La dissuasion sauce hollandaise

Crédits ECPAD

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L’exercice tant attendu – et plusieurs fois repoussé – du discours présidentiel sur la dissuasion est enfin arrivé, et cela s’est produit à Istres, où François Hollande a prononcé jeudi après-midi un discours d’une quarantaine de minutes. Etienne de Durand s’étant déjà livré à une première analyse, ce post a pour but d’offrir des remarques complémentaires, voire une interprétation différente, car même si les variations d’un discours à l’autre sont généralement peu perceptibles, elles peuvent néanmoins être tout à fait significatives.

To Vladimir, with not much love – François

Etienne le souligne à raison, par delà les références aux courses aux armements (surtout l’Asie) et à la prolifération (principalement l’Iran), l’accent est délibérément mis sur la situation européenne. Le message est clair : le terrorisme ne représente que l’une des menaces auxquelles la France est confrontée. D’autres sont, certes, plus éloignées (dans l’espace comme dans le temps, quoique), mais aussi plus dimensionnantes pour notre défense, et une posture stratégique raisonnable et efficace doit savoir répondre aux défis immédiats sans perdre de vue les nécessités du plus long terme. D’où les rappels concernant la possibilité de réapparition d’une menace étatique majeure et la solidité jamais garantie de la paix en Europe.

D’où, également, les développements concernant les intérêts vitaux de la France. La dissuasion, dans la tradition française, c’est la protection des intérêts vitaux, et seulement de ceux-ci. Au-delà de l’intégrité du territoire national, leur périmètre n’est jamais défini avec précision pour une raison évidente : une définition trop restrictive inviterait les attaques « juste en deçà », là où une définition trop inclusive manquerait de crédibilité et s’avèrerait, au final, dangereuse. L’appréciation de la menace posée aux intérêts vitaux de la France est donc une prérogative du président, à exercer en situation, c’est-à-dire en temps de crise. Chaque discours présidentiel est ainsi l’occasion pour chaque président de rappeler que ce qui prime, c’est son interprétation des enjeux d’une crise, et de donner des exemples. C’est ainsi que Jacques Chirac avait en 2006 fait référence aux menaces sur les approvisionnements stratégiques de la France, référence qui avait alors été interprétée, à tort, comme une évolution doctrinale profonde et durable. Les principes de la doctrine sont connus, mais la marge de manœuvre de chaque président sur l’interprétation des intérêts vitaux constitue une ambiguïté constructive, qui crée le doute chez l’adversaire. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les déclarations de François Hollande telles que « la définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale », ou encore « qui pourrait donc croire qu’une agression, qui mettrait en cause la survie de l’Europe, n’aurait aucune conséquence ? » – comment se définit la survie de l’Europe ? Quelle conséquence précise a-t-il en tête ? On n’en sait pas plus, c’est aux Etats tentés par l’agression d’un pays européen que le signal s’adresse, et donc sur eux que porte le poids du doute et de la responsabilité.

Désarmement : « c’est ceux qui en parlent le plus… » ?

Le discours a également été l’occasion de poser une partie des bases de ce que devrait être la position française à la prochaine conférence d’examen du TNP, qui débutera dans à peine plus de deux mois. Trois remarques s’imposent ici.

D’abord, François Hollande a annoncé partager « l’objectif, à terme, de l’élimination totale des armes nucléaires […] quand le contexte le permettra ». Cette formulation est à mon sens une évolution : on ne trouve pas de trace d’une position similaire dans le discours de Cherbourg de Nicolas Sarkozy. Bien sûr, la formule n’est pas extrêmement audacieuse et ne remet pas en question le fond de la position française, pour autant elle ne me semble pas anodine. D’autant qu’elle se double d’une précision sur les conditions dans lesquelles le nombre d’armes nucléaires dans l’arsenal français pourrait être réévalué à la baisse sans compromettre la sécurité nationale : si le niveau des arsenaux des autres Etats – Etats-Unis et Russie, donc – descendait à « quelques centaines » d’armes.

