Le « mission command », de la théorie aux pratiques

Eitan Shamir, click Transforming Command, seek the Pursuit of Mission Command in the US, British and Israeli Armies, Stanford Security Studies, 2011.

 

Dans cet ouvrage paru en 2011, Eitan Shamir se prête à une étude de cas détaillée du concept de mission command, bien souvent présenté comme remède miracle à l’inefficacité militaire, sans que son contenu soit véritablement connu.

La méthode choisie par l’auteur, chercheur israélien au BESA et ancien responsable de la doctrine au ministère israélien des affaires stratégiques, est particulièrement intéressante. En effet, le concept va être interprété et mis en pratique de façon différente suivant la culture militaire qui l’accueille. Adopter avec succès le mission command demanderait donc, selon les pays, un changement culturel profond. L’auteur cherche ainsi à souligner les difficultés d’appropriation d’un tel concept en mettant en avant deux écarts inévitables lors de son processus d’adoption : l’interprétation qui en est faite par la culture militaire d’accueil et sa mise en pratique.

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Généalogie du concept de mission command.

Eitan Shamir se prête d’abord à une généalogie du concept qu’il définit ainsi :

« une philosophie qui demande et facilite l’initiative à tous les niveaux de commandement directement impliqués dans les évènements du champ de bataille. Elle encourage les subordonnés à exploiter les opportunités en leur donnant la possibilité de prendre des initiatives et d’exercer leur jugement en vue de remplir la mission, l’alignement étant maintenu par l’adhésion à l’intention du chef. »

Le mission command n’est pas une technique mais bien une forme de commandement qui nécessite un changement de la « culture d’organisation ». À ce titre, il a notamment besoin pour se développer d’un climat de confiance mutuelle, d’une acceptation de la prise de risque, d’une culture qui encourage l’initiative et l’innovation, d’objectifs clairs et d’une tolérance pour les erreurs non-délibérées[1].

L’idée du mission command trouve sa source en Prusse sous le nom d’Auftragstaktik et commence à germer au sein de l’académie militaire de Berlin (1801) mais c’est la défaite d’Iéna (1806) qui facilite son acceptation dans l’armée prussienne au travers des réformes de Scharnhorst et Gneisenau. Elle prouve toute sa valeur lors de la guerre de 1870 et, après des difficultésjusqu’à la fin de la Première guerre mondiale, elle fait son retour notamment par la mise en œuvre des Stosstruppen, unités de choc allemandes apparaissant au milieu de la Grande Guerre. L’Auftragstaktik joue ensuite un rôle central dans la Blitzkrieg : Rommel et Guderian le mettent en œuvre en le mixant avec le commandement de l’avant, notamment grâce aux progrès techniques de la radio. Eitan Shamir estime que ce style de commandement commence à disparaitre pour l’armée allemande en 1941 sur le front de l’Est mais que celle-ci ne se délite pas jusqu’à la fin de la guerre grâce à sa tradition de décentralisation.

 

Traditions de commandement et adoptions du mission command.

L’auteur étudie ensuite les traditions de commandement des armées américaine, israélienne et britannique et leur processus d’adoption du mission command en vue d’améliorer l’efficacité militaire. Pour parler de ce que je connais le mieux et puisque l’auteur a lui-même tendance à négliger le cas britannique, je me concentrerai ici seulement sur les deux premiers cas.

Traditionnellement, l’US Army a un style de commandement largement influencé par les principes du « management scientifique » de Taylor. La guerre y est moins vue comme un choc des volontés que comme une compétition de machines et de ressources. Suite à l’échec du Vietnam, un profond mouvement de réforme se met en marche. En 1982, en adoptant la doctrine d’AirLand battle, l’US Army cherche à substituer la mobilité à la destruction. La mise en avant du mission command prend place dans ce contexte, étant considéré comme crucial pour la mise en œuvre d’un style de combat manœuvrier (« maneuver warfare »). Son adoption, pourtant, ne va pas de soi et fait l’objet de nombreux débats, notamment sur la pertinence d’adopter une doctrine initialement portée par les Nazis ou sur l’opportunité de la transposer dans un contexte historique complètement différent.

L’armée israélienne, quant à elle, est marquée par une tradition de commandement que l’auteur qualifie de « mission command implicite », qui s’explique notamment par une absence de tradition militaire formelle avant 1948 et par la culture héritée du Palmach. Mais cet esprit décline à partir de 1974 : les chefs militaires n’ont plus l’expérience des grandes opérations et les aspects technologiques prennent de plus en plus de place. Entre 1982 et 1993, l’engagement dans des conflits de basse intensité laisse peu de place pour le mission command, en particulier parce que les objectifs politiques sont peu clairs et donc difficilement déclinables en buts militaires clairs. Le Mission command est de nouveau mis en avant suite aux critiques importantes visant Tsahal après la première guerre du Liban (1982-1985) et l’Intifada (1987-1993) et est incorporé dans la doctrine officielle en 1993. Cependant, par différence avec l’US Army, les réformes de Tsahal en lien avec l’adoption du mission command se focalisèrent plus sur la formation des officiers que sur la doctrine.

 

Mission command à l’épreuve du feu

L’auteur se concentre ensuite sur l’analyse de la mise en œuvre du mission command en opérations et sur les limites rencontrées.

