Budget de la défense: une hausse en trompe-l’œil?

A l’issue du conseil de défense réuni autour de lui le 29 avril, le Président Hollande a annoncé une série de décisions dont certaines, au moins, étaient espérées. J’en rappellerai quelques-unes avant de les commenter brièvement :

  • L’opération Sentinelle est pérennisée à hauteur de 7000 hommes déployés sur le territoire national;
  • Le budget de la défense 2015 est maintenu à 31,4 milliards d’euros, mais est maintenant intégralement porté par des crédits budgétaires – là où, la veille encore, on pensait que 2,2 milliards devraient être trouvés sous la forme de recettes exceptionnelles (REX), à savoir le montage à toute vitesse de sociétés de projets (rachetant puis louant aux armées des FREMM et des A400M);
  • L’exécution de la LPM sur les quatre années d’exercice restantes bénéficiera de 3,8 milliards d’euros supplémentaires, qui s’ajoutent ainsi aux ressources, déjà prévues à la hausse sur la fin de l’exercice, dans la LPM. Si l’on en croit la LPM et le découpage indiqué par Jean-Dominique Merchet, le budget des prochaines années devrait donc en théorie correspondre au graphique ci-dessous :

budget_défense 2015-2019

 

Les deux avancées principales des décisions d’hier sont donc, d’une part, le fait de garantir que les ressources prévues en 2015 seront bien là, réduisant ainsi les risques et incertitudes liés aux REX, et d’autre part l’augmentation annoncée de l’enveloppe prévue pour la défense, qui devrait à terme permettre de porter à 34 milliards d’euros le budget de la défense en 2019 (soit bien après l’élection présidentielle de 2017…).

Qu’en dire ?

Il convient d’abord de s’en féliciter.  Bien sûr, la détérioration de l’environnement stratégique, le nombre et l’ampleur de nos opérations extérieures, le sous-financement des différentes LPM – etc. – rendaient ces décisions absolument nécessaires, et en un sens normales. Il faut quand même les saluer, après tout le sous-financement de la défense française au regard de ses ambitions ne date pas d’hier, et il aurait sans doute été plus aisé politiquement et – surtout – budgétairement pour l’exécutif de maintenir le cap sans accroître l’effort de défense, ou en ne prenant que des mesures cosmétiques. On peut toujours trouver ces annonces insuffisantes, à raison, mais cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître lorsque une inflexion est accomplie dans le bon sens.

Pour autant, il importe aussi de rappeler plusieurs raisons nous invitant à faire preuve de vigilance quant à la suite des événements :

Sur un plan budgétaire d’abord, des incertitudes perdurent: d’où viendront ces 3,8 milliards, et à quel point sont-ils garantis ? Le volume de REX prévu dans la LPM pour les quatre années futures va t-il réduire, rester le même, ou grossir sous l’effet de la redistribution de ces 2,2 milliards si difficiles à trouver en 2015 ? On peut souhaiter que la LPM révisée sera plus fournie en crédits budgétaires et reposera sur des paris moins audacieux sur les REX – quitte à avoir une bonne surprise si les ressources obtenues au final par la vente des fréquences (prévue à l’origine en 2015) sont supérieures à celles initialement escomptées. Car il y a bien une contradiction fondamentale entre, d’une part, le fait de reconnaître l’ampleur des menaces auxquelles nous sommes confrontés et l’ambition d’agir dans la durée contre nos adversaires – sur des théâtres extérieurs comme sur le territoire national – et, d’autre part, le choix de faire reposer cet effort vital et durable sur des ressources passablement incertaines. Cela implique également que, contrairement aux années précédentes, la volonté présidentielle exprimée de manière claire par ces arbitrages ne soit pas à nouveau contestée lors de la mise en oeuvre de la LPM révisée. On a parfois l’impression qu’en termes de fait accompli et de coups de main sous l’horizon radar, Bercy n’a rien à envier aux Spetsnaz russes.

Sur un plan stratégique, notre situation devrait nous amener à faire preuve d’un pragmatisme plus poussé, et peut-être d’une sélectivité accrue dans nos interventions militaires. Que la France assume ses responsabilités dans la bande sahélo-saharienne, il faut s’en réjouir: elle a pour le faire des atouts uniques, et ne saurait être aisément remplacée par d’autres pays pour réaliser les mêmes missions. Tandis que l’opération Barkhane s’ajoute aux opérations en RCA, au Liban, aux mesures d’assurance à l’égard de nos alliés européens, devrait-on maintenir un tel degré d’implication dans les opérations en Irak, là où notre contribution, bien qu’étant tout sauf négligeable, pourrait être assumée par d’autres ? (sans même entrer dans le débat sur l’objectif que nous cherchons à atteindre sur ce théâtre, ou en évaluer la faisabilité) Aucune analyse objective des opérations militaires françaises depuis 2008 ne saurait mettre en doute le fait que la France assume ses responsabilités dans le monde lorsqu’elle doit le faire. Car enfin, s’il est rassurant de voir l’exécutif accroître l’effort de défense lorsque la situation est critique, on peut souhaiter en parallèle qu’il admette la nécessité d’un plus grand pragmatisme stratégique, indispensable à terme pour ne pas sacrifier l’avenir au présent.

 

Share

About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
This entry was posted in Analyses and tagged , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *