Des cagoules aux chapkas : quel avenir pour la puissance militaire russe ?

Parmi les points forts de la culture stratégique russe, la maskirovka (art combinant dissimulation, ruse et désinformation) tient une place prééminente. Poutine, à l’occasion de la crise ukrainienne, en a inventé une version moderne que l’on pourrait appeler « guerre cagoulée ». Si les bénéfices à court terme de ce mode d’action semblent intéressants, on peut s’interroger sur les gains réels à long terme, notamment si l’on distingue les différents éléments constitutifs de la puissance militaire.

source: Nouvel-obs

 

Aujourd’hui : la conquête par la cagoule …. ?

Pour l’heure, la crise en cours en Ukraine apparaît comme un bénéfice tangible pour la Russie, bénéfice d’autant plus intéressant qu’elle l’a engrangé à un très bon rapport qualité/prix : l’annexion de la Crimée semble déjà tacitement entérinée et, s’il n’y avait pas de vives tensions dans l’est de l’Ukraine, on se doute bien que tout le monde (communauté internationale, Union Européenne, milieux d’affaires…) aimerait rapidement jeter un voile pudique sur cette affaire et passer à autre chose, ne serait-ce que pour continuer le « business as usual ».

En définitive, la manœuvre russe a été subtile, surtout en matière de ce que l’on appelle volontiers la « stratcom », c’est-à-dire la manière de communiquer et de façonner les perceptions des opinions publiques (la vôtre, mais surtout celle des autres) dans le sens souhaité. Ainsi, pas d’images de chars (trop agressif, ça pourrait rappeler Prague ou Budapest), pas plus que d’hélicoptères d’attaque Mi-24 avec leurs paniers de roquettes. Mieux que des divisions blindées, quelques centaines de cagoules, avec un peu de gesticulation militaire à la frontière, auront suffi à agrandir la Russie d’un nouveau territoire et à déstabiliser une partie de l’Ukraine sans que l’armée russe officielle n’ait elle-même à tirer ouvertement un seul coup de feu. Tels sont les avantages en nature de la guerre clandestine, à l’heure de l’ultra-information. Nul besoin de mentionner que derrière de nombreuses cagoules se cachent des soldats russes des forces spéciales, peu importe : les apparences sont sauves, notamment grâce à un discours bien rodé et à une armée de communicants-propagandistes intervenant sur les réseaux sociaux et dans les médias. Présenter les événements de la manière caricaturale que l’on connaît semble avoir suffi à convaincre une partie significative des opinions publiques, ici comme là-bas, que, finalement, la Russie est dans son bon droit, vaillant fer de lance de la lutte contre le néonazisme, sacrifiant hier 20 millions de soviétiques pour défaire Hitler, défiant aujourd’hui le régime « fasciste » de Kiev.

…Mais combien de chapkas demain ?

Oui, la manœuvre est d’un très bon rapport qualité/prix… aujourd’hui, mais qu’en est-il pour demain ? Sur les plans politique et opérationnel, il est toujours mal aisé de manipuler dans la durée des milices auto-proclamées. Leurs exactions peuvent vous éclabousser et donc vous décrédibiliser. Surtout, elles finissent souvent par poursuivre un agenda qui leur est propre, pas forcément en lien avec celui du manipulateur originel : l’agenda stratégique russe n’est pas forcément le même que les relations de pouvoir locales des sympathiques miliciens qui ont pris en otages des officiers observateurs de l’OSCE. Si Poutine estime qu’il est temps de dés-escalader, il n’est pas certain que les miliciens russophones, enhardis par leurs « victoires » récentes obtenues de « haute lutte » daignent lui obéir.

Sur le plan militaire maintenant, essayons de penser de manière prospective. Dans le cas d’une aggravation de la crise, les sanctions économiques sont appelées à être beaucoup plus sévères. Déjà, la Bourse de Moscou a nettement dévissé et l’économie russe est entrée en récession. Or, un gigantesque Plan de Réarmement, courant de 2011 à 2020, est en cours, prévoyant 600 milliards d’euros, notamment pour la modernisation des équipements. Il était déjà très douteux qu’il puisse réellement être financé avant la crise ukrainienne. Cela devient plus hypothétique encore aujourd’hui, et carrément impossible demain avec des sanctions lourdes, sauf à le revoir drastiquement à la baisse. N’oublions pas que l’arrimage de la Crimée à la Russie aura lui aussi un coût se chiffrant en milliards d’euros (pont du détroit de Kertch à construire, nouvelles infrastructures d’adduction d’eau, d’électricité, etc., à créer ex nihilo). De plus, s’agissant de rapports de forces classiques, rien de mieux que des initiatives agressives russes pour inciter une Europe endormie à se réarmer, au moins pour les pays de ses franges orientales et nordiques. Enfin, sur le plan qualitatif, n’oublions pas que l’industrie de défense russe a souffert de 20 ans de disette (1990-2010, grosso-modo) et que des pans entiers de savoir-faire technologiques ont disparu pendant ce temps. Le plan de réarmement avait besoin de s’appuyer sur un minimum de transferts de technologies sur les segments où la Russie ne peut véritablement remonter en gamme seule. Il est devenu très peu probable que ces transferts interviennent du côté des pays européens qui pouvaient en concéder quelques uns (Italie, France, entre autres). Il reste le partenaire indien, voire chinois, mais il est peu probable que cela permette un bond qualitatif significatif.

Bref, beaucoup de cagoules aujourd’hui, et vraisemblablement moins de chapkas demain, en tout cas en termes comparatifs : il n’est pas sûr que la crise en cours soit une bonne affaire à plus long terme pour la puissance militaire russe !

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2 réponses à Des cagoules aux chapkas : quel avenir pour la puissance militaire russe ?

  1. Rémi dit :

    Bonjour,
    excellente analyse, mais si la russie a pu faire ce coup c’est aussi parce que les américains ont complétement décrédibilisé l’occident: Les armes de destruction massive, les mensonges de la première guerre du golfe.. L’empressement de la France a revenir dans le giron américain es dernières années lui a fait perdre aussi sa crédibilité. Il ne faut pas lécher les bottes en public.
    Maintenant la question est quelle garantie de sécurité en europe? L’américaine a vécue, entre les programmes surdimensionnés, les erreurs de developpement et 10 ans d’échecs expéditionnaires, je ne garantirais pas la valeur de l’aide militaire américaine si jamais elle devennait necessaire.

    [Reply]

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