Du côté américain, l’opération Desert Storm est souvent présentée comme l’application idéale de cette doctrine. L’opération a en effet été marquée par une apparente initiative laissée aux subordonnés, la profondeur, la souplesse la synchronisation de la manœuvre, etc. Cependant cette opération n’offre pas réellement un test adéquat au concept : la passivité irakienne n’a pas réellement permis de tester la réactivité des commandants d’unités et un fossé cognitif s’est creusé entre la perception de la situation au niveau opérationnel et celle du niveau tactique, en particulier à propos de la faiblesse de l’armée irakienne, ce qui n’a pas autorisé une pleine exploitation des opportunités. L’opération Iraqi Freedom, quant à elle, a été marquée par une préférence sur la vitesse par rapport à la masse. Cette opération a connu de beaux cas de mission command, en particulier les deux « Thunder runs » menés par la 3e Division dans Bagdad peu avant la prise de la ville. Cependant, la transition vers la phase de stabilisation a été caractérisée par une application très parcellaire du mission command, et une forte tendance au micro-management des forces américaines.

Pour l’armée israélienne, lors de la deuxième guerre du Liban, l’état-major était dominé par la conception des effect-based operations (EBO)[2] et a négligé la préparation de l’assaut terrestre. Ainsi, le contrôle a repris le pas sur la liberté d’action et la clarté des objectifs, et le commandement de l’avant n’a presque jamais été pratiqué, c’est ce que l’on a nommé le « syndrome de l’écran plasma »[3].

L’ouvrage rappelle bien que le passage de la doctrine à la pratique est souvent problématique, et le contexte actuel ne facilite d’ailleurs pas l’adoption du mission command pour les armées occidentales. Sans entrer dans le détail, la crainte des pertes entraîne une certaine inhibition et une moindre prise de risque en décalage avec la philosophie sous-jacente au concept. La nature des conflits dans lesquels les armées occidentales sont majoritairement engagées aujourd’hui (guerre au milieu des populations) implique des déploiements lents et ne permet pas de victoire décisive. L’effet « caporal stratégique » rend le micro-management particulièrement tentant. Dans ce contexte, le fait que l’autorité puisse être déléguée mais pas la responsabilité cause une vraie difficulté pour la mise en œuvre du mission command.

 

Et le cas français ?

On peut bien entendu regretter que le cas français ne soit pas abordé. Qu’en est-il d’ailleurs du style de commandement français ? (Je n’ai pas connaissance d’études complètes à ce propos, si un lecteur a des recommandations, pourrait-il m’éclairer ?)

La doctrine nous donne quelques pistes, en particulier le FT-05 intitulé L’exercice du commandement en opérations pour les chefs tactiques[4]. Les auteurs de ce document insistent sur la différence entre le commandement directif ou par ordre (detailed command) et le commandement par objectifs (mission command). Pour le premier : « le but à atteindre et les moyens à mettre en œuvre sont précisés, les modalités d’exécution le sont également. ». Le second, « laisse une marge de manœuvre plus importante aux échelons subordonnés qui doivent s’imprégner de l’idée de manœuvre du chef pour atteindre l’objectif assigné. » Le commandement par objectifs est présenté comme présentant le plus d’avantages : souplesse de la manœuvre, réactivité, meilleure interactivité entre les échelons, etc. Mais la doctrine n’exclut pas pour autant le commandement directif. Il peut en effet s’avérer nécessaire dans certaines circonstances, notamment lorsque le temps manque pour concevoir une manœuvre ou quand la réussite d’une opération repose sur le secret.

Enfin, une caractéristique française du format de rédaction des ordres nous donne aussi un éclairage particulier sur ce style de commandement : l’effet majeur. Introduit dans la méthode de raisonnement tactique française dans les années 1980, il est défini par le général Yakovleff comme un

« effet à obtenir sur l’ennemi, en un temps et un lieu donnés. Sa réussite garantit le succès de la mission. L’effet majeur est l’action par laquelle le chef envisage de saisir l’initiative. » Cette notion d’effet majeur « traduit un style de commandement, la subsidiarité qui préserve et garantit l’initiative opérationnelle des subordonnés, gage de succès. »[5]

Il permet de remplir une condition nécessaire pour que le mission command puisse être mis en œuvre : comprendre ce que veut le supérieur afin de pouvoir y contribuer le plus efficacement possible.

 

Conclusion

Au final, cet ouvrage passionnant d’Eitan Shamir, objectif et pragmatique, mêlant théorie des organisations, histoire militaire et analyse comparative de cultures militaires, permet d’acquérir une bonne compréhension du concept de mission command et des enjeux liés à son adoption et à son utilisation en opérations. Sa lecture apparaît indispensable pour tout praticien du commandement et très utile pour ceux qui étudient les affaires militaires, et sera utilement complétée par 16 cases of mission command[6].

 

 

[1] Voir à ce titre Christian Morel sur la politique de non-punition dans l’Armée de l’Air française. Les décisions absurdes Tome II Comment les éviter, Folio, 2014 et Christian Morel, « Pour une hygiène de la pensée dans le processus de prise de décision ou comment atteindre la haute fiabilité », Penser autrement. Pour une approche critique et créative des affaires militaires, Cahiers de la Revue de la Défense Nationale, juin 2015.

[2] Philippe Coquet, Opérations basées sur les effets : rationalité et réalité, Focus stratégique n°1, IFRI, octobre 2007.

[3] Voir notamment : Pierre Razoux, Après l’échec. Les réorientations de Tsahal depuis la deuxième guerre du Liban, Focus stratégique, IFRI, octobre 2007.

[4] FT-05, L’exercice du commandement en opérations pour les chefs tactiques, CDEF, octobre 2010, p.21 et suivantes.

[5] Lieutenant-colonel Claude Franc, « Effet majeur et centre de gravité : compatibilité ou incompatibilité ? ».

[6] Donald P.Wright, 16 cases of mission command, Combat Studies Institute Press.

 

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À propos de Rémy Hémez

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