Guy Brossollet ou la dissolution de la pensée dominante

Un tweet de Jean Guisnel nous a récemment appris le décès du colonel Guy Brossollet, le 12 septembre, alors qu’il avait 82 ans.

L’officier et le sinisant.

On connait finalement peu de choses sur cet officier. Né en 1933, saint-cyrien (promotion « Ceux de Dien Bien Phu » (1953-1955) », il choisit l’infanterie à l’issue de l’école d’application et sert dans un régiment de tirailleurs algériens en 1955. Méhariste en Algérie, il est de décembre 1957 à mars 1961, chef du premier peloton de la compagnie des Ajjers[1], aux confins de l’Algérie, de la Tunisie et du Niger. Jean Guisnel[2] nous explique qu’ensuite, il est affecté pour 2 ans à la mission militaire française au Laos avant d’être repéré par le Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) et de passer 1 an à Hong Kong puis deux ans aux Langues’O pour y apprendre le mandarin. Après un passage dans un bataillon  de chasseurs en Allemagne, il est attaché de défense à Hong-Kong de 1969 à 1972. En 1972, il est admis à l’Ecole de Guerre. De 1976 à 1979, il est attaché de défense à Pékin. Il quitte l’armée en 1979, convaincu que, pour lui, tout avancement devenait impossible, notamment suite aux remous causés par la publication de son Essai sur la non bataille, pour lequel il s’est, entre autres, attiré les foudres du chef d’état major de l’armée de Terre d’alors, le général de Boissieu. Il s’est ensuite reconverti dans le « commerce des matériels aéronautiques ». Il était officier de la Légion d’Honneur (depuis 2002) et détenteur de la Croix de la Valeur Militaire avec palme et trois étoiles.

Diplômé des Langues’O, il était aussi un éminent sinisant, le premier traducteur en français (en 1969) de l’intégralité de l’œuvre poétique de Mao[3] (peut être un facteur explicatif de son intérêt pour l’approche indirecte). Il a aussi publié plusieurs ouvrages sur la présence française en Chine[4].

L’auteur de l’Essai sur la non bataille.

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Guy Brossollet est surtout pour de nombreux militaires et spécialistes du domaine, l’auteur de l’Essai sur la non-bataille.

D’après Joseph Henrotin, Brossollet aurait écrit cet ouvrage pendant sa scolarité à l’École de Guerre et son contenu refléterait la teneur des débats qui y auraient eu lieu[5]. L’Essai sur la non-bataille a reçu un accueil mitigé dans les milieux militaires mais a su provoquer un vif débat sur l’adaptation des forces françaises au contexte de l’époque[6] et, fait rare pour un ouvrage de ce type, il a connu un « succès de librairie ».

Celui qui est alors le chef de bataillon Brossollet se livre dans cet opus à une contestation radicale de la doctrine d’emploi des forces terrestres, sans toutefois remettre en question le principe de la dissuasion nucléaire. Il rappelle qu’ « aussi beau qu’il soit, un instrument ne vaut que par l’adéquation à l’acte pour lequel on l’a forgé. » (p. 28), et questionne ainsi les trois principes qui sous-tendent selon lui l’existence du « corps de bataille », à savoir : la nécessité de la bataille, la primauté du char et le recours à l’artillerie nucléaire. Pour lui, dans un environnement stratégique structuré par le feu nucléaire, ces trois principes ne tiennent plus. Il faut éviter une bataille décisive qui serait nécessairement trop coûteuse pour les forces terrestres et ne pourrait pas être menée avec succès, notamment à cause de la supposée supériorité militaire soviétique. Quant au recours à l’artillerie nucléaire (missiles Pluton, mis en service en 1974), l’auteur considère que l’on a dangereusement mélangé les genres au sein du « corps de bataille » en lui confiant à la fois les fonctions de « combat » et de « signification »: « le même outil indivis, est sollicité comme canon dans un cas et comme argument dissuasif dans l’autre. »(p. 40)

L’auteur développe ses propositions dans sa troisième partie. Il énonce tout d’abord de « nouveaux principes ». Le premier consiste à « assurer au gouvernement, en toutes circonstances, la plus grande liberté d’action dans l’emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. » (p. 63) L’objectif est de redonner son entière signification à la dissuasion en dissociant nettement les forces classiques des forces nucléaires. Le deuxième principe veut que l’on soit « en mesure d’acquérir avec les seules forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement, pour la conduite de sa manœuvre politico-stratégique. » (p. 64) Il faut donc pouvoir combattre pour tester les intentions de l’ennemi tout en le ralentissant, faire comprendre nos intentions et offrir du temps au gouvernement afin qu’il puisse juger de l’opportunité de l’emploi de l’arme nucléaire. Le troisième principe consiste à « assurer l’autonomie complète des forces de dissuasion tactique », c’est-à-dire qu’elles soient complètement déliées des forces qui se portent à la frontière, afin qu’elles puissent pleinement remplir leur rôle. Laissons de côté le quatrième principe, qui concerne les scénarios n’impliquant pas d’invasion massive.