Ensuite, le président a rappelé ce qui fait que la position française sur le désarmement est non seulement défendable mais exemplaire, en raison des mesures de désarmement irréversibles prises depuis la fin de la guerre froide : fermeture des sites d’essais et des usines de production de matières fissiles, abandon de la composante terrestre (stratégique et « pré-stratégique »), combinées entre autres à la signature et à la ratification du Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICE). Il a d’ailleurs, comme ses prédécesseurs, envoyé quelques piques à destination des Etats qui prétendent soutenir le désarmement mais se gardent bien de prendre des décisions irréversibles (clin d’œil possible aux Etats-Unis et à la pauvreté du bilan d’Obama sur le désarmement), voire qui développent de nouvelles composantes et accroissent leurs stocks de matières fissiles (Pakistan, par exemple).

Enfin, s’il n’y a pas, contrairement à 2010, de plan d’action français de grande ampleur, on voit que la France arrivera à New York en mai avec plusieurs avancées à porter à son bilan :

  • des initiatives de transparence : François Hollande a ainsi révélé le nombre exact de vecteurs à vocation nucléaire (48 missiles balistiques de types M45 et M51 et, seule véritable nouveauté, 54 missiles de croisière ASMP-A) et annoncé que la France organiserait de nouvelles visites de certains de ses sites dénucléarisés (base aérienne de Luxeuil, site du plateau d’Albion) ;
  • face au blocage complet et durable de la Conférence du Désarmement sur la préparation d’un traité d’interdiction de la production de matières fissiles (TIPMF, ou « cut-off »), la France présentera bientôt un texte de traité « ambitieux, réaliste et vérifiable » sur ces questions.

Des rappels capacitaires et budgétaires

On trouve bien sûr, dans le discours, des développements capacitaires et budgétaires, même si les nouveautés sont ici bien rares, l’essentiel ayant déjà été tranché dans la LPM. Deux remarques quand même.

D’abord, la complémentarité des composantes aérienne et navale est réaffirmée. Le choix d’une base aérienne pour prononcer le discours n’a sans doute rien d’anodin, au moment où la pertinence de la composante aérienne est mise en doute par certains. Pour appuyer des décisions déjà prises, le président a ainsi lancé les études sur le successeur de l’ASMP-A, exploitant des pistes telles que la réduction de la signature (radar ou thermique ?) et l’hypervélocité. L’une et l’autre sont destinées à maximiser les chances de pénétration des missiles air-sol français à charge nucléaire malgré les défenses aériennes adverses, dont les capacités progressent, et donc de garantir la crédibilité de la dissuasion. Néanmoins, améliorer les vecteurs français simultanément dans ces deux domaines serait particulièrement complexe (voir ici p. 71, 74, 77-78). On comprend également qu’en ce qui concerne les évolutions à venir du M51, le président a tranché en faveur d’une option conservatrice ne requérant pas un SNLE de 3e génération considérablement plus lourd que les SNLE NG actuels de classe Triomphant.

Enfin, en réaffirmant la complémentarité entre forces conventionnelles et nucléaires, François Hollande profite de l’occasion pour répondre aux critiques – notamment internes – concernant la supposée « sanctuarisation » de la dissuasion face aux coupes budgétaires, en rappelant que tous ont été soumis à des « efforts de réalisme ».

Le réalisme caractérise bien, en définitive, la posture de dissuasion de François Hollande, en particulier par le refus de négliger la possible réémergence de menaces majeures. On ne peut pourtant s’empêcher de constater qu’entre le « réalisme » budgétaire, qui conduit à limiter les dépenses, et le réalisme stratégique, qui encourage à « ne pas baisser la garde » face à la dégradation de la sécurité européenne et internationale, existe une tension intrinsèque fragilisant la pérennité d’une posture de « stricte suffisance ».

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About Corentin Brustlein

Corentin Brustlein is the head of the Security Studies Center at the French Institute of International Relations, where he works on nuclear and conventional deterrence, US and French defense policies, modern warfare, military adaptation. He holds a PhD in political science from the Jean Moulin University of Lyon.
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