« Retenue » et formation : un cadre moral simple applicable par tous (2/3)

Lors du séminaire du Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) de l’IFRI sur Sangaris et EUFOR/RCA du 21 septembre 2015 le colonel TESTART a présenté une analyse originale sur la retenue dans l’usage de la force, ailment basée sur son expérience comme commandant du GTIA Picardie. Avec son autorisation, buy nous publions ici en 3 posts cette réflexion qui peut être mobilisée pour d’autres opérations de l’armée de Terre. Voici le deuxième de ces posts.

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Cette idée de retenue correspond bien à nos engagements actuels et à nos nouvelles règles d’engagement. S’il ne faut pas inhiber l’emploi de la force, son encadrement est en revanche logique. J’observe que la France a su progressivement, depuis les années 90, s’armer juridiquement et dans l’esprit pour éviter d’avoir à engager de nouveau ses hommes dans des opérations qui n’en sont pas vraiment. Nous avons vu en effet apparaître, dans les années 2000, l’autorisation d’employer la force pour l’accomplissement de la mission sur décision du chef tactique local, ce qui était un changement important après l’épisode onusien des Balkans. L’Afghanistan a probablement poussé à approfondir le contenu des règles d’engagement (ROE), mouvement bénéfique, mais peut-être alors trop influencé par le monde anglo-saxon. Avec les récentes opérations franco-françaises, la cadre juridique semble avoir gagné en liberté et en maturité. J’ai été personnellement étonné en préparant ma mission en RCA de l’évolution positive de nos ROE qui forment aujourd’hui un cadre applicable et de qualité, suffisamment restrictif pour éviter les erreurs importantes et suffisamment permissif pour maintenir la liberté d’action du chef. Le rôle du chef vis-à-vis de ses hommes, face aux règles d’engagement, est selon moi très psychologique : il s’agit de les positiver et de les faire accepter par tous comme des outils applicables, que l’on peut adapter ou faire évoluer, mais avec lesquelles il ne faut pas jouer. Une troupe qui sera parvenue à visualiser son espace de légitimité dans le respect des règles internationales et des ROE deviendra pertinente.

Mais pour être pertinent et performant, il s’agit essentiellement d’une question de formation, avec l’idée que former, c’est instruire et éduquer. Instruire c’est avant tout rappeler que le feu et son usage sont l’acte ultime d’une force militaire et qu’à ce titre chacun doit savoir, « techniquement », s’en servir parfaitement. Eduquer, c’est apprendre à chacun à s’en servir à bon escient et avec mesure. J’estime que l’armée française fait cela correctement depuis longtemps, en mettant de l’esprit dans l’instruction. Cela ne la protège pas totalement des erreurs mais, au regard du nombre de nos engagements, elles restent mineures. Je vous assure, pour les avoir vus dans des situations complexes, que les hommes de l’armée de Terre, qui n’ont pour la plupart pas eu la chance de faire des études, sont parfaitement dignes de recevoir cette responsabilité extraordinaire du droit qu’est de décider de la vie ou de la mort, pour peu qu’on ait pris la peine de les instruire et de les éduquer. Un soldat, si on ne l’a pas endoctriné par l’instruction au détriment de l’éducation, ressent que ce n’est pas bien de tuer son prochain, que c’est un mal nécessaire et légitime pour lui et qu’il doit employer ses armes avec mesure. Je pense donc que la réussite dans la forme et surtout dans l’esprit d’un engagement armé se joue plus que jamais avant la mission, lors de la phase de formation.

La vraie complexité devient alors de déterminer, parmi toutes les options offertes, quelle est la « plus retenue » dans le cas considéré et face aux adversaires du moment. Ils sont en effet de nature souvent très différente. Je vais vous parler d’eux un instant. J’ai essayé de les catégoriser d’une façon volontairement simpliste, en quatre « paquets » : les adversaires avec lesquels on ne peut pas négocier, les adversaires avec lesquels on peut négocier, les adversaires idéalistes et les adversaires victimes du conflit.

