Eloge de la retenue et usage de la force (1/3)

Lors du séminaire du Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) de l’IFRI sur Sangaris et EUFOR/RCA du 21 septembre 2015, le colonel TESTART a présenté une analyse originale sur la retenue dans l’usage de la force, basée sur son expérience comme commandant du GTIA Picardie. Avec son autorisation, nous publions ici en 3 posts cette réflexion qui peut être mobilisée pour d’autres opérations de l’armée de Terre. Voici le premier de ces posts.

logo-operation-sangarisAvant de vous exposer ma perception de ces sujets je commencerai par quelques restrictions et précisions. Cette analyse est fondée sur une expérience très spécifique. Elle a selon moi l’avantage d’offrir de nombreuses pistes de réflexion, mais elle n’a pas la prétention d’être adaptable à toutes les situations opérationnelles, ni de former un quelconque paradigme. Elle est notamment très différente de l’environnement opérationnel afghan qui a modelé notre pensée en matière de contre-insurrection ces dernières années et qu’il me semble nécessaire de ne pas oublier trop vite. Je note pourtant que des constantes persistent, et que tout a probablement été déjà écrit, notamment dans nos manuels dont je souligne la qualité.

J’ai pris personnellement l’habitude d’élever la légitimité au rang de principe de la guerre (ndlr : liberté d’action, concentration des efforts, économie des moyens) pour les opérations modernes car, même si elle concourt à la liberté d’action, elle la précède et la permet. Cette légitimité est garante, à la fois, de la crédibilité de l’opération et des forces qui la mènent.

A ce titre, faisant de notre légitimité un impératif à mon action, j’ai utilisé, comme fil guide pour la conduite de celle-ci, une citation gardée de mes lectures et que j’applique à la chose militaire. Certes faussement attribuée à Thucydide, elle me semble former un élément de réponse globale à la question que pose l’intervention en RCA. Elle affirme en effet que « de toutes les manifestations du pouvoir, la plus retenue est celle qui impressionne le plus les hommes ». Elle m’intéresse tout d’abord parce qu’elle n’exclut en rien l’usage de la force (post 1/3), qui est une manifestation ultime du pouvoir et la raison d’être d’une force militaire. Ensuite, l’idée claire de « retenue » me semble donner un cadre moral simple et applicable par tous dans nos engagements actuels (post 2/3). Mais surtout, en parlant « d’impressionner les hommes », elle positionne l’usage de la force au niveau qui nous intéresse aujourd’hui et qui est la prise de l’ascendant moral à la fois sur les groupes armés et sur les populations que nous devons à la fois protéger et convaincre (post 3/3).

Je rappellerai en préambule que la quasi interdiction de la force hors de la légitime défense étendue a été à l’origine de l’échec relatif de certaines opérations multinationales dans le passé. Nous sommes de la génération de ceux qui, jeunes, ont participé à ces opérations et qui n’en gardent pas toujours un bon souvenir.

La restriction de la force pour une troupe militaire est donc à bannir car elle est un non-sens, notamment dans les pays où nous opérons et où la force doit malheureusement être démontrée pour s’imposer. Parce qu’il est normé, l’emploi de la force, que nous opposons dans notre vocabulaire à « l’usage de la violence » fait par les groupes armés, est la raison d’être légitime d’une force militaire. Et lorsque je dis ici légitime, c’est au-delà du simple droit. C’est parce que la population que nous avons eu à protéger et qui souffrait de l’oppression des groupes armés devenus comme souvent déviants et prédateurs, l’attendait, l’appuyait, l’approuvait s’il était bien dosé. Les responsables politiques, les élus, la population que nous rencontrions étaient las et demandeurs d’actions concrètes. Ils n’auraient pas compris que nous soyons inactifs et timorés. En contrepartie, ils savaient nous faire remarquer tout écart, débordement et manque de jugement dans nos actions. Leur confiance restait à l’essai. Sous la contrainte, ils restaient réticents à nous renseigner, à nous offrir des options, à nous féliciter publiquement pour nos succès. Même si cela a évolué au cours du mandat.

