Le mirage de l’armée européenne

prostate on Flickr » href= »https://www.flickr.com/photos/127534070@N03/15023773080″>European special forcesLe président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a appelé de ses vœux la création d’une armée de l’Union européenne dans un entretien avec Die Welt. Quatre motifs sous-tendent sa position :

1. Cela aiderait à la création d’une véritable politique de sécurité et de défense commune et reflèterait les responsabilités que l’Europe souhaite incarner sur la scène internationale
2. Cela permettrait à l’Europe de réagir à des menaces pesant sur un Etat-membre ou sur un pays voisin
3. Une armée commune aurait valeur de dissuasion aux yeux de tous, à commencer par la Russie
4. Une armée européenne permettrait de faire d’importantes économies

Depuis cet entretien, un buzz s’est emparé de la sphère médiatique. Avant d’aller plus loin, rappelons que les vues de Jean-Claude Juncker sont bien connues sur le sujet et qu’il s’était déjà prononcé dans ce sens lors de la campagne des élections européennes l’an dernier.

En apparence, ces quatre motifs semblent recevables. En réalité, ils sont caducs et, dans le contexte actuel, quasi contreproductifs.

Problème n°1 : il n’y a absolument aucune volonté politique d’aller dans ce sens. Evoquons des truismes : la France et le Royaume-Uni n’en veulent pas – au-delà de la question essentielle de la dissuasion nucléaire. Et même les pays qui, comme l’Allemagne, prétendent être favorables renâcleraient autant à s’engager. Cela suffit déjà à achever l’idée. Il n’est même pas certain que de plus petits pays soient enthousiastes. Il y aurait certes des difficultés politiques et bureaucratiques à la mise en œuvre d’une armée européenne, mais le problème est plus profond : l’armée reste l’une des incarnations de la nation, d’autant plus que l’armée sert avant tout à défendre le territoire de cette nation, or il n’existe pas de « nation européenne » – un projet qui restera encore longtemps une illusion.

Problème n°2 : d’aucuns pensaient que la crise économique allait inciter à une coopération européenne renforcée en matière de sécurité et défense. Force est de constater que ce n’est pas le cas. La coopération a progressé, mais principalement au niveau du bi- et minilatéralisme (voir le nouveau numéro de Politique étrangère sur le sujet). Rappelons simplement que la coopération structurée permanente a jusqu’à présent été soigneusement évitée par tous les Etats intéressés par une coopération approfondie avec un ou plusieurs pays. Les Etats européens perçoivent ces formats comme plus rapidement efficaces et performants que les mécanismes institutionnels traditionnels plus lourds et plus intrusifs. C’est une réalité qu’il ne faut ni ignorer ni rejeter – ce serait contre-productif. Les outils de défense européens sont en crise profonde et le recours aux institutions multilatérales n’est pas une priorité. Prenons-en acte, changeons de paradigme et travaillons à développer ces formats alternatifs.

Problème n°3 : la création d’une armée européenne s’accompagnerait d’une structure de commandement, d’une chaîne de décision, d’une gestion des ressources humaines et du budget… Aucune des structures actuelles n’est adaptée. Il semble quelque peu outrecuidant de penser que l’actuel état-major de l’UE puisse servir d’embryon à toute cette structure de commandement non pas parce qu’il n’est pas compétent, mais simplement parce que le saut qualitatif et quantitatif requis serait beaucoup trop grand. De même, l’Agence européenne de défense n’a jamais été prévue comme la version européenne de la DGA… Tout ce chamboulement ne pourrait au mieux se faire que sur plusieurs années. Et surtout, qui donnerait les ordres : la Commission, le SEAE, le Conseil – avec quel rôle pour le Parlement européen ? Poser la question montre déjà les limites de l’exercice. Sans oublier que la création d’une armée européenne engendrerait le démantèlement de toutes les structures nationales avec toutes les conséquences politiques, économiques et sociales que l’on peut imaginer.

Problème n°4 : l’idée qu’une armée européenne pourrait mieux défendre un Etat-membre menacé ou un voisin de l’UE occulte la réalité. Tout d’abord, l’OTAN reste la garantie de sécurité privilégiée par tous les Etats qui en font partie. C’est l’article 42.7 du traité de Lisbonne qui le dit. Certes, certains Etats membres ne font pas partie de l’OTAN, mais le fait est que cet article n’ayant jamais été opérationnalisé, il n’a de toute manière qu’une valeur symbolique. Ensuite, une armée européenne se heurterait aux mêmes difficultés que celles rencontrées actuellement : l’analyse de la menace n’est pas partagée, pas plus que la réponse à y apporter. Il n’y a aucune raison de penser qu’une armée commune inverserait cette tendance structurelle ; en revanche, il y a tout lieu de penser que l’on aboutirait à un blocage politique persistant. On imagine difficilement que les Etats membres abandonnent toute forme de souveraineté de défense, ainsi que le principe d’unanimité, pilier du processus de décision en la matière.

Problème n°4 bis : Jean-Claude Juncker adopte une posture fonctionnaliste typique de l’intégration européenne. Plutôt que d’envisager une convergence incrémentale vers une politique de défense commune, comme prévue dans les traités, il semble donner l’impression que la création d’une armée européenne créera le besoin d’une politique de sécurité et de défense commune. Un sophisme qui a peut-être pu s’appliquer dans d’autres domaines, mais qui ne marchera pas pour la défense.

Problème n°5 : l’idée qu’une armée européenne génèrerait d’importantes économies se fonde sur des principes théoriques. Le postulat de base est qu’une armée commune pourrait éviter les duplications d’équipements et de capacités. On part également du principe, tout à fait discutable et hautement sensible, qu’il faudrait réduire le format : il y aurait donc moins de militaires, moins de besoins en entraînements, en équipements… On pourrait mutualiser (entendez, fermer) de nombreuses infrastructures, à commencer par les académies militaires, les structures de maintenance ou encore les centres d’entraînement. Au-delà de longues chamailleries sur la localisation de ces différentes infrastructures, il faut tout de même prendre en compte certains facteurs très coûteux, tels que la défense de tout le territoire européen sur terre, sur mer et dans les airs 24h/24 et 7j/7. Sauf à penser qu’une armée européenne serait strictement territoriale, elle serait a priori engagée en opérations extérieures : on ne peut donc pas trop diminuer le format et il faudrait largement renforcer l’éventail capacitaire comme les moyens logistiques permettant les rotations, et très probablement aussi augmenter le niveau de préparation moyen de beaucoup de militaires. Autant d’éléments très coûteux – à moins que l’on tire les ambitions vers le bas…

Le seul gain tangible concernerait a priori l’acquisition – notamment parce qu’il y aurait une centrale d’achat unique –, la maintenance et la R&D. Sur cette dernière, toutefois, ce ne sont pas des économies qu’il faudrait, mais bien au contraire une augmentation substantielle du budget, tant il est faible aujourd’hui et problématique pour l’avenir.

Conclusion : l’idée qu’une armée européenne assurerait une meilleure dissuasion que les outils actuels, par exemple face à la Russie, ne repose sur rien de solide. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord reste probablement la meilleure dissuasion qui existe, implication américaine oblige, tandis qu’une improbable armée européenne serait très probablement moins déployable et moins aguerrie que les meilleures armées nationales. Aucun fondement politique donc, et peu de réalité opérationnelle pour une « idée » qui semble pour certains d’abord obéir à une pseudo-logique comptable, pour d’autres à une logique fonctionnaliste imperturbable…

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2 réponses à Le mirage de l’armée européenne

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  2. Ping : La défense européenne au coeur du débat | Le blog de la revue Politique Etrangère

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