Les adversaires avec lesquels on ne peut pas négocier sont souvent des chefs, révélant régulièrement des psychopathies profondes qui s’expriment totalement dans ce type de conflit. Ils se battent rarement directement contre nous mais tirent les ficelles dans la clandestinité, parfois à l’intersection entre politique, militaire et prédation mafieuse. Responsables des exactions et des extorsions les plus abjectes, le plus souvent à l’encontre des populations, ils ne méritent aucune retenue autre que la peur du dommage collatéral. Leur élimination, physique ou sociale, est un impératif, surtout lorsque, comme souvent en Afrique, ils ont la réputation d’être protégés par une forme de magie qui concourt à leur aura. Ils doivent donc faire l’objet d’un effort de renseignement qui doit déboucher sur des actions visant à les déstabiliser. Le procédé premier vise à les mettre en situation d’insécurité financière, psychologique et physique permanente. Les procédés doivent varier à l’envi pour mettre l’asymétrie de notre côté. Une fois mis en mouvement, il y a fort à parier qu’ils commettront l’erreur espérée. C’est ainsi que nous sommes parvenus à neutraliser un des pires chefs anti-balaka qui a fini par se faire arrêter par l’ONU.

Les adversaires avec lesquels on peut négocier sont parfois des chefs, plus souvent des suiveurs intéressés, qui se sont laissés prendre par le jeu du conflit. Pour ceux-là, on peut agir de la même manière que pour les premiers, mais en insistant plus sur l’insécurité matérielle et psychologique et en laissant toujours une porte de sortie ouverte. Ainsi, nous avons pu agir contre un des chefs qui contrôlait tout l’acheminement des productions maraichères du sud-ouest du pays en nous emparant, en souplesse et en lien avec l’ONU, de son barrage routier de racket principal. Chassé économiquement de la capitale, se sentant menacé dans la région, il a annoncé vouloir abandonner son activité militaire et prédatrice pour participer au processus politique.

Les adversaires idéalistes, qui sont souvent des gens happés par le conflit et qui souhaitent en sortir, doivent simplement être encouragés vers cette voie. Ils doivent cependant aussi être utilisés pour devenir le point d’appui des manœuvres de déstabilisation des autres catégories, car ils sont en général en lien avec eux. Ce sont eux qui font remonter aux adversaires avec lesquels on ne peut négocier que leur situation devient intenable.

Le problème vient souvent des adversaires victimes du conflit. Il s’agit de cette masse manipulée que l’on envoie se confronter à nous ; souvent des jeunes désœuvrés que l’on endoctrine ou à qui l’ont paye nourriture, alcool, drogue pour venir nous provoquer, nous pousser à la faute et aussi nous attaquer. Car ceux qui s’y connaissent, les adversaires avec lesquels on ne peut pas négocier notamment, savent qu’attaquer une unité française signifie souvent la mort et préfèrent ne pas s’y frotter eux-mêmes. Ces adversaires victimes, souvent de pauvres gens, sont issus de la population qui nous entoure. Il faut donc les dissuader, d’abord, autant que possible, par règles imposées du type « pas d’armes en ville ». Mais aussi, par une posture et une image irréprochable de la force qui dissuade, casse l’endoctrinement adverse et décrédibilise. Avec ces combattants, plus qu’avec d’autres, la retenue prime si la dissuasion a échoué. En effet, en cas de combat, ils seront probablement pleurés par leurs proches. Ces familles devront avoir constaté que ce sont leurs enfants qui avaient tort et que nous avons tout fait pour ne pas en arriver là. Ainsi, nous avons une chance de conserver notre légitimité.

Ceci nous amène au potentiel psychologique d’une force légitimement employée, sans restriction apparente, mais de manière visiblement retenue (post 3/3).

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