La « flexibilité », clé de la résilience des armées.

Meir Finkel, On Flexibility. Recovery from technological and doctrinal surprise on the battlefield, Stanford Security Studies, 2011.

Dans cet ouvrage, le colonel Meir Finkel de l’armée israélienne, qui a commandé une brigade blindée pendant la deuxième guerre du Liban et dirige actuellement le centre de doctrine de Tsahal, cherche à répondre à cette question : comment les armées peuvent-elles réussir à faire face à une surprise doctrinale et/ou technologique ? L’auteur définit la « surprise technologique » comme un avantage unilatéral obtenu grâce à l’introduction d’une nouvelle arme (où d’une nouvelle façon d’utiliser une arme) et la « surprise doctrinale » comme un mode opératoire qui prend l’ennemi par surprise.

La réponse qu’apporte Meir Finkel à cette question est finalement peu originale et assez intuitive : il ne sert à rien de chercher à tout prix à prédire la surprise, le renseignement ne pourra jamais dissiper entièrement le « brouillard de la guerre », il est donc plus profitable de miser sur la capacité d’adaptation. C’est cette capacité que Meir Finkel cherche à définir, qu’il nomme « flexibilité » et se rapproche de ce que nous entendons habituellement par « résilience des forces armées ». C’est d’ailleurs ce qui est très intéressant dans ce texte : il s’agit d’une tentative de théorisation d’un phénomène qui, à ma connaissance, l’a peu été puisque la plupart des études conceptuelles existantes à propos de la surprise se focalisent sur la façon dont surviennent les attaques surprises. De plus, la rapidité des évolutions technologiques rend plus probable une surprise technologique ce qui renforce l’intérêt de cette étude.

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Théorie de la flexibilité

Meir Finkel distingue quatre strates qui constituent la « flexibilité ».

La première est doctrinale et conceptuelle. A ce niveau, la flexibilité nécessite, pour pouvoir se développer d’un environnement favorable : tolérance (de la hiérarchie) pour les idées hétérodoxes, doctrine multidimensionnelle (prenant en compte tous les types de combats), entraînements variés et équipements polyvalents (n’ayant pas été conçus pour un seul type de mission).

La deuxième strate est celle de la « flexibilité » technologique et organisationnelle. Cette dernière requiert un équilibre entre les différentes capacités d’une force armée : défensives/offensives, logistique/combat, puissance de feu/manœuvre. Elle nécessité aussi une grande diversité : « la structure de la force doit inclure un large panel d’armements et d’unités de façon à ce que si certaines sont rendues inefficaces par des contre-mesures, le commandant puisse tout de même trouver une solution dans les ressources restantes.» (p.82) Enfin, les armements doivent être redondants. Il est en effet nécessaire pour une armée de détenir plusieurs armes qui utilisent différentes méthodes d’application pour un effet opérationnel identique afin de ne pas être trop exposé aux contre-mesures. La « flexibilité » technologique, suppose quant à elle une « modularité » des armements, qui doivent être capables de remplir plusieurs missions et d’évoluer techniquement pendant les combats, ainsi qu’une « adaptabilité » des équipements pendant leur développement, soit la capacité à réorienter rapidement un programme d’armement si le besoin s’en fait sentir.

La troisième strate correspond à la « flexibilité » cognitive soit la capacité du chef militaire à répondre rapidement aux contingences du champ de bataille en improvisant des solutions[1] et à la « flexibilité » du commandement qui correspond, en fait, au mission command déjà évoqué dans un post précédent.

Enfin la quatrième strate se rattache à un mécanisme d’apprentissage efficace et à une dissémination rapide de l’information entre les unités et entre celles-ci et l’échelon central, y compris pendant les combats[2]. Cela nécessite une culture et des processus qui encouragent à apprendre des erreurs, mais aussi une coordination fine entre les armées et les industries de défense afin de pouvoir rapidement fournir des solutions technologiques à partir des leçons apprises sur le champ de bataille (on pense évidemment aux « urgences opérations »[3]).

Si l’on tente de résumer le raisonnement de l’auteur par une carte heuristique, voilà ce que ça donne :

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La « flexibilité » dans l’histoire militaire.

Après cet effort de théorisation, l’auteur développe des exemples historiques en analysant à chaque fois les origines de la surprise, comment l’adversaire a réussi à s’en relever et enfin les conséquences de ce rétablissement. Et c’est sans doute là que le livre perd un peu de son intérêt. Les exemples sont souvent très connus (défaite française de 1940 ou réaction israélienne face aux missiles Sagger pendant la guerre du Kippour) et l’auteur a tendance à se répéter. La lecture de la deuxième partie du livre est donc un peu rébarbative. En conséquence, et par manque de place, j’évoquerai uniquement l’exemple du lent rétablissement soviétique lors de l’invasion d’Afghanistan (1979-1986)[4].

