La dissuasion, c’est maintenant

Crédits: Armée de l'Air

Crédits: Armée de l’Air

Comme il est d’usage dans notre monarchie nucléaire républicanisée, le Président a prononcé jeudi à Istres son grand discours sur la dissuasion. En matière nucléaire comme plus généralement, on savait François Hollande attaché à la continuité, et c’est effectivement la continuité qui a prévalu – en la matière, convenons que c’est plutôt rassurant. Figurent quand même dans le discours présidentiel quelques rappels et inflexions qui méritent d’être soulignés. Qu’on en juge :

  • S’il a mentionné la « course aux armements » et la prolifération pour expliquer en quoi « le temps de la dissuasion [n’était] pas dépassé », le président a surtout ouvert son discours sur l’Ukraine et la menace non disparue de la guerre en Europe. Dans le langage (à une virgule en trop près) châtié du Palais : « la réapparition d’une menace étatique majeure pour notre pays, ne peut être exclue ». On ne saurait mieux dire, n’en déplaise aux poutiniens de tous poils.
  • Outre ce rappel salutaire, le président fait valoir que « La dissuasion […lui] permet d’écarter toute menace de chantage d’origine étatique qui viserait à nous paralyser. » C’est un point fondamental : face à des adversaires dotés d’ADM (pas seulement d’armes nucléaires, donc) et qui voudraient en profiter pour conduire une politique d’agression, la dissuasion nucléaire contribue à bloquer la sanctuarisation agressive adverse et autorise la France à agir.
  • Deuxième idée essentielle : « La définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale… » ; on le savait bien sûr depuis le Livre Blanc de 2008 et la déclaration commune franco-britannique d’Evian, en 2009, à laquelle le président fait d’ailleurs allusion, mais il faut ici mettre les points sur les « i » : sans prononcer de mot tabou, et par retouches présidentielles successives, la France commence à se saisir de la problématique de la dissuasion élargie. A la lumière des événements actuels, il n’est en effet pas très difficile d’imaginer, sur les frontières orientales de l’Europe, une situation impliquant les intérêts vitaux d’un de nos alliés, et nous entraînant dans un engrenage ; on peut alors imaginer « un avertissement de nature nucléaire ayant pour objectif le rétablissement de la dissuasion ».
  • 3e idée présente, à défaut d’être très directement reliée à la précédente dans le discours présidentiel : la composante aéroportée est indispensable dans des scenarii de type dissuasion élargie mettant en cause les intérêts vitaux alliés – et tant pis pour l’UDI, mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ?! Dans la langue liturgique nucléaro-élyséenne : « La composante aéroportée donne, en cas de crise majeure, une visibilité à notre détermination à nous défendre, évitant ainsi un engrenage vers des solutions extrêmes. » En parler vulgaire, on ne peut gesticuler qu’avec des avions, sans lesquels on est condamné au dilemme impuissance ou escalade, bien connu des pères fondateurs de la dissuasion.
  • D’où, 4e idée, plus prospective et programmatique, la nécessité de moderniser, au niveau de « stricte suffisance » naturellement – limitation plus budgétaire que géopolitique aujourd’hui – les deux composantes en prenant en compte « les évolutions technologiques dans le domaine de la défense aérienne, de la défense antimissiles, de la détection sous-marine », et en insistant par exemple sur la vitesse et la furtivité du successeur futur de l’ASMP-A – ce qui intéressera aussi, à n’en pas douter, nos futurs (les mêmes ?) missiles de croisière conventionnels.

J’en tire deux conclusions. D’abord, et comme j’ai essayé de le montrer, il y a un réel lien logique établi entre la dégradation de notre environnement stratégique (en Ukraine mais pas seulement) et le caractère indispensable d’une dissuasion certes « suffisante » mais modernisée et qui permette de répondre à des scenarii extrêmes nous impliquant via nos alliés. Ensuite, et contra une certaine archéo-théologie galloisienne, le président réaffirme que « la dissuasion nucléaire est complémentaire de nos moyens conventionnels [et vice et versa, si je puis me permettre] et elle exerce un effet d’entraînement sur l’ensemble de notre appareil de défense. »

En bref, ces rappels et inflexions sont très bienvenus, et tout cela est bel et bien dit – il ne reste plus maintenant qu’à joindre l’acte budgétaire à la parole doctrinale.

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