Trois questions sur la remontée en puissance

IFRI_thd_fs52A l’occasion de la parution du Focus stratégique du LCL Guillaume Garnier, chercheur détaché au LRD jusqu’à l’été 2014, Florent de Saint-Victor s’est tourné vers l’auteur pour réaliser un entretien en trois questions sur la remontée en puissance. L’entretien est publié simultanément sur son blog, Mars Attaque, que nos lecteurs connaissent bien.

F. de Saint-Victor : Avec la récente publication du LBDSN, le vote de la LPM et les conséquences qui en découlent, il est beaucoup question de « remontée en puissance ». Tout d’abord de quoi s’agit-il ?

On peut définir la remontée en puissance comme étant la volonté politique de redresser un appareil militaire au sens large du terme, c’est-à-dire dans ses aspects opérationnels, industriels et technologiques, les trois étant indissociables. Concrètement, une remontée en puissance intervient généralement après une défaite brutale qui aboutit à une remise en question fondamentale. Elle peut aussi être décidée en période de paix, du fait d’un changement radical de contexte stratégique, changement impliquant une réévaluation de la menace et par conséquent une réadaptation vers le haut de l’outil militaire. En définitive, il s’agit d’assurer la reconstruction ou l’expansion des forces armées dans un contexte de crise, psychologique (sidération de la défaite), ou politique (altération de l’environnement international).

Compte-tenu du déclin des appareils militaires en Europe se pose aujourd’hui la question de savoir si cette glissade a au moins été pensée pour garantir les conditions du redressement à venir. Cette logique n’est pas tout à fait absente de la LPM en cours puisqu’elle tente de préserver l’avenir, notamment avec un budget « études amont » encore significatif à 730 millions d’euros par an et surtout avec une trajectoire qui, si elle est respectée, prévoit une timide remontée en puissance (appelons cela plutôt un « réinvestissement d’urgence ») avec un budget constant en volume à partir de 2016 (donc tenant compte de l’inflation) et augmentant de 1% par an à compter de 2018. Tout cela reste évidemment fragile, comme chacun sait, et toute entaille à la LPM, non seulement obèrerait la possibilité de rebond à court terme, mais plus fondamentalement poserait la question de la cohérence d’ensemble des forces armées. Dans ce contexte d’équilibres très délicats, les objectifs affichés dans le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 apparaissent désormais ambitieux.

F. de Saint-Victor : Quels sont les grands enseignements et principes qu’il est possible de tirer des modèles historiques présentés, à la fois conduisant au succès ou à l’échec ?

On peut tirer de l’Histoire de nombreux enseignements sur le phénomène de remontée en puissance, à condition de faire la part des choses entre ce qui relève d’un contexte historique très particulier et les éléments qui permettent de tirer des leçons de portée générale.

Sur le plan politique tout d’abord, la remontée en puissance requiert une vision, elle-même adossée à un but clairement déterminé. Pour être efficace, elle doit s’étaler sur plusieurs années et réclame donc constance et détermination. Sur le plan stratégique, je n’ai pas trouvé d’exemples de remontée en puissance réussi dès lors que les armées étaient en parallèle employées de manière significative : il faut donc manifestement une tempérance opérationnelle pendant le laps de temps où le système de forces se « remuscle ». On ne peut pas tout faire en même temps.

Ensuite, pour répondre au défi, les milieux militaires et industriels doivent faire preuve d’esprit d’innovation et donc être ouverts intellectuellement. Les talents doivent pouvoir s’exprimer, la méritocratie doit empêcher toute sclérose néfaste. Mais il faut que cet esprit d’innovation débouche sur des résultats concrets, par le biais d’expérimentations pratiques par exemple. Le défi le plus fondamental est celui qui consiste à assurer la concomitance entre innovation technologique et la capacité des armées à adapter leurs doctrines en conséquence pour conduire des changements tactiques ou organisationnels parfois profonds. La rencontre vertueuse entre tous ces éléments me semble être bien illustrée par le système d’artillerie Gribeauval, innovation qui venait à point nommé pour parfaire les attendus du système divisionnaire proposé par Guibert.

Il importe aussi d’avoir su préserver les compétences, à la fois industrielles, tactiques (savoir faire des unités) et opérationnelles (états-majors). Dès lors que la transmission intergénérationnelle de ces compétences n’est plus assurée, la perte est immense et il faudra consentir des efforts démesurés, en énergie et en temps, pour les réacquérir. Au pire donc, un « noyau dur » de compétences doit avoir été préservé.

Enfin, c’est une évidence, il est plus facile d’assurer une remontée en puissance lorsque l’adversaire est formellement identifié, ainsi que le théâtre plausible du conflit à venir. On peut forger l’outil en connaissance de cause et l’adhésion de l’opinion publique à l’effort de redressement est facilitée par la conscience du défi qui s’impose à la Nation.

F. de Saint-Victor : Comment rendre possible et assurer une remontée en puissance, plus ou moins importante, alors que vous indiquez que le contexte actuel conduit à rendre « ardu » un tel processus ?

Le résumé de ces leçons à tirer de l’Histoire peut laisser perplexe concernant le contexte actuel. En effet, il y a une accumulation de défis contemporains à relever. Evidemment, la crise budgétaire chronique induit une modération des ressources qui engendre des tensions récurrentes entre Bercy et l’Hôtel de Brienne. Le contexte stratégique est par ailleurs incertain : il n’y a pas de menaces étatiques directes à l’encontre du territoire national, mais plutôt une somme de menaces diffuses pas forcément faciles à appréhender pour l’opinion publique. Le facteur psychologique est également délétère : puisque nous venons de connaître une période inédite d’absence de conflits de grande envergure depuis plus d’un demi-siècle, qu’adviendra-t-il en cas de surprise stratégique débouchant sur une menace grave ? Est-ce que des sociétés « débellicisées » comprendraient en pareil cas la nature du défi à relever ? Est-ce que nous aurions le temps de latence nécessaire pour remonter en puissance à partir d’un outil affaibli en volume et mité en capacités ? Il ne s’agit pas d’être alarmiste, mais bien de peser les conséquences de long terme des décisions prises aujourd’hui, afin d’éviter d’être pris en défaut, nous, mais surtout les jeunes générations que l’on ne doit pas laisser sans « assurance-vie ».

Alors, quel est le champ du possible pour la France d’aujourd’hui, si tant est qu’elle entende conduire une remontée en puissance ? Tout d’abord, nous avons la chance inouïe par rapport à nos voisins européens de bénéficier encore d’un modèle de forces, certes imparfait, mais quasi-complet. Les compétences, militaires comme industrielles, sont encore là et on peut les recapitaliser à tout moment, à condition de ne concéder aucun abandon (sauf s’il est démontré que telle capacité est assurément devenue totalement inutile). Ce capital de défense n’est par ailleurs pas seulement matériel, mais aussi immatériel. Les armées comme l’industrie de défense ont démontré leur faculté d’adaptation ces dernières années. Quelle autre institution que la Défense Nationale a été soumise à un tel rythme de réformes ? Il faut donc préserver le capital intellectuel, qui s’exprime notamment par la qualité de l’instruction dispensée dans les écoles de formation. Bien entendu, on ne peut passer sous silence la question des moyens budgétaires, question rendue ardue lorsque tout le monde en réclame. Fixer le montant de ces ressources est du ressort de l’autorité politique qui détermine le niveau d’ambition du pays. Pour être cohérent avec celui affiché dans le LBDSN 2013, le montant des dépenses fixé par la LPM en cours est un strict minimum, pour à la fois « tenir » jusqu’en 2016, puis assurer un timide réinvestissement au-delà, afin de garantir la cohérence du système. Il existe enfin plusieurs leviers exogènes. Tout d’abord, les exportations doivent être au rendez-vous pour assurer un carnet de commandes minimal à l’appareil industriel de défense. Ensuite, si l’Europe de la défense ne cesse de décevoir, elle peut, dans le cadre de démarches plus pragmatiques, offrir des opportunités de réelles économies, par la voie des mutualisations. J’entends par là que l’on peut s’accorder entre partenaires fiables, proches culturellement, géographiquement, et partageant les mêmes préoccupations stratégiques, pour mutualiser un certain nombre de capacités (ravitaillement par air, transport stratégique…) ou d’activités (partenariats en termes de formation ou d’entraînement). De nombreuses initiatives vont déjà dans ce sens et il faudra certainement aller au-delà, à partir du moment où le niveau de confiance entre Etats associés permet de prendre un risque mesuré quant à l’autonomie nationale.

On l’aura compris, il y a beaucoup d’écueils à circonvenir pour assurer le succès d’une éventuelle remontée en puissance, scénario qui s’imposerait en cas d’effondrement de la LPM. Il est un élément capital à garder à l’esprit : plus un système de forces aura été affaibli préalablement à la décision de le redresser, plus ce redressement coûtera cher en temps, en moyens budgétaires et en énergie, car des pans entiers de compétences auront disparu. Le prix politique en sera démultiplié. Au pire, la remontée en puissance devra s’effectuer par des achats sur étagère et donc ne bénéficiera même pas à l’industrie nationale. Enfin, le moral des armées ne devra pas avoir été irrémédiablement ébranlé entre temps. A contrario, s’il était engagé dès à présent, le rapport coût/efficacité du redressement serait incomparablement meilleur, car toutes les conditions sont encore réunies pour en assurer la réussite sans dépenses exponentielles.

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