Agir en coalition: force ou faiblesse ? Entretien avec Olivier Schmitt

Cet entretien avec Olivier Schmitt, chercheur post-doctoral au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et auteur du récent Focus stratégique “L’union ou la force ? Les défis des opérations multinationales contemporaines“, a été réalisé en collaboration avec le blog Mars Attaque.

Malgré des épisodes historiques difficiles, rappelés par Foch dans la célèbre citation qui lui est attribuée “J’ai beaucoup moins d’admiration pour Napoléon depuis que j’ai commandé une coalition“, comment en sommes-nous venus à idéaliser le fait que l’action en coalition doit être le plus souvent recherchée ?

Toute action de politique étrangère doit à la fois prendre en compte les rapports de force, mais aussi les idées et normes dominantes du système international dans lequel elle s’inscrit. Le contexte international actuel est marqué par la valorisation symbolique de l’action multinationale comme critère de la légitimité. On le voit bien chaque fois que sont dénoncés « l’unilatéralisme » américain, russe, ou autre : l’action collective est connotée positivement, pas l’action individuelle. Cette donnée normative n’efface pas les logiques de puissance, mais s’y superpose.

A ce titre, les interventions militaires récentes sont des conflits limités pour les Etats y participant, et notamment les principaux maîtres d’œuvres que sont les Etats-Unis. Leur survie n’étant pas en jeu, ils peuvent se permettre de bâtir des coalitions afin d’augmenter la légitimité de leurs actions, l’intérêt pour les Etats rejoignant l’intervention pouvant être très concret, comme des aides militaires ou financières de la part de Washington.

Il faut d’ailleurs aussi noter que certains « petits » Etats participent à des tâches limitées, mais utiles (comme le gardiennage des bases), qui peuvent permettre à des Etats plus puissants de libérer des ressources pour les activités de combat.

La France semblerait à première vue plus sceptique que d’autres vis à vis de ces actions en coalition, qui apporteraient plus de risques que d’opportunités. Est-ce un trait de sa culture stratégique ?

La perception française contemporaine est très influencée par l’intervention en Afghanistan, où l’expérience d’intégration au sein de la chaîne de commandement OTAN n’a pas forcément été positive. De plus, la participation française en Afghanistan a été marquée par un changement profond de direction après l’élection de Nicolas Sarkozy, couplé à une réintégration simultanée au sein de la structure de commandement intégrée de l’OTAN, qui ont pu donner l’impression d’une remise en question des fondamentaux de la politique de défense française depuis 1962. Il y a donc une projection de l’expérience afghane sur les interventions multinationales en général, qui se sent bien dans le soulagement qu’a été la possibilité d’intervenir au Mali au sein d’une chaîne de commandement nationale.

Néanmoins, il ne me semble pas que la France soit plus hostile qu’une autre aux interventions multinationales : notre histoire militaire montre que les forces françaises opèrent bien souvent auprès de militaires d’autres Etats, et la France participe à de nombreux exercices internationaux, qui permettent de renforcer l’interopérabilité avec des partenaires potentiels. Toute intervention multinationale ne sera pas forcément similaire à l’Afghanistan, qui a montré un certain nombre de limites, et divers formats peuvent être envisagés.

De plus, il ne faut pas croire que nos alliés sont forcément mieux préparés. La chaîne de commandement britannique est formatée pour conduire soit une intervention purement nationale, soit pour être fusionnée avec la chaîne OTAN (héritage de la guerre froide), et n’était pas adaptée aux principales interventions multinationales auxquelles Londres a participé au cours de la dernière décennie : l’Irak, l’Afghanistan et la Libye.

Au couple « légitimité/efficacité », vous préférez « intégration/autonomie ». Cette grille de lecture permet-elle finalement de plus se concentrer sur les finalités plutôt que sur les moyens, et de dépasser ainsi les aspects tactiques, parfois bloquants, en comprenant leurs raisons d’être ?

Le but de l’adoption de la grille de lecture « intégration/autonomie » était de permettre de faire ressortir un ensemble de dynamiques spécifiques aux interventions multinationales contemporaines, en montrant que celles-ci sont traversées par une tension permanente. A ce titre, il s’agit d’un outil heuristique ayant pour but d’éclairer le contexte et les logiques de ces interventions. Effectivement, il me semble que cela permet de sortir d’une lecture qui peut être paralysante et consistant à considérer le multinationalisme comme une contrainte indépassable, et à adopter une vision plus proactive qui accepte la dialectique intégration/autonomie comme une donnée et cherche les moyens de résoudre la tension entre ces deux dynamiques au minimum.

Enfin, quelles seraient les quelques points à retenir pour réellement atteindre cet état où « l’union fait la force », et non plus la faiblesse ? A ce titre, la coalition ad hoc montée pour faire face à l’organisation de l’Etat islamique remplit-elle ces critères ?

Dans le focus stratégique, j’identifie un certain nombre de critères de sélection des partenaires dans la mise en place d’une intervention militaire multinationale : réputation internationale, expertise régionale, compétences diplomatiques, degré d’intégration au sein de la coalition, qualité des forces armées et historique de coopération avec d’autres membres. Cette liste est indicative, et tous les critères n’ont pas forcément besoin d’être remplis par un Etat participant à l’intervention, des arbitrages entre ces différents critères pouvant être faits en fonction du contexte.

Si l’on regarde les contributions à la coalition contre Daesh, on constate la présence d’Etats de la région (expertise régionale) et d’alliés traditionnels de Washington (réputation internationale, historique de coopération). Mais pour tous ces Etats, le niveau d’intégration militaire au sein de la coalition est faible, les Etats-Unis assurant plus de 90% des frappes. A ce jour, la coalition est plutôt cosmétique autour de l’action américaine.

 

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