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Brossollet décrit ensuite les unités et l’organisation qui pourraient permettre de mener cette « non-bataille ». Son étude porte sur « le cas limite » d’un échec de la dissuasion globale et d’une offensive des troupes soviétiques qui viendrait menacer nos frontières, sans que les troupes alliées puissent nous soutenir. Il propose de mettre en place « un système de force capable d’absorber, au sens physique, la puissance d’une poussée soviétique, sans pour autant – de par sa dispersion – offrir de prise à son artillerie, ses frappes chimiques ou nucléaires. »[7] Ce système prendrait la forme d’une organisation élastique composée de 2500 « modules terrestres de défense », équipes d’une quinzaine d’hommes dotés d’armements collectifs (missiles anti-chars, mines à effet dirigé, mitrailleuses, mortier, etc.). Chaque équipe disposerait d’une liberté d’action totale dans une « zone d’opération » d’une vingtaine de km2, l’équivalent d’un cercle de 2,5km de rayon. L’ensemble du dispositif s’étalerait sur 500km de front (de Bâle à Dunkerque) et une profondeur de 120km et permettrait de faire subir à l’ennemi une forte attrition. A ces fantassins, s’ajoutent 200 « modules aéromobiles de destruction » (2 hélicoptères d’attaque et un hélicoptère de reconnaissance par détachement) en mesure de participer à la destruction de concentrations de blindés adverses. Des « modules lourds » essentiellement constitués sur la base des régiments blindés serviraient eux de force de réaction pour pouvoir mener des contre-attaques dans des compartiments de terrain favorables, définis à l’avance et « non-maillés ». Enfin, 150 « modules de liaison » assureraient la cohérence d’action de l’ensemble. Les missiles Pluton restent eux en arrière, en mesure de délivrer un coup de semonce ou des frappes plus massives. Au final, Brossollet indique qu’il s’agit pour l’armée de mener une « guérilla scientifique ».

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En termes de ressources humaines, l’auteur en appelle à l’initiative des « petits cadres » et questionne le maintien de structures de commandement pyramidales. La complexification du champ de bataille rend, selon lui, de plus en plus difficile son analyse, même par les hommes les plus compétents. L’empilement des couches hiérarchiques ne permet pas de faire circuler les informations à temps. Il est alors nécessaire de concevoir des « schémas plus élastiques, plus souples, capables d’amortir sans dommages majeurs les manœuvres de dissociation tentées par l’agresseur et de refuser les modèles trop arborescents de commandement. »[8]

De manière intéressante, l’auteur mène ensuite une étude comptable pour démontrer que la constitution de ces forces modulaires pourrait se faire à iso-budget et que leur entretien serait ensuite moins coûteux que celui du « corps de bataille » de l’époque. En effet, si les crédits d’équipements devraient être augmentés initialement, les effectifs de l’armée de Terre seraient considérablement réduits, de 150 000 à 80 000 hommes, ainsi que le parc de véhicules. Les économies réalisées pourraient permettre la création d’une véritable force aéromobile d’intervention (sur la base des régiments parachutistes) pour des opérations en Europe ou sur le pourtour de la Méditerranée.

Un livre dans son époque.

Ce livre a marqué son époque. D’abord, parce qu’il a été « une des manifestations du réveil d’une pensée militaire française qui semblait jusqu’ici léthargique et comme anesthésiée par le conformisme. »[9] Il est vrai qu’en dehors de la pensée stratégique liée à la dissuasion et des fameux « quatre généraux de l’apocalypse », le débat sur l’emploi des forces était à l’époque peu vivace.

Ce qu’écrit Brossollet sur la séparation du corps de bataille et de la dissuasion nucléaire est au cœur d’un débat structurant de la pensée stratégique française qui ne sera tranché qu’au cours des années 1980. En 1983, les missiles nucléaires tactiques prennent la dénomination de missiles « préstratégiques ».

Mais, Joseph Henrotin le rappelle utilement, les idées exprimées par Brossollet prennent place dans le débat plus large sur la possibilité de stratégies alternatives (Non-Offensive Defence, par exemple), reflétant à la fois l’appropriation de la pensée militaire par de nouveaux mouvements politiques européens et les craintes quant à notre capacité à contrer le style offensif russe.

 

L’héritage intellectuel : guerre hybride et techno-guérilla.

Après être quelque peu tombé dans l’oubli dans les années 1980-1990, l’ouvrage de Guy Brossollet est réapparu dans le débat stratégique avec l’émergence des concepts d’hybridité (dont Elie Tenenbaum nous parlera bientôt dans un Focus Stratégique) et de techno-guérilla. L’Essai sur la non-bataille est ainsi très régulièrement cité comme précurseur de cette idée, tant par des commentateurs francophones (dont Hervé Coutau-Bégarie) que par des Américains. La défense en profondeur mise en œuvre par le Hezbollah en 2006, composée de réseaux de positions préparées depuis des années, minées, bien équipées en armes anti-chars et conçues pour attirer les chars israéliens dans des embuscades, qui lui permit d’obtenir la victoire, fait directement écho aux travaux de Brossollet (parmi d’autres, tels que ceux d’Emil Spannochi ou de Franz Uhle-Wettler).

Penser autrement.

Bien entendu, le modèle de Brossollet n’est pas exempt de critiques allant au-delà du seul rejet du non-conformisme de l’auteur. Le terme même de « non-bataille » est contesté par Jean Klein, étant donné que des moyens conventionnels sont engagés et « qu’une telle résistance déboucherait nécessairement sur une confrontation militaire majeure si l’adversaire acceptait de jouer le jeu qui lui est proposé. » Jean Klein pose aussi la question du gage territorial dont pourrait s’emparer l’adversaire si la mise en œuvre de la dissuasion est retardée et qui compliquerait toute résolution de la crise. La possibilité de concentrer les équipes anti-chars en masse suffisante, au bon endroit et au bon moment, est, selon Peters, discutable, et représente un véritable défi étant donné le contexte centre-européen. Peters souligne également que Brossollet a sans doute sous-estimé l’effet psychologique des masses de chars déferlant sur de petites équipes, et sur-estimé la capacité psychologique de celles-ci à encaisser le choc.

Malgré tout, l’Essai sur la non-bataille est d’abord l’exemple type d’une solution alternative, du « penser autrement » si nécessaire au débat de défense. C’était le cas à l’époque (« la logique même de l’ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance inédite de l’arme nouvelle devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions moyennes. », p. 113), mais ça le reste sans doute aujourd’hui. Brossollet « ne se borne pas à démolir, il reconstruit »[10]. Son argumentation est claire et étayée notamment par de nombreuses données compilées. Il réussit la prouesse de dissoudre la pensée dominante en prenant bien la mesure du fait que le nucléaire change les règles de la stratégie générale. Son ouvrage est finalement un bon reflet des débats qui traversent la communauté stratégique de l’époque. A ce titre, Brossollet me semble être un exemple à suivre pour les officiers et les chercheurs dans le domaine de la défense.

Source des illustrations : http://cultureandcommunication.org/galloway/guy-brossollets-non-battle

[1] Pour de très intéressantes informations concernant cette compagnie, voir les mémoires du Lieutenant Dominique Petit, accessibles en ligne : http://home.nordnet.fr/~joudart/Histoire%20et%20histoires/compagniemeharis.html

[2] La plupart des renseignements biographiques sont tirés de : Jean Guisnel, Les généraux, enquête sur le pouvoir militaire en France, La découverte, 1990, p.187-190.

[3] Guy Brossollet, Poésies complètes de Mao Tse-Toung, Editions de l’Herne, 1969.

[4] Guy Brossollet, Souvenir des mers de Chine et d’autres eaux, lettres de l’amiral Louis-Joseph Brossollet (1823-1898), Éditions Belin, 1996 et Les Français de Shanghai, 1849-1949, Éditions Belin 1999.

[5] Joseph Henrotin, Techno-guerilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Nuvis, 2014, p.69.

[6] Voir par exemple : G. Georges-Picot, « La nécessaire révolution militaire », Le Monde, 26 mars 1975.

[7] Joseph Henrotin, Techno-guerilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Nuvis, 2014, p.69.

[8] Jean-Max Noyer, « De la notion de guérilla à la notion de techno-guerilla », Etudes internationales, volume 21, n°2, 1990, p.301.

[9] Gérard Vaillant, « Recension de l’Essai sur la non-bataille », Revue de la Défense Nationale, avril 1975, p.179.

[10] Ibid., p.179.

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A propos Rémy Hémez

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2 réponses à Guy Brossollet ou la dissolution de la pensée dominante

  1. Marquejaune dit :

    Monsieur,

    Je me permets de vous corriger sur quelques points biographiques : le Lt-col Brossollet n’a pas quitté l’armée en 1976, mais en 1979. Il a été attaché de défense à Pékin de 76 à 79.
    Par ailleurs il n’a passé que deux ans au Laos, sa scolarité de chinois s’est effectué seulement en partie à Hong Kong (un an, les deux autres à Langue’O) et il n’était pas affecté dans un régiment de char avant de partir à Hong Kong comme attaché, mais dans un bataillon de chasseurs aux FFA.

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    Rémy Hémez répond/replies:

    Merci pour ces corrections, monsieur.
    Le post a été mis à jour.

    [Reply]

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