Dans un environnement complexe, comment faire pour discriminer les lieux et les moments où la force est nécessaire ou lorsqu’elle ne l’est pas ou qu’elle ne l’est plus ? Je pense qu’il faut être pertinent DEVANT, AU CONTACT ! Plusieurs fois, j’ai pu constater combien un état-major, dont le mien et dont moi-même, pouvait se tromper à distance sur l’évaluation concrète d’une de ces situations confuses que génère l’action en ville, au milieu des populations et face à un adversaire inattendu.

Etre « pertinent devant » signifie trois choses : la première est d’avoir une organisation du commandement qui permet, autant que possible, au chef le plus utile d’être devant. Ceci est en soi un défi pour la circulation de l’information, pour la continuité du commandement et pour la sécurité des chefs. Mais c’est aussi un avantage indéniable pour comprendre, décider et assumer ses décisions. Je n’ai jamais regretté d’être devant, mais j’ai eu toujours beaucoup de mal à y être tant les impératifs de coordination et de reporting incitent à rester au poste de commandement.

Etre pertinent devant signifie aussi que chacun, jusqu’aux plus bas échelons, ait accès et se soit imprégné de ce qui lui permettra de prendre la bonne décision en matière d’usage de la force car ce sera peut-être lui « le chef le plus utile » dont je parlais précédemment : formation à la culture locale ; renseignement partagé, général et ciblé ; principes éthiques, connaissance du droit et surtout des règles d’engagement, par tous, même si elles sont nombreuses. Les mises en condition avant projection (MCP) que nous effectuons dans nos centres d’entraînement sont à ce titre des évolutions majeures car, proches de la réalité du théâtre, elles nous donnent l’occasion de laisser infuser, encore au calme, notre compréhension de la complexité locale. Ce substrat de réflexion tactique permettra plus tard une prise de décision à la fois guerrière, pondérée et argumentée. Dans ce substrat, les graines de la mission germeront si l’unité s’en donne les moyens. Pour cela il faut vivre dans la terre, y être généreux, y faire son trou et, comme se plaisait à le rappeler le commandant de la force, « y dormir avec l’ennemi », pour le mettre en situation d’insécurité et l’empêcher de semer ses mauvaises graines.

Etre pertinent devant c’est enfin accepter de déléguer, y compris la force, à ce « caporal stratégique » qui semble déranger depuis des années et que l’on aimerait pouvoir faire disparaitre. Je pense personnellement que c’est un leurre. En effet, aujourd’hui, tout est stratégique : une boîte de vitesse qui lâche au milieu d’un marché contesté à l’ennemi et qui fait de votre véhicule une cible facile… et vous êtes repartis pour deux semaines de combats, une conduite de tir déréglée et vous êtes partis pour 10 ans de procès, un déviant sexuel mal commandé et vous perdez le bénéfice d’une opération. Il faut vivre avec, ce qui n’empêche pas de se donner des garanties. Pour l’usage de la force comme pour le reste, il s’agit selon moi d’une affaire de commandement et de formation (cf. post 2/3). Pour la partie commandement, le rôle des chefs est de savoir penser globalement et d’agir simplement. Il faut d’abord savoir livrer à sa troupe sa pensée globale, en adaptant le niveau de réflexion à chaque niveau hiérarchique. Ceci permet à la fois de leur donner les critères des décisions pour qu’ils puissent sentir jusqu’où la situation leur appartient et quelle est la bonne mesure localement. Cela permet en retour d’obtenir d’eux le meilleur rendement en termes de compréhension et de renseignement sur le milieu, mais aussi en termes d’initiative sur le terrain. Il faut ensuite donner à cette troupe des repères simples, soit éthiques du type « Population attaquée égal usage de la force », soit pratiques. Dans ce dernier cas, il faut aller dans le détail de l’ordre, le livrer souvent soi-même directement et le formaliser par écrit pour décharger le soldat de l’acte qu’il aura à réaliser. Il faut enfin, autant que possible, être présent sur le terrain pour contrôler, en particulier, cet usage des armes que l’on a accepté de déléguer.

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