Les troupes soviétiques ont fait face dans ce pays à ce que l’auteur appelle une « surprise conceptuelle ». Le cœur du problème étant qu’elles étaient préparées et organisées pour des conflits de haute intensité, en terrain ouvert, face aux Chinois ou aux armées occidentales. La flexibilité opérationnelle requise pour mener ce type de guerre requérait à l’inverse une grande rigidité au niveau tactique. Enfin, l’introduction des missiles Stinger en 1986 fut une importante surprise technologique, l’auteur n’abordant d’ailleurs pas les mesures prises par les Soviétiques pour les contrecarrer.

Ainsi, jusqu’en 1980, les Soviétiques s’en tiennent à de vastes opérations, sans grands résultats. En 1980-1981, les premières évolutions apparaissent à travers un effort de déploiement de troupes aéroportées, forces légères bien mieux adaptées aux opérations de contre-insurrection. L’année 1983 marque un tournant avec le retrait de forces mécanisées du contact direct des Moudjahidines et leur emploi prioritaire dans des activités défensives. Des forces spécifiques sont utilisées contre la guérilla : parachutistes, unités de reconnaissance et forces spéciales. Les Soviétiques redécouvrent aussi les avantages de l’hélicoptère dans ce genre de guerre[5]. Des innovations tactiques se font jour et les officiers de l’Armée rouge pratiquent de plus en plus fréquemment raids, embuscades et escortes de convois. Ils mettent aussi en place la technique des Bronegruppa où l’infanterie mécanisée est utilisée comme infanterie à pieds et ses véhicules employés comme appui feu et comme réserve.

Le fait que les Soviétiques ne se remettent que lentement de la surprise s’explique par la structure très peu flexible de leur organisation et par une centralisation du commandement excessive. Les jeunes officiers éprouvent des difficultés à s’adapter sur le terrain car ils n’ont pas reçu une éducation militaire leur donnant les armes intellectuelles et doctrinales pour faire face à un tel changement de paradigme. La culture de l’apprentissage n’est pas dominante dans les rangs des cadres, et les Soviétiques ont eu les plus grandes difficultés à comprendre dans quelle guerre ils étaient engagés.

Ce livre mérite la lecture pour sa partie théorique qui passionnera quiconque s’intéresse aux questions d’innovation, d’adaptation et de résilience des armées. En outre, l’ouvrage ne manque de pas de questionner le lecteur sur des aspects contemporains. Au regard des critères mis en avant, qu’en est-il par exemple de la « flexibilité » des armées françaises ou britanniques? Si leur flexibilité doctrinale, organisationnelle et cognitive peut apparaître comme satisfaisante, leur flexibilité technologique est, en revanche, plus incertaine : diversité et redondance des équipements survivent mal à leur coût exponentiel et aux restrictions budgétaires. Mais tout cela mériterait une étude bien plus fouillée…

[1]J’ai déjà abordé ce point ici : « Tactique : l’imagination au pouvoir », Blog La voie de l’épée, 14 juin 2015.

[2]Pour approfondir ce point : Corentin Brustlein, Apprendre ou disparaître ? Le retour d’expérience dans les armées occidentales, Focus stratégique n°33, IFRI, octobre 2011.

[3]Louis-Marie Clouet, Achat d’urgence (AUO) contre programmation. L’efficacité des opérations en temps de guerre, Focus stratégique n°15, IFRI, mars 2009.

[4]Sur ce sujet, l’auteur incontournable est Lester Grau, voir notamment :

The Bear Went over the Mountain : Soviet Combat Tactics in Afghanistan, Frank Cass, 1988. The other side of the mountain : mudjahideen tactics in the Soviet-Afghan war, United Sates Marines Crops Studies and Analysis Division. Et sur le retrait des troupes soviétiques : « Breaking contact without leaving chaos : the Soviet withdrawal from Afghanistan. »

Mais aussi le très bon : Mériadec Raffray, Les Soviétiques en Afghanistan 1979-1989, CDEF, 2008.

[5]Guillaume Rolland et Antonin Tisseron, L’emploi des hélicoptères en contre-insurrection : quels enjeux pour quelles menaces ?, CDEF, 2013.

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A propos Rémy Hémez

Officier supérieur de l’armée de Terre. Ses propos tenus sur ce blog sont de sa seule responsabilité et n'engagent pas l'armée de Terre.
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