Hervé Gourdel, les médias et les “experts”

GourdelJ’étais sur Twitter lorsque la vidéo de la décapitation d’Hervé Gourdel a été mise en ligne par ses bourreaux et s’est mise à circuler de manière virale. Dans l’heure qui a suivi, click j’ai été contacté par une demi-douzaine de journalistes qui souhaitaient m’inviter à commenter en direct cet événement. J’ai refusé, pour trois raisons.

Tout d’abord, en tant qu’être humain, j’ai été choqué par cette décapitation et il me semblait indécent de la commenter à chaud. J’ai beau voir tous les jours des images atroces sur les réseaux sociaux, je n’en suis pas pour autant devenu totalement insensible. J’estime qu’il y a des moments où la meilleure chose à faire est de se taire. Si ce n’est pour se recueillir, au moins pour réfléchir à ce qui vient de se passer.

Ensuite, en tant que chercheur, je n’avais pas grand-chose à dire sur l’exécution de l’otage français. Je n’avais quasiment aucune information sur le groupe appelé « Jund al Khilafa » qui, en l’espace de quelques heures, avait enlevé le guide de haute montagne, menacé de le tuer et mis ses menaces à exécution. Le nom du groupe et le lieu de l’attaque laissaient penser qu’il pouvait s’agir d’un ralliement de membres d’AQMI au « califat » proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi. Je manquais toutefois d’éléments tangibles pour confirmer cette hypothèse.

Enfin, en tant que citoyen d’un pays ouvertement visé par différents groupes jihadistes, je m’interroge sur la couverture médiatique d’actes tels que la décapitation d’otages. Plus la couverture médiatique de ces actes est importante, plus on fait le jeu des terroristes. Michel Wieviorka et Dominique Wolton l’ont montré il y a plus de 25 ans dans leur ouvrage Terrorisme à la une. Ces deux chercheurs mettaient toutefois en garde contre les tentations de censure, jugées contre-productives. Que ce soit clair, je ne défends pas non plus la censure mais je me demande simplement si chaque décapitation, chaque retour de jihadiste de Syrie ou chaque communiqué de l’Etat islamique mérite des « unes » ou des « éditions spéciales ». Remettre le terrorisme à sa juste place participe aussi de la résilience des sociétés visées.

Plus généralement, je me questionne sur le lien entre web social et médias. Le temps médiatique a connu une accélération considérable au début des années 1990 avec l’apparition des chaînes d’information en continu, puis à la fin des années 2000 avec le développement des réseaux sociaux. J’ai l’impression que beaucoup de journalistes sont devenus accros à Twitter et que tout fonctionne comme si une information leur paraissait périmée quelques heures à peine après son apparition sur cette plateforme. Les médias font de plus en plus figure de relais d’informations – voire de rumeurs – circulant sur Internet, au détriment des enquêtes de long cours et des analyses de fond. Pour prodiguer des analyses, on fait appel à des « experts » dont le statut varie considérablement : de l’universitaire reconnu au think tanker, en passant par des anciens des services de renseignement ou des personnages pittoresques se réclamant d’obscurs centres de recherches.

Développer une expertise crédible suppose du temps. Pour parler sérieusement d’un groupe terroriste donné, il faut pouvoir se renseigner sur ses origines, ses membres, ses méthodes. Je l’ai récemment expliqué à une journaliste qui souhaitait m’inviter en studio le soir même d’une attaque terroriste. Face à mes réticences, elle m’a dit : « Je comprends que vous ne vouliez pas réagir à chaud mais pourriez-vous venir à notre émission spéciale de demain matin ? ». Le problème est qu’en l’occurrence, il m’aurait fallu non pas quelques heures mais plusieurs jours voire semaines pour y voir plus clair sur le groupe à l’origine de l’attaque en question. Bref, le temps de la recherche peut être comprimé mais il ne peut pas s’aligner sur celui des médias, surtout si les journalistes considèrent que leur métier consiste à suivre le rythme effréné de Twitter. Rapidité et qualité, bien souvent, ne font pas bon ménage.

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5 Responses to Hervé Gourdel, les médias et les “experts”

  1. BT says:

    Comment ne pas être d’accord avec vous : le temps du chercheur n’est pas celui du journaliste (digne de ce nom), encore moins celui de twitter. Seulement les réseaux sociaux sont là et on voit quel usage nocif, particulièrement vis à vis des jeunes, certains peuvent en faire. Mais plutôt que de rejoindre le chœur des pleureuses, je pense qu’il faut remettre les choses à leur juste place. Que sera twitter par exemple dans deux ou trois ans? La durée de vie de ces “nouveaux médias” est bien courte d’une part et on doit s’interroger sur la durée de vie de leurs informations. Dans cette course folle à l’instantané, l’infos est vite obsolète : on oublie aussi vite que l’on est informé. Facebook est déjà considéré comme un fossile par certains. Restons en au bon sens et laissons courir les feux follets.

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  2. Pingback: Hervé Gourdel, les médias et les « experts » | Le Colonel Attitude

  3. Boris Garit says:

    Les relations entre journalistes et “experts” ont l’air tendues… A lire, en lien avec cet article:
    http://www.lepoint.fr/monde/ou-va-le-monde-pierre-beylau/terrorisme-on-n-en-peut-plus-des-specialistes-27-09-2014-1867164_231.php
    et
    http://www.dsi-presse.com/?p=7058

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  4. Richard Franco says:

    Merci Marc pour ces observations qui nous appellent à privilégier le nécessaire temps de la réflexion en se gardant de commentaires dictés davantage par l’émotion. C’est aller nécessairement à contre-courant de l’info “bulldozer” en continu…

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  5. Tralle says:

    Tout à fait d’accord avec vous, il ”faut du temps au temps”…
    Par contre vous employez le terme de décapitation, c’est un mot qui atténue le geste criminel…Il faut – si on veut montrer le côté bestial de ces affidés à un chamelier illettré -, utiliser égorgement avec un poignard.

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