Sangaris entre niveaux tactique, opératif et stratégique

Opération_Sangaris_5Le Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD) de l’Ifri a organisé lundi 21 septembre un séminaire sur les leçons à tirer de l’opération Sangaris en République Centrafricaine (RCA) en donnant la parole à 7 officiers ayant participé à cette mission et à EUFOR/RCA. Du général au commandant, cette rencontre a été l’occasion de croiser les trois niveaux tactique, opératif et stratégique. La distinction traditionnelle entre ces trois niveaux est une antienne de l’analyse militaire, présentée comme allant de soi. L’exemple de la RCA montre pourtant que de nombreuses interactions entre ces trois niveaux ont pu poser problème, sans toutefois remettre en cause l’utilité de la distinction. Contrairement à ce que l’on pourrait penser a priori, ces trois niveaux d’analyse, auxquels correspondent des niveaux de commandement et des échelles géographiques, sont sans cesse remis en cause au cours d’un conflit, leurs frontières respectives sont débattues et renégociées et régulièrement brouillées. On distingue ici au moins quatre types d’interactions problématiques entre ces niveaux:

  • écrasement/nivellement (2 niveaux n’en font plus qu’un);
  • porosité/confusion (des niveaux interagissent au point qu’on ne sait plus trop ce qui ressort d’un niveau ou d’un autre, même s’ils restent distincts);
  • indépendance (quand un niveau réussit à échapper au contrôle du niveau supérieur);
  • conflits entre niveaux.

Ce ne sont que des éléments demandant encore à être croisés, discutés, vérifiés. Donc n’hésitez pas à commenter et à contribuer à cette recherche en cours de production.

Tous ceux qui s’intéressent à l’art de la guerre le savent, les trois niveaux stratégique, opératif et tactique sont souvent tellement imbriqués que même en les différenciant  géographiquement (par exemple dans notre cas avec Paris/Bangui/Bria), et par des organismes distincts dans la chaîne décisionnelle (CPCO/PCIAT/GTIA voire SGTIA), ces distinctions conservent une grande porosité. De fait le niveau tactique peut avoir des effets stratégiques (caporal stratégique) tout comme le niveau stratégique peut écraser le niveau opératif qui écrase lui-même le niveau tactique en micro-manageant le niveau inférieur ou en s’accaparant certaines de ses missions, etc. (écrasement). A d’autres moments, le niveau tactique peut échappe au contrôle du stratégique et de l’opératif (indépendance) à cause de la distance, des problèmes de communications, ou simplement de la rapidité du mouvement, notamment dans la période des premiers déploiements, suivis apparemment de près par Paris, mais aussi de façon plus souple que dans les mois qui suivent, où les exigences en termes de reporting se seraient accrues (ceci serait à vérifier, n’étant basé que sur un témoignage).

Cette porosité entre niveaux me semble encore plus évidente dans le cas des appuis, et surtout de la logistique et du soutien, avec une interaction extrêmement forte et décisive entre opérations militaires et appuis. La logistique et les appuis sont-ils à rattacher au niveau tactique, opératif ou stratégique? Les trois certainement, mais la distinction entre ces niveaux est alors parfois difficile à faire et assez confuse. Sur le plan tactique, on sait que, depuis l’Irak et l’Afghanistan, les conducteurs d’un convoi de ravitaillement doivent savoir se battre et faire face à une embuscade. Ce constat selon lequel plus aucun appui n’est protégé, on l’a vu dans un Focus stratégique, avait contraint les médecins du service de santé des armées à réapprendre à tirer. La RCA a également prouvé qu’un logisticien était lui aussi un combattant ou devait l’être. Mais surtout, cette opération a démontré une nouvelle fois qu’on ne fait pas la guerre sans appuis/soutien, que ce soit:

  • le renseignement (parfois insuffisant au niveau tactique, surtout lorsqu’on sort de Bangui, et compensés par la production de renseignement par les unités sur le terrain),
  • l’aéromobilité (les hélicoptères étant souvent en nombre insuffisants, notamment à cause du nombre d’évacuations sanitaires – EVASAN – en grande partie pour des crises de paludisme),
  • le service de santé (admirable selon les retours que nous avons eus, notamment face aux problèmes des traumatismes psychologiques, surtout une fois le “sas” remis en place)
  • la logistique (indispensable d’ailleurs pour les appuis).

La logistique est d’abord éminemment tactique: pour déplacer un hélico sur une distance 2X alors qu’il peut parcourir une distance X avec un plein, il faut pouvoir le ravitailler en carburéacteur et donc avoir un stock disponible à la bonne distance. Cela implique qu’un camion citerne doive se déplacer pendant 3 jours (avec une escorte, ce qui limite encore les forces de manœuvre disponibles) pour mettre en place le stock, mais aussi de prévoir de quoi protéger ce stock qui risque, sinon d’être pillé ou souillé. Compliqué. Mais, surtout, au delà des questions de gestion pure des stocks et des distances s’ajoute un volet très stratégique: Comment déployer des hommes si on ne peut pas assurer leurs arrières, envoyer des renforts en moins de 3 jours, s’il n’y a pas d’hélico pour les EVASAN ou un appui feu aérien et pas de moyens de les réapprovisionner rapidement en nourriture et en munitions? Impossible. Donc, que ce soit au niveau opératif ou stratégique, on jongle avec les pions disponibles et les questions logistiques déterminent ce qui est faisable tout en étant déformées dans tous les sens pour entrer en adéquation avec ce qui est souhaitable (ainsi les hélicoptères sont utilisés au delà de leur capacité normale). En particulier lorsqu’une ville attire l’attention des médias et donc des gouvernements français ou centrafricain à cause des massacres qui s’y déroulent.

C’est le troisième temps où l’interaction entre niveaux peut devenir problématique car, ce qui est valable à un niveau, ne l’est pas forcément à un autre (conflit entre niveaux): la mission de protection des civils. Au niveau stratégique, le Tchad est un allié de la France, apprécié de Paris pour de nombreuses raisons, dont le Mali. Pour le niveau opératif et tactique,  les Tchadiens ne respectent pas forcément les vies des civils comme ils le devraient, ce qui interpelle jusqu’à leur retrait, sans que la posture à adopter vis-à-vis des forces tchadiennes soit clairement évidente pour tous les soldats français déployés. Certains développeront d’ailleurs des PTSD peut-être liés à des actions tchadiennes auxquelles ils auraient assistées. Par ailleurs, à plusieurs occasions, des soldats français ont été confrontés à des combattants ex-Séléka à Bangui (au début de l’opération surtout). Pendant ce temps, au niveau stratégique les généraux français négocient avec les chefs de l’ex-Séléka . Sur le terrain, les soldats français demandent un appui feu qu’ils n’obtiendront pas car il pourrait enrayer la négociation. Ces soldats ne comprennent pas. Leur affrontement tactique a des effets opératifs voire stratégiques et il leur échappe.

Pourtant, malgré ces confusions, ces écrasements, ces conflits, la place de chacun au sein de l’organigramme de l’armée française dépend de ces distinctions entre tactique, opératif et stratégique qui organisent la prise de décision, établissent des responsabilités et clarifient les champs d’action des uns et des autres. Mais dans le feu de l’action, ces distinctions résistent et refusent de cadrer au réel, ce qui crée parfois des  tensions au sein de la Force et impose d’importantes réadaptions qui ne sont pas toujours comprises. Ainsi, la rareté d’une ressource tend à élever le niveau  qui garde “la main” dessus. Les GTIA ne contrôlent pas les hélicoptères, qui restent dans la main du général à la tête de Sangaris, au grand dam des officiers du niveau tactique. Mais, à moins d’être l’armée américaine, il faut bien organiser la rareté et trouver des parades face à un terrain immense et très exigeant. Réimposer des niveaux de décision clairs et affirmés, malgré un environnement géographique et surtout politico-stratégique qui les rend poreux, est une solution. En voyez-vous d’autres?

Share
This entry was posted in Analyses, Lu, vu, attendu and tagged , , , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *