ce qui marque les esprits, c’est qu’elle continue à envoyer ses enfants et accepte d’en perdre parfois certains, pour faire cesser ce qui est jugé anormal, sans pour autant remettre en cause ses valeurs. Et si le soldat français manifeste aussi, dans la rue, son pouvoir par une force efficace mais retenue, alors l’ensemble est cohérent et légitime. Ceci rend les attaques adverses vaines et néfastes. Ma connaissance de la société centrafricaine reste forcément relative. Je ne vivais pas le soir dans les cases, les maisons et sur ces petites places où l’on palabre dans les quartiers. Mais je suis persuadé que l’on y parlait de ce soldat français qui ne compte ni son temps ni sa sueur pour sécuriser les quartiers, qui sait être poli, qui sait aider, mais qui sait aussi tuer sans abuser de sa force. Et ceci a dû en dissuader plus d’un de prendre les armes.

Cette approche de la retenue est forcément critiquable car elle ne peut, par définition, aboutir à l’élimination de l’intégralité d’une menace. J’en conviens. Est-elle donc la solution ? Et bien je répondrais oui, dans le contexte que j’ai vécu, mais pas toute seule. Puisqu’elle s’inscrit dans une logique plus psychologique que physique, elle ne doit être que le point d’appui d’une manœuvre d’influence globale. Ainsi, pendant presque tous les accrochages que nous avons vécus, mes capitaines, mon état-major et moi-même étions en contact téléphonique avec des chefs ou des représentants des forces adverses pour leur faire comprendre notre détermination et notre volonté de limiter les dégâts ; en gardant toujours en tête la nécessité de faire correspondre les paroles aux actes sur le terrain.

Parce que le contact est facile à établir dans un pays francophone comme la RCA, il était ensuite possible de prendre le relais des actions de combat par des actions d’influence directe, soit en faisant preuve de mansuétude envers nos adversaires les moins virulents, soit en cherchant à décrédibiliser les chefs récalcitrants auprès des élus et des populations. Le levier principal consistait à faire comprendre que l’acceptation ou le soutien d’actes répréhensibles était désormais déplacé et obligerait un jour à rendre des comptes, ce qui était porteur dans un moment où chacun devait se positionner en vue d’une période qui s’annonçait encore plus politique. Nous avons eu à un moment le sentiment que cela marchait, par un signe simple dans le quartier fief des anti-balakas, lorsque ceux-ci, en décembre, ont émis des tracts contre nous. Manœuvre de contre-influence ratée qui semblait prouver qu’ils subissaient le rejet de la population ; manœuvre à laquelle un des mes capitaines a répondu en réintroduisant la police et la gendarmerie dans ce quartier, dont elles étaient absentes depuis plus d’un an.

En conclusion, preuve que tout a déjà été écrit, je rappellerai la simple définition de la stratégie du général Beaufre : «l’art de la dialectique des volontés qui utilisent la force pour résoudre leur conflit». Nous sommes bien dans ce cadre où la force est le moyen d’imposer sa volonté mais où la retenue est le moyen de maintenir une forme de dialogue avec nos adversaires et de prouver à l’ensemble cet avantage décisif qu’est la légitimité. La vraie limite qui s’impose à nous est comme toujours le temps, afin notamment de garantir la cohérence de l’action dans la durée. Pour agir avec retenue contre les groupes armés, il faut en effet du temps. Et ce « temps patient» de la retenue, n’est souvent ni celui de la politique, ni celui de l’opinion publique occidentale, ni celui de la stratégie générale, ni celui de nos mandats de 4 à 6 mois. Le véritable défi est donc celui de la constance qui consiste à poursuivre ses actions dans le temps avec la même cohérence malgré les impatiences et les unités qui se relèvent.

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