« Jihadistes français : Cheikh Google et Abou Facebook »

Je suis intervenu récemment dans l’émission « Toutes les France » sur France Ô, aux côtés de Gilles Kepel, David Thomson et Béligh Nabli. Cette émission – intitulée « jihadistes français : Cheikh Google et Abou Facebook » – est désormais disponible sur Internet :

Première partie de l’émission :

Deuxième partie de l’émission :

Ce n’est pas la première fois que j’interviens dans les médias sur les Français qui partent en Syrie. Il y a quelques semaines, une femme m’a contacté après avoir lu mon nom dans un journal. Elle soupçonnait son fils d’être en voie de radicalisation et craignait qu’il ne parte combattre en Syrie. Elle cherchait de l’aide et ne savait pas à qui s’adresser. Je n’ai pas su l’orienter car il n’existait pas à l’époque de structure susceptible d’aider les parents confrontés à une situation de ce type.

Mercredi dernier, le ministre de l’Intérieur a présenté un plan pour lutter contre les filières jihadistes. Un des volets de ce plan consiste précisément à créer une cellule pour permettre aux proches de personnes en voie de radicalisation d’obtenir un soutien. Un numéro vert devrait être mis en place rapidement. Cette mesure va dans le bon sens même s’il reste encore des doutes sur la forme que prendra ce dispositif et sur la composition de la cellule en question. Dans la presse, il a été fait mention de psychologues, de chercheurs et de travailleurs sociaux mais le mot “imam” n’a pas été prononcé.

L’absence d’autorités religieuses ne serait pas vraiment surprenante, et ce pour au moins deux raisons. D’une part, l’Etat français – en vertu du modèle laïque et républicain – est traditionnellement réticent à s’aventurer dans le champ du religieux. Quand les Britanniques ont cherché à promouvoir leur modèle de prévention de la radicalisation – qui implique de cibler des communautés données et de travailler avec des imams modérés – les Français n’ont pas caché leurs réticences. D’autre part, il semble régner parmi les imams de France une sorte de tabou autour du jihad en Syrie. S’il est facile de trouver des autorités musulmanes prêtes à condamner les attentats d’Al Qaïda, il est beaucoup plus compliqué d’en trouver pour expliquer publiquement que le jihad en Syrie est illégitime. Ce tabou est sans doute lié au fait que les imams de France sont pris entre le marteau et l’enclume : d’un côté, des clercs sunnites influents, comme Youssef al-Qaradawi, ont appelé au jihad en Syrie sur les chaînes satellitaires du Golfe ; de l’autre, le gouvernement français considère les jihadistes comme des terroristes.

Cependant, pour maximiser les chances de dissuader des jeunes de partir en Syrie, il faut aussi pouvoir utiliser des arguments religieux. A cet égard, l’exemple de la chaîne YouTube Abdullah-X me paraît intéressant. Cette chaîne présente de courtes vidéos expliquant – avec un vocabulaire parfois proche de celui des films jihadistes – qu’il existe de meilleurs moyens d’aider le peuple syrien que de partir combattre aux côtés de groupes extrémistes. Les discours de ce type sont balayés d’un revers de la main par les jihadistes endurcis – prompts à dénoncer les « oulémas de cour » allant dans le sens d’autorités publiques “infidèles” – mais ils peuvent avoir un effet positif lorsque le processus de radicalisation d’un jeune en est à ses débuts.

Au sujet d’Internet, le plan du gouvernement prévoirait le développement des cyber-patrouilles. Que vont faire ces patrouilles : surveiller et accumuler des preuves, signaler les contenus radicaux aux hébergeurs,  attaquer les sites extrémistes ? On l’ignore mais il est sûr que depuis plusieurs années, la radicalisation passe de moins en moins par les mosquées et de plus en plus par le web. Cette tendance a été observée il y a une décennie déjà par Marc Sageman. Ce qui est nouveau, c’est que les forums radicaux – particulièrement surveillés par les services de renseignement – jouent un rôle de moins en moins central. La radicalisation se fait de manière croissante sur des plateformes “grand public” comme Facebook, Twitter ou YouTube. Sur ces sites circulent quantité de vidéos d’exactions et d’appels au jihad. Les combattants français de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL) s’en servent ouvertement pour attirer de nouveaux volontaires. L’émir des francophones de Jabhat al-Nosra dispose de sa propre chaîne sur YouTube. Doit-on laisser libre cours à ces contenus extrémistes au nom de la liberté d’expression ? Avant de répondre positivement, les hérauts de la neutralité du web devraient aller voir quelques images de décapitations, amputations et autres crucifixions qui circulent actuellement sur les pages jihadistes. Ils devraient aussi écouter les témoignages des parents dont les enfants sont partis combattre en Syrie après avoir été endoctrinés sur Facebook.

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6 Responses to « Jihadistes français : Cheikh Google et Abou Facebook »

  1. BT says:

    Non seulement il est difficile de trouver des imams pour parer de cela, mais on peut douter de leur influence sur des jeunes en voie de radicalisation. Comme on le dit si bien, c’est de moins en moins à la mosquée que cela se passe et elle est d’ailleurs fort peu fréquentée par ces candidats au djihad. Leur connaissance de l’islam est pur le moins fruste, sinon quasi inexistante, réduite à des simulacres de rites. On tout de même des éléments pour comprendre les mécanismes qui conduisent à de tels comportements. A quoi sert donc ce qui a été mis en place pur luter contre les sectes ? C’est bien de cela qu’il s’agit et ce n’est pas de l’islamophobie que de dire que ces dérives relève des sectes. L’islam a aussi ses sectes et comme bien d’autres religions elle en a toujours eu.

    [Reply]

    Marc H. répond/replies:

    @BT,

    Nombre de jeunes en voie de radicalisation ont effectivement une connaissance très limitée de l’islam et se laissent impressionner par les arguments théologiques des jihadistes qui citent régulièrement le Coran et les hadiths. Il me semble utile de pouvoir contrer ces arguments sur le plan théologique en montrant que les jihadistes ont une interprétation radicale et erronée de l’islam.

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    BT répond/replies:

    @Marc H.,
    D’accord avec vous, ce serait bien sûr l’idéal, mais il faut que cette action soit menée au début du processus de radicalisation et c’est la phase la plus difficile à deviner. Après il est trop tard car dans leur majorité ils deviennent totalement imperméables aux arguments de ceux qui ne sont pas eux. Leur monde est simple : les mécréants et les mauvais musulmans et eux, les purs, les vrais. Si certains portent le costume prétendument islamique, ce n’est pas seulement pour se mettre à part, mais c’est aussi pour exercer une pression morale sur les musulmans qui ne le portent pas : “Vous êtes de mauvais musulmans”. C’est loin d’être sans effet sur des jeunes en particulier qui éprouvent un sentiment de malaise face à ces “purs” croyants.

    [Reply]

    Marc H. répond/replies:

    @BT,
    Je suis d’accord avec vous sur la nécessité d’intervenir tôt. Dans le cas que j’évoque dans ce billet de blog, la mère du jeune en cours de radicalisation (un converti récent) m’a dit avoir constaté un changement important dans le comportement de son fils (abandon du travail, etc.) trois semaines plus tôt. A ce stade, il me semble encore possible de stopper le processus de radicalisation.

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