Réforme du secteur de sécurité: quelles leçons des expériences récentes ?

RSS_shotAprès le LCL Garnier, c’est maintenant au tour d’Aline Leboeuf, chercheur au LRD depuis la création de ce dernier, contributeur d’Ultima Ratio et spécialiste des sorties de conflit, de répondre aux questions de Florent de Saint-Victor à l’occasion de la sortie du Focus stratégique qu’elle a écrit. L’occasion de revenir sur les principales leçons tirées des nombreuses tentatives de réforme du secteur de sécurité entamées depuis la fin de la guerre froide. L’entretien est publié simultanément sur le blog Mars Attaque.

 

F. de Saint-Victor: Sierra Leone, Afghanistan, Mali, RCA… La réforme du secteur de la sécurité (ou RSS) est la solution magique exhibée dans nombre de situations complexes. D’abord, de quoi s’agit-il ?

La réforme du secteur de sécurité (RSS) implique de réformer les organisations étatiques qui composent le secteur de sécurité d’un pays (armée, police, justice, renseignements, douanes, protection civile, etc.). Les frontières exactes du “secteur” sont discutées, et peuvent, selon certains acteurs, intégrer aussi des organisations non étatiques (sécurité privée par exemple) ou des infrastructures qui déterminent le bon fonctionnement du secteur (comme l’existence de routes). Chaque projet de RSS doit donc au moins au départ réfléchir de la façon la plus large possible et partir des objectifs de la réforme pour déterminer quelles sont les frontières du secteur à réformer.

F. de Saint-Victor: Ces dernières décennies, principalement en Afrique mais aussi ailleurs, il est plutôt fait mention d’échecs de RSS que de succès. Est-ce une vision erronée ?

Les objectifs attribués à la RSS sont souvent très ambitieux et la réussite d’une telle entreprise dépend dans une large mesure de facteurs lui étant extérieurs. Par exemple, la RSS est souvent vue comme devant permettre la fin de la guerre (en renforçant l’efficacité des armées par exemple), la fin des coups d’Etat (en transformant les relations civilo-militaires notamment), la fin de la corruption, voire la fin de la dictature au profit d’une démocratie de type occidental. Dans la mesure où les RSS prennent souvent place dans des pays fragiles, disposant de ressources limitées, confrontés à une insurrection ou aux conséquences d’une guerre, il est évident que tous ces objectifs ne peuvent que difficilement être atteints. La RSS est alors vue comme un échec, alors que sans elle, la situation aurait peut-être été bien pire (victoire de l’insurrection par exemple). De fait, le seul pays où le bilan de la RSS est clairement positif, même au regard d’objectifs ambitieux, est la Sierra Leone, où la RSS a contribué à la fin de la guerre, où il n’y a pas eu de coup d’Etat depuis le début de la RSS, et où une transition politique a pris place en 2007. Seule la corruption y reste un problème important.

F. de Saint-Victor: Selon vous, les difficultés à réussir une RSS sont en partie liées à la poursuite d’un modèle éloigné des réalités locales et négligeant la durée nécessairement étendue de toute réforme significative. Comment en est- on arrivé là ?

La RSS telle qu’elle a été conçue est souvent très normative, et ne réussit qu’imparfaitement à prendre en compte les réalités locales, notamment parce qu’elle tente d’appliquer un modèle idéalisé du fonctionnement du secteur de sécurité construit à partir d’une vision parfois fausse du fonctionnement de ce secteur dans les pays occidentaux. On oublie ainsi les imperfections des armées, polices et justices des pays européens et surtout le fait que les relations civilo-militaires actuelles y sont le résultat d’un long processus de maturation, d’allers et retours, d’évolutions liées à la guerre, aux relations compliquées entre une armée et son souverain. Surtout, on sous-estime la difficulté qu’a pendant très longtemps eu le pouvoir politique à contrôler ses forces de sécurité, qui ont pendant des siècles vécu de pillages plutôt que d’une solde régulière versée par le suzerain.

Cette approche trop normative empêche parfois de trouver des solutions innovantes construites en vue de répondre aux problèmes spécifiques d’un pays ou d’un groupe de pays. Par exemple, on ne sait toujours pas comment réformer la justice traditionnelle, alors que dans des pays comme la Sierra Leone ou l’Afghanistan, cette justice est la seule à laquelle une majorité de la population a accès. Or ces dysfonctionnements s’avèrent être un des facteurs du ressentiment qui nourrit l’insurrection, notamment quand les insurgés, par exemple les Talibans, fournissent une offre de justice qui répond aux attentes des populations.

F. de Saint-Victor: Au final, quels sont selon vous les préalables et les grands principes permettant une RSS réussie et non un « bricolage » comme vous définissez certaines expériences passées ?

La RSS sera toujours un bricolage, parce qu’elle est mise en place par des bureaucraties, internationales et locales, qui ont des modes d’action, des cultures et des principes différents. Ces organisations doivent donc se coordonner, et la RSS est souvent moins le résultat d’une stratégie conçue par un pouvoir politique unique que le produit de compromis sur les objectifs, les méthodes et les moyens. Toutefois, il est possible de faire en sorte que ce bricolage ait des effets positifs en faisant en sorte que la RSS soit malgré tout le produit d’un vrai projet stratégique.  Pour cela, il est crucial qu’existe une véritable volonté politique de conduire à bien la RSS, à la fois du côté des autorités politiques locales et des intervenants extérieurs, si possible conduits par un pays leader qui pilote l’action internationale. Ensuite il faut dégager des objectifs prioritaires, c’est-à-dire l’efficacité mais aussi la lutte contre l’impunité et la bonne gouvernance. L’article propose une série de bonnes pratiques, comme le fait de conserver une vision politique et non seulement technique du processus, ou prendre en compte les spécificités locales. Enfin, il est essentiel de dégager des moyens suffisants pour mettre en place la RSS. Pour réussir, une RSS exige donc à la fois une volonté politique engagée, des objectifs stratégiques clairs et une véritable politique des moyens.

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