La réassurance, acte 4 : Implications stratégiques et capacitaires

La réassurance ne porte pas uniquement sur la Russie, même si ce pays demeure la préoccupation principale : elle pourrait également concerner le flanc sud de l’Alliance. Face à des scénarios de crise aiguë ou de guerre limitée impliquant des grandes puissances – scénarios trop longtemps négligés en France au profit exclusif des opérations de maintien de la paix et autres OPEX – il va falloir à la fois engager une discussion d’adultes à l’OTAN et revoir partiellement notre posture militaire.

 

A l’OTAN

On doit d’abord tirer parti des leçons oubliées de la guerre froide. Au niveau politique, les Soviétiques cherchaient déjà à l’époque à diviser les Alliés. L’OTAN avait donc préparé des plans militaires pour répondre à des agressions soviétiques limitées ou localisées. En plus de la défense de l’avant, l’Alliance avait mis en place des mécanismes comme « Reforger », ainsi que des dépôts de matériel prépositionné (POMCUS), de façon à garantir le déploiement rapide des renforts américains, canadiens et britanniques. Le système NATINADS de défense aérienne intégrée préfigurait d’une certaine manière le « Baltic Air Policing » d’aujourd’hui. De même les alliés non nucléaires participaient-ils à la planification nucléaire. Enfin, et plus généralement, l’équilibre face aux Soviétiques impliquait un mélange de coopération et de force dissuasive (une autre forme de smart defense, en quelque sorte) ; les pays nordiques savaient parler aux Russes tout en se faisant respecter – jusqu’aux années 1980, il est arrivé à la marine suédoise d’attaquer des sous-marins vraisemblablement soviétiques dans ses eaux territoriales.

 

Crédibilité classique

Bref, on pourrait utilement revisiter certaines des attitudes et procédures de la guerre froide pour s’en inspirer et les adapter à la situation actuelle. Nous avons fondamentalement besoin de recréer un rapport de force militaire qui soit a priori favorable. Ceci implique des mesures crédibles, à court comme à moyen terme.

A court-moyen terme, on devrait en particulier :

  • organiser des exercices à bien plus grande échelle, avec des déploiements sur le terrain (LIVEX), et clairement orientés sur la haute intensité – de préférence sur le flanc est du territoire couvert par le traité de l’Atlantique Nord, mais sans s’interdire d’organiser le même genre de démonstration dans les zones sud et sud-est le cas échéant ;
  • réfléchir à des pré-déploiements de matériels lourds, étant donné leur valeur dissuasive et le gain de temps qu’ils autorisent ;
  • relancer le « contingency planning » axé sur des menaces qui relèvent de l’article 5,  mais à une échelle limitée et selon des modes parfois indirects.

A plus long terme, il va sans doute falloir, en France comme en Europe, revoir notre posture militaire. Depuis 20 ans, nous nous sommes focalisés sur les missions expéditionnaires, le plus souvent contre des adversaires asymétriques, face auxquels notre supériorité aérienne et technologique (notamment ISR) va de soi. La pression des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France dans ce sens, ainsi que la réduction des budgets, ont incité petits et moyens Etats de l’Alliance à développer des niches ou à ne conserver que des capacités très réduites, ce qui les rend encore plus dépendants des grands pour leur défense territoriale (voir notamment page 14). On a massivement désinvesti (voir page 12) les capacités indispensables au combat symétrique, telles que les capacités lourdes, associées à la guerre froide et « ringardisées » (on y reviendra un jour).

 

Des chars ! des chars ! des chars !

Les moyens expéditionnaires participent bien entendu de la réassurance. Ils facilitent en effet les réactions rapides, et nous avons besoin de vitesse, car souvent tout se joue dans les premiers jours de la crise – mais ce n’est qu’en partie vrai. Il faut aussi réinvestir dans la masse et le volume. Comment faire en période de disette budgétaire, dira-t-on ? Les réserves, insuffisamment développées en Europe en général et en France en particulier, sont une solution. En parallèle, il faut aussi réinvestir les capacités de domination de milieu, et donc les forces terrestres lourdes, les moyens de supériorité aérienne et maritime. Il s’agit de rééquilibrer entre capacités expéditionnaires et défense collective, avec sans doute à la clef des spécialisations non exclusives entre pays.

IMGP8441

Il faut enfin combler des carences capacitaires bien identifiées. On pense aux « usual suspects », qu’il faudrait compléter ou redévelopper : moyens SEAD et de guerre électronique, munitions guidées, etc., besoins pour lesquels missions de défense collective et OPEX se rejoignent. Mais aussi à des moyens plus spécialisés (défense sol-air d’accompagnement, franchissement, génie ferroviaire, circulation…) orphelins de la guerre froide. Là encore, la solution peut en partie passer par des réserves. Mais nous ne leurrons pas : combler progressivement nos carences implique, requiert, nécessite, exige d’augmenter le budget de la défense, au niveau global de l’OTAN mais aussi au niveau de chaque Etat membre, y compris la France – revenons déjà aux 2% du P.I.B. sur lesquels s’étaient engagés tous les membres de l’Alliance. L’enjeu, là encore, consiste à décider si la défense est encore une variable d’ajustement budgétaire ou devient réellement une priorité des pays de l’OTAN – comme chacun sait, la sécurité n’a pas de